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Jules Verne Jules Verne[503]

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Jules Verne Jules Verne[503]
Jules Verne



Les Indes noires









Be Q

Jules Verne

1828-1905









Les Indes noires

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 346 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque





Famille-sans-nom L’école des Robinsons

Le pays des fourrures César Cascabel

Voyage au centre de la Le pilote du Danube

terre Hector Servadac

Un drame au Mexique, et Mathias Sandorf

autres nouvelles Le sphinx des glaces

Docteur Ox Voyages et aventures du

Une ville flottante capitaine Hatteras

Maître du monde Cinq semaines en ballon

Les tribulations d’un Les cinq cent millions de

Chinois en Chine la Bégum

Michel Strogoff Un billet de loterie

De la terre à la lune Le Chancellor

Le Phare du bout du Face au drapeau

monde Le Rayon-Vert

Sans dessus dessous La Jangada

L’Archipel en feu L’île mystérieuse

Le chemin de France La maison à vapeur

L’île à hélice Le village aérien

Clovis Dardentor

Les Indes noires



Source : Jules Verne : Les romans du feu, Omnibus,

édition présentée et commentée par Claude Aziza. Le

volume comprend : Voyage au centre de la terre, Le

Château des Carpathes, Les Indes noires et Maître du

monde.

1



Deux lettres contradictoires





Mr. J. R. Starr, ingénieur,

30, Canongate.

Edimbourg.

Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux

houillères d’Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il

lui sera fait une communication de nature à

l’intéresser.

Monsieur James Starr sera attendu, toute la

journée, à la gare de Callander, par Harry Ford, fils de

l’ancien overman Simon Ford.

Il est prié de tenir cette invitation secrète.





Telle fut la lettre que James Starr reçut par le

premier courrier à la date du 3 décembre 18... – lettre

qui portait le timbre du bureau de poste d’Aberfoyle,

comté de Stirling, Écosse.

La curiosité de l’ingénieur fut piquée au vif. Il ne lui

vint même pas à la pensée que cette lettre pût renfermer

une mystification. Il connaissait, de longue date, Simon

Ford, l’un des anciens contremaîtres des mines

d’Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait été, pendant

vingt ans, le directeur – ce que, dans les houillères

anglaises, on appelle le « viewer ».

James Starr était un homme solidement constitué,

auquel ses cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que

s’il n’en eût porté que quarante. Il appartenait à une

vieille famille d’Edimbourg, dont il était l’un des

membres les plus distingués. Ses travaux honoraient la

respectable corporation de ces ingénieurs qui dévorent

peu à peu le sous-sol carbonifère du Royaume-Uni,

aussi bien à Cardiff, à Newcastle que dans les bas

comtés de l’Écosse. Toutefois, c’était plus

particulièrement au fond de ces mystérieuses houillères

d’Aberfoyle, qui confinent aux mines d’Alloa et

occupent une partie du comté de Stirling, que le nom de

Starr avait conquis l’estime générale. Là s’était écoulée

presque toute son existence. En outre, James Starr

faisait partie de la Société des antiquaires écossais, dont

il avait été nommé président. Il comptait aussi parmi les

membres les plus actifs de « Royal Institution », et la

Revue d’Edimbourg publiait fréquemment de

remarquables articles signés de lui. C’était, on le voit,

un de ces savants pratiques auxquels est due la

prospérité de l’Angleterre. Il tenait un haut rang dans

cette vieille capitale de l’Écosse, qui, non seulement au

point de vue physique, mais encore au point de vue

moral, a pu mériter le nom d’« Athènes du Nord ».

On sait que les Anglais ont donné à l’ensemble de

leurs vastes houillères un nom très significatif. Ils les

appellent très justement les « Indes noires », et ces

Indes ont peut-être plus contribué que les Indes

orientales à accroître la surprenante richesse du

Royaume-Uni. Là, en effet, tout un peuple de mineurs

travaille, nuit et jour, à extraire du sous-sol britannique

le charbon, ce précieux combustible, indispensable

élément de la vie industrielle.

À cette époque, la limite de temps, assignée par les

hommes spéciaux à l’épuisement des houillères, était

fort reculée, et la disette n’était pas à craindre à court

délai. Il y avait encore à exploiter largement les

gisements carbonifères des deux mondes. Les fabriques,

appropriées à tant d’usages divers, les locomotives, les

locomobiles, les steamers, les usines à gaz, etc.,

n’étaient pas près de manquer du combustible minéral.

Seulement, la consommation s’était tellement accrue

pendant ces dernières années, que certaines couches

avaient été épuisées jusque dans leurs plus maigres

filons. Abandonnées maintenant, ces mines trouaient et

sillonnaient inutilement le sol de leurs puits délaissés et

de leurs galeries désertes.

Tel était, précisément, le cas des houillères

d’Aberfoyle.

Dix ans auparavant, la dernière benne avait enlevé la

dernière tonne de houille de ce gisement. Le matériel du

« fond1 », machines destinées à la traction mécanique

sur les rails des galeries, berlines formant les trains

subterranés, tramways souterrains, cages desservant les

puits d’extraction, tuyaux dont l’air comprimé

actionnait des perforatrices – en un mot, tout ce qui

constituait l’outillage d’exploitation avait été retiré des

profondeurs des fosses et abandonné à la surface du sol.

La houillère, épuisée, était comme le cadavre d’un

mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enlevé

les divers organes de la vie et laissé seulement

l’ossature.

De ce matériel, il n’était resté que de longues

échelles de bois, desservant les profondeurs de la

houillère par le puits Yarow – le seul qui donnât

maintenant accès aux galeries inférieures de la fosse

Dochart, depuis la cessation des travaux.

À l’extérieur, les bâtiments, abritant autrefois aux



1

L’exploitation d’une mine se divise en travaux du « fond » et

travaux du « jour »; les uns s’accomplissent à l’intérieur, les autres à

l’extérieur.

travaux du « jour », indiquaient encore la place où

avaient été foncés les puits de ladite fosse,

complètement abandonnée, comme l’étaient les autres

fosses, dont l’ensemble constituait les houillères

d’Aberfoyle.

Ce fut un triste jour, lorsque, pour la dernière fois,

les mineurs quittèrent la mine, dans laquelle ils avaient

vécu tant d’années.

L’ingénieur James Starr avait réuni ces quelques

milliers de travailleurs, qui composaient l’active et

courageuse population de la houillère. Piqueurs,

rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs,

cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons,

charpentiers, tous, femmes, enfants, vieillards, ouvriers

du fond et du jour, étaient rassemblés dans l’immense

cour de la fosse Dochart, autrefois encombrée du trop-

plein de la houillère.

Ces braves gens, que les nécessités de l’existence

allaient disperser – eux qui, pendant de longues années,

s’étaient succédé de père en fils dans la vieille

Aberfoyle –, attendaient, avant de la quitter pour

jamais, les derniers adieux de l’ingénieur. La

Compagnie leur avait fait distribuer, à titre de

gratification, les bénéfices de l’année courante. Peu de

chose, en vérité, car le rendement des filons avait

dépassé de bien peu les frais d’exploitation ; mais cela

devait leur permettre d’attendre qu’ils fussent

embauchés, soit dans les houillères voisines, soit dans

les fermes ou les usines du comté.

James Starr se tenait debout, devant la porte du

vaste appentis, sous lequel avaient si longtemps

fonctionné les puissantes machines à vapeur du puits

d’extraction.

Simon Ford, l’overman de la fosse Dochart, alors

âgé de cinquante-cinq ans, et quelques autres

conducteurs de travaux l’entouraient.

James Starr se découvrit. Les mineurs, chapeau bas,

gardaient un profond silence.

Cette scène d’adieux avait un caractère touchant, qui

ne manquait pas de grandeur.

« Mes amis, dit l’ingénieur, le moment de nous

séparer est venu. Les houillères d’Aberfoyle, qui,

depuis tant d’années, nous réunissaient dans un travail

commun, sont maintenant épuisées. Nos recherches

n’ont pu amener la découverte d’un nouveau filon, et le

dernier morceau de houille vient d’être extrait de la

fosse Dochart ! »

Et, à l’appui de sa parole, James Starr montrait aux

mineurs un bloc de charbon qui avait été gardé au fond

d’une benne.

« Ce morceau de houille, mes amis, reprit James

Starr, c’est comme le dernier globule du sang qui

circulait à travers les veines de la houillère ! Nous le

conserverons, comme nous avons conservé le premier

fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans,

des gisements d’Aberfoyle. Entre ces deux morceaux,

bien des générations de travailleurs se sont succédé

dans nos fosses ! Maintenant, c’est fini ! Les dernières

paroles que vous adresse votre ingénieur sont des

paroles d’adieu. Vous avez vécu de la mine, qui s’est

vidée sous votre main. Le travail a été dur, mais non

sans profit pour vous. Notre grande famille va se

disperser, et il n’est pas probable que l’avenir en

réunisse jamais les membres épars. Mais n’oubliez pas

que nous avons longtemps vécu ensemble, et que, chez

les mineurs d’Aberfoyle, c’est un devoir de s’entraider.

Vos anciens chefs ne l’oublieront pas, non plus. Quand

on a travaillé ensemble, on ne saurait être des étrangers

les uns pour les autres. Nous veillerons sur vous, et,

partout où vous irez en honnêtes gens, nos

recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis,

et que le Ciel vous assiste ! »

Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus

vieil ouvrier de la houillère, dont les yeux s’étaient

mouillés de larmes. Puis, les overmen des différentes

fosses vinrent serrer la main de l’ingénieur, pendant que

les mineurs agitaient leur chapeau et criaient :

« Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! »

Ces adieux devaient laisser un impérissable souvenir

dans tous ces braves cœurs. Mais, peu à peu, il le fallut,

cette population quitta tristement la vaste cour. Le vide

se fit autour de James Starr. Le sol noir des chemins,

conduisant à la fosse Dochart, retentit une dernière fois

sous le pied des mineurs, et le silence succéda à cette

bruyante animation, qui avait empli jusqu’alors la

houillère d’Aberfoyle.

Un homme était resté seul près de James Starr.

C’était l’overman Simon Ford. Près de lui se tenait

un jeune garçon, âgé de quinze ans, son fils Harry, qui,

depuis quelques années déjà, était employé aux travaux

du fond.

James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se

connaissant, s’estimaient l’un l’autre.

« Adieu, Simon, dit l’ingénieur.

– Adieu, monsieur James, répondit l’overman, ou

plutôt, laissez-moi ajouter : au revoir !

– Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous

savez que je serai toujours heureux de vous retrouver et

de pouvoir parler avec vous du passé de notre vieille

Aberfoyle !

– Je le sais, monsieur James.

– Ma maison d’Edimbourg vous est ouverte !

– C’est loin, Edimbourg ! répondit l’overman en

secouant la tête. Oui ! loin de la fosse Dochart !

– Loin, Simon ! Où comptez-vous donc demeurer ?

– Ici même, monsieur James ! Nous

n’abandonnerons pas la mine, notre vieille nourrice,

parce que son lait s’est tari ! Ma femme, mon fils et

moi, nous nous arrangerons pour lui rester fidèles !

– Adieu donc, Simon, répondit l’ingénieur, dont la

voix, malgré lui, trahissait l’émotion.

– Non, je vous répète : au revoir, monsieur James !

répondit l’overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford,

Aberfoyle vous reverra ! »

L’ingénieur ne voulut pas enlever cette dernière

illusion à l’overman. Il embrassa le jeune Harry, qui le

regardait de ses grands yeux émus. Il serra une dernière

fois la main de Simon Ford et quitta définitivement la

houillère.

Voilà ce qui s’était passé dix ans auparavant ; mais,

malgré le désir que venait d’exprimer l’overman de le

revoir quelque jour, James Starr n’avait plus entendu

parler de lui.

Et c’était après dix ans de séparation, que lui arrivait

cette lettre de Simon Ford, qui le conviait à reprendre

sans délai le chemin des anciennes houillères

d’Aberfoyle.

Une communication de nature à l’intéresser,

qu’était-ce donc ? La fosse Dochart, le puits Yarow !

Quels souvenirs du passé ces noms rappelaient à son

esprit ! Oui ! c’était le bon temps, celui du travail, de la

lutte – le meilleur temps de sa vie d’ingénieur !

James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous

les sens. Il regrettait, en vérité, qu’une ligne de plus

n’eût pas été ajoutée par Simon Ford. Il lui en voulait

d’avoir été si laconique.

Était-il donc possible que le vieil overman eût

découvert quelque nouveau filon à exploiter ? Non !

James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les

houillères d’Aberfoyle avaient été explorées avant la

cessation définitive des travaux. Il avait lui-même

procédé aux derniers sondages, sans trouver aucun

nouveau gisement dans ce sol ruiné par une exploitation

poussée à l’excès. On avait même tenté de reprendre le

terrain houiller sous les couches qui lui sont

ordinairement inférieures, telles que le grès rouge

dévonien, mais sans résultat. James Starr avait donc

abandonné la mine avec l’absolue conviction qu’elle ne

possédait plus un morceau de combustible.

« Non, se répétait-il, non ! Comment admettre que

ce qui aurait échappé à mes recherches se serait révélé à

celles de Simon Ford ? Pourtant, le vieil overman doit

bien savoir qu’une seule chose au monde peut

m’intéresser, et cette invitation, que je dois tenir

secrète, de me rendre à la fosse Dochart !... »

James Starr en revenait toujours là.

D’autre part, l’ingénieur connaissait Simon Ford

pour un habile mineur, particulièrement doué de

l’instinct du métier. Il ne l’avait pas revu depuis

l’époque où les exploitations d’Aberfoyle avaient été

abandonnées. Il ignorait même ce qu’était devenu le

vieil overman. Il n’aurait pu dire à quoi il s’occupait, ni

même où il demeurait, avec sa femme et son fils. Tout

ce qu’il savait, c’est que rendez-vous lui était donné au

puits Yarow, et qu’Harry, le fils de Simon Ford,

l’attendrait à la gare de Callander pendant toute la

journée du lendemain. Il s’agissait donc évidemment de

visiter la fosse Dochart.

« J’irai, j’irai ! » dit James Starr, qui sentait sa

surexcitation s’accroître à mesure que s’avançait

l’heure.

C’est qu’il appartenait, ce digne ingénieur, à cette

catégorie de gens passionnés, dont le cerveau est

toujours en ébullition, comme une bouilloire placée sur

une flamme ardente. Il est de ces bouilloires dans

lesquelles les idées cuisent à gros bouillons, d’autres où

elles mijotent paisiblement. Or, ce jour-là, les idées de

James Starr bouillaient à plein feu.

Mais, alors, un incident très inattendu se produisit.

Ce fut la goutte d’eau froide, qui allait momentanément

condenser toutes les vapeurs de ce cerveau.

En effet, vers six heures du soir, par le troisième

courrier, le domestique de James Starr apporta une

seconde lettre.

Cette lettre était renfermée dans une enveloppe

grossière, dont la suscription indiquait une main peu

exercée au maniement de la plume.

James Starr déchira cette enveloppe. Elle ne

contenait qu’un morceau de papier, jauni par le temps,

et qui semblait avoir été arraché à quelque vieux cahier

hors d’usage.

Sur ce papier il n’y avait qu’une seule phrase, ainsi

conçue :



« Inutile à l’ingénieur James Starr de se déranger...

la lettre de Simon Ford étant maintenant sans objet. »



Et pas de signature.

2



Chemin faisant





Le cours des idées de James Starr fut brusquement

arrêté, lorsqu’il eut lu cette seconde lettre,

contradictoire de la première.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? » se demanda-t-il.

James Starr reprit l’enveloppe à demi déchirée. Elle

portait, ainsi que l’autre, le timbre du bureau de poste

d’Aberfoyle. Elle était donc partie de ce même point du

comté de Stirling. Ce n’était pas le vieux mineur qui

l’avait écrite, – évidemment. Mais, non moins

évidemment, l’auteur de cette seconde lettre connaissait

le secret de l’overman, puisqu’il contremandait

formellement l’invitation faite à l’ingénieur de se

rendre au puits Yarow.

Était-il donc vrai que cette première communication

fût maintenant sans objet ? Voulait-on empêcher James

Starr de se déranger, soit inutilement, soit utilement ?

N’y avait-il pas là plutôt une intention malveillante de

contrecarrer les projets de Simon Ford ?

C’est ce que pensa James Starr, après mûre

réflexion. Cette contradiction, qui existait entre les deux

lettres, ne fit naître en lui qu’un plus vif désir de se

rendre à la fosse Dochart. D’ailleurs, si, dans tout cela,

il n’y avait qu’une mystification, mieux valait s’en

assurer. Mais il semblait bien à James Starr qu’il

convenait d’accorder plus de créance à la première

lettre qu’à la seconde – c’est-à-dire à la demande d’un

homme tel que Simon Ford plutôt qu’à cet avis de son

contradicteur anonyme.

« En vérité, puisqu’on prétend influencer ma

résolution, se dit-il, c’est que la communication de

Simon Ford doit avoir une extrême importance !

Demain, je serai au rendez-vous indiqué et à l’heure

convenue ! »

Le soir venu, James Starr fit ses préparatifs de

départ. Comme il pouvait arriver que son absence se

prolongeât pendant quelques jours, il prévint, par lettre,

Sir W. Elphiston, le président de « Royal Institution »,

qu’il ne pourrait assister à la prochaine séance de la

Société. Il se dégagea également de deux ou trois

affaires, qui devaient l’occuper pendant la semaine.

Puis, après avoir donné l’ordre à son domestique de

préparer un sac de voyage, il se coucha, plus

impressionné que l’affaire ne le comportait peut-être.

Le lendemain, à cinq heures, James Starr sautait

hors de son lit, s’habillait chaudement – car il tombait

une pluie froide –, et il quittait sa maison de la

Canongate, pour aller prendre à Granton-pier le steam-

boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu’à

Stirling.

Pour la première fois, peut-être, James Starr, en

traversant la Canongate1, ne se retourna pas pour

regarder Holyrood, ce palais des anciens souverains de

l’Écosse. Il n’aperçut pas, devant sa poterne, les

sentinelles revêtues de l’antique costume écossais,

jupon d’étoffe verte, plaid quadrillé et sac de peau de

chèvre à longs poils pendant sur la cuisse. Bien qu’il fût

fanatique de Walter Scott, comme l’est tout vrai fils de

la vieille Calédonie, l’ingénieur, ainsi qu’il ne manquait

jamais de le faire, ne donna même pas un coup d’œil à

l’auberge où Waverley descendit, et dans laquelle le

tailleur lui apporta ce fameux costume en tartan de

guerre qu’admirait si naïvement la veuve Flockhart. Il

ne salua pas, non plus, la petite place où les

montagnards déchargèrent leurs fusils, après la victoire

du Prétendant, au risque de tuer Flora Mac Ivor.

L’horloge de la prison tendait au milieu de la rue son

cadran désolé : il n’y regarda que pour s’assurer qu’il

ne manquerait point l’heure du départ. On doit avouer





1

Principale et célèbre rue du vieil Edimbourg.

aussi qu’il n’entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du

grand réformateur John Knox, le seul homme que ne

purent séduire les sourires de Marie Stuart. Mais,

prenant par High-street, la rue populaire, si

minutieusement décrite dans le roman de L’Abbé, il

s’élança vers le pont gigantesque de Bridge-street, qui

relie les trois collines d’Edimbourg.

Quelques minutes après, James Starr arrivait à la

gare du « Général railway », et le train le débarquait,

une demi-heure après, à Newhaven, joli village de

pêcheurs, situé à un mille de Leith, qui forme le port

d’Edimbourg. La marée montante recouvrait alors la

plage noirâtre et rocailleuse du littoral. Les premiers

flots baignaient une estacade, sorte de jetée supportée

par des chaînes. À gauche, un de ces bateaux qui font le

service du Forth, entre Edimbourg et Stirling, était

amarré au « pier » de Granton.

En ce moment, la cheminée du Prince de Galles

vomissait des tourbillons de fumée noire, et sa

chaudière ronflait sourdement. Au son de la cloche, qui

ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard se

hâtèrent d’accourir. Il y avait là une foule de

marchands, de fermiers, de ministres, ces derniers

reconnaissables à leurs culottes courtes, à leurs longues

redingotes, au mince liséré blanc qui cerclait leur cou.

James Starr ne fut pas le dernier à s’embarquer. Il

sauta lestement sur le pont du Prince de Galles. Bien

que la pluie tombât avec violence, pas un de ces

passagers ne songeait à chercher un abri dans le salon

du steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppés de

leurs couvertures de voyage, quelques-uns se ranimant

de temps à autre avec le gin ou le whisky de leur

bouteille, – ce qu’ils appellent « se vêtir à l’intérieur ».

Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres

furent larguées, et le Prince de Galles évolua pour sortir

du petit bassin, qui l’abritait contre les lames de la mer

du Nord.

Le Firth of Forth, tel est le nom que l’on donne au

golfe creusé entre les rives du comté de Fife, au nord, et

celles des comtés de Linlilhgow, d’Edimbourg et

Haddington, au sud. Il forme l’estuaire du Forth, fleuve

peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux

profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben

Lomond, se jette dans la mer à Kincardine.

Ce ne serait qu’une courte traversée que celle de

Granton-pier à l’extrémité de ce golfe, si la nécessité de

faire escale aux diverses stations des deux rives

n’obligeait à de nombreux détours. Les villes, les

villages, les cottages s’étalent sur les bords du Forth

entre les arbres d’une campagne fertile. James Starr,

abrité sous la large passerelle jetée entre les tambours,

ne cherchait pas à rien voir de ce paysage, alors rayé

par les fines hachures de la pluie. Il s’inquiétait plutôt

d’observer s’il n’attirait pas spécialement l’attention de

quelque passager. Peut-être, en effet, l’auteur anonyme

de la seconde lettre était-il sur le bateau. Cependant,

l’ingénieur ne put surprendre aucun regard suspect.

Le Prince de Galles, en quittant Granton-pier, se

dirigea vers l’étroit pertuis qui se glisse entre les deux

pointes de South-Queensferry et North-Queensferry,

au-delà duquel le Forth forme une sorte de lac,

praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre les

brumes du fond apparaissaient, dans de courtes

éclaircies, les sommets neigeux des monts Grampian.

Bientôt, le steam-boat eut perdu de vue le village

d’Aberdour, l’île de Colm, couronnée par les ruines

d’un monastère du XIIe siècle, les restes du château de

Barnbougle, puis Donibristle, où fut assassiné le gendre

du régent Murray, puis l’îlot fortifié de Garvie. Il

franchit le détroit de Queensferry, laissa à gauche le

château de Rosyth, où résidait autrefois une branche des

Stuarts à laquelle était alliée la mère de Cromwell,

dépassa Blackness-castle, toujours fortifié,

conformément à l’un des articles du traité de l’Union, et

longea les quais du petit port de Charleston, d’où

s’exporte la chaux des carrières de Lord Elgin. Enfin, la

cloche du Prince de Galles signala la station de

Crombie-Point.

Le temps était alors très mauvais. La pluie, fouettée

par une brise violente, se pulvérisait au milieu de ces

mugissantes rafales, qui passaient comme des trombes.

James Starr n’était pas sans quelque inquiétude. Le

fils d’Harry Ford se trouverait-il au rendez-vous ? Il le

savait par expérience : les mineurs, habitués au calme

profond des houillères, affrontent moins volontiers que

les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de

l’atmosphère. De Callander à la fosse Dochart et au

puits Yarow, il fallait compter une distance de quatre

milles. C’étaient là des raisons qui pouvaient, dans une

certaine mesure, retarder le fils du vieil overman.

Toutefois, l’ingénieur se préoccupait davantage de

l’idée que le rendez-vous donné dans la première lettre

eût été contremandé dans la seconde. C’était, à vrai

dire, son plus gros souci.

En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas à

l’arrivée du train à Callander, James Starr était bien

décidé à se rendre seul à la fosse Dochart, et même, s’il

le fallait, jusqu’au village d’Aberfoyle. Là, il aurait sans

doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en

quel lieu résidait actuellement le vieil overman.

Cependant, le Prince de Galles continuait à soulever

de grosses lames sous la poussée de ses aubes. On ne

voyait rien des deux rives du fleuve, ni du village de

Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni Newmills, ni

Carriden-house, ni Kirkgrange, ni Salt-Pans, sur la

droite. Le petit port de Bowness, le port de

Grangemouth, creusé à l’embouchure du canal de la

Clyde, disparaissaient dans l’humide brouillard.

Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de

Cîteaux, Kinkardine et ses chantiers de construction,

auxquels le steam-boat fit escale, Ayrth-Castle et sa

tour carrée du XIIIe siècle, Clackmannan et son

château, bâti par Robert Bruce, n’étaient même pas

visibles à travers les rayures obliques de la pluie.

Le Prince de Galles s’arrêta à l’embarcadère

d’Alloa pour déposer quelques voyageurs. James Starr

eut le cœur serré en passant, après dix ans d’absence,

près de cette petite ville, siège d’exploitation

d’importantes houillères qui nourrissaient toujours une

nombreuse population de travailleurs. Son imagination

l’entraînait dans ce sous-sol, que le pic des mineurs

creusait encore à grand profit. Ces mines d’Alloa,

presque contiguës à celles d’Aberfoyle, continuaient à

enrichir le comté, tandis que les gisements voisins,

épuisés depuis tant d’années, ne comptaient plus un

seul ouvrier !

Le steam-boat, en quittant Alloa, s’enfonça dans les

nombreux détours que fait le Forth sur un parcours de

dix-neuf milles. Il circulait rapidement entre les grands

arbres des deux rives. Un instant, dans une éclaircie,

apparurent les ruines de l’abbaye de Cambuskenneth,

qui date du XIIe siècle. Puis, ce furent le château de

Stirling et le bourg royal de ce nom, où le Forth,

traversé par deux ponts, n’est plus navigable aux

navires de hautes mâtures.

À peine le Prince de Galles avait-il accosté, que

l’ingénieur sautait lestement sur le quai. Cinq minutes

après, il arrivait à la gare de Stirling. Une heure plus

tard, il descendait du train à Callander, gros village

situé sur la rive gauche du Teith.

Là, devant la gare, attendait un jeune homme, qui

s’avança aussitôt vers l’ingénieur.

C’était Harry, le fils de Simon Ford.

3



Le sous-sol du Royaume-Uni





Il est convenable, pour l’intelligence de ce récit, de

rappeler en quelques mots quelle est l’origine de la

houille.

Pendant les époques géologiques, lorsque le

sphéroïde terrestre était encore en voie de formation,

une épaisse atmosphère l’entourait, toute saturée de

vapeurs d’eau et largement imprégnée d’acide

carbonique. Peu à peu, ces vapeurs se condensèrent en

pluies diluviennes, qui tombèrent comme si elles

eussent été projetées du goulot de quelques millions de

milliards de bouteilles d’eau de Seltz. C’était, en effet,

un liquide chargé d’acide carbonique qui se déversait

torrentiellement sur un sol pâteux, mal consolidé, sujet

aux déformations brusques ou lentes, à la fois maintenu

dans cet état semi-fluide autant par les feux du soleil

que par les feux de la masse intérieure. C’est que la

chaleur interne n’était pas encore emmagasinée au

centre du globe. La croûte terrestre, peu épaisse et

incomplètement durcie, la laissait s’épancher à travers

ses pores. De là, une phénoménale végétation – telle,

sans doute, qu’elle se produit peut-être à la surface des

planètes inférieures, Vénus ou Mercure, plus

rapprochées que la terre de l’astre radieux.

Le sol des continents, encore mal fixé, se couvrit

donc de forêts immenses ; l’acide carbonique, si propre

au développement du règne végétal, abondait. Aussi les

végétaux se développaient-ils sous la forme

arborescente. Il n’y avait pas une seule plante herbacée.

C’étaient partout d’énormes massifs d’arbres, sans

fleurs, sans fruits, d’un aspect monotone, qui n’auraient

pu suffire à la nourriture d’aucun être vivant. La terre

n’était pas prête encore pour l’apparition du règne

animal.

Voici quelle était la composition de ces forêts

antédiluviennes. La classe des cryptogames vasculaires

y dominait. Les calamites, variétés de prêles

arborescentes, les lépidodendrons, sortes de lycopodes

géants, hauts de vingt-cinq ou trente mètres, larges d’un

mètre à leur base, des astérophylles, des fougères, des

sigillaires de proportions gigantesques, dont on a

retrouvé des empreintes dans les mines de Saint-

Étienne – toutes plantes grandioses alors, auxquelles on

ne reconnaîtrait d’analogues que parmi les plus

humbles spécimens de la terre habitable –, tels étaient,

peu variés dans leur espèce, mais énormes dans leur

développement, les végétaux qui composaient

exclusivement les forêts de cette époque.

Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte

d’immense lagune, rendue profondément humide par le

mélange des eaux douces et des eaux marines. Ils

s’assimilaient avidement le carbone qu’ils soutiraient

peu à peu de l’atmosphère, encore impropre au

fonctionnement de la vie, et on peut dire qu’ils étaient

destinés à l’emmagasiner, sous forme de houille, dans

les entrailles mêmes du globe.

En effet, c’était l’époque des tremblements de terre,

de ces secouements du sol, dus aux révolutions

intérieures et au travail plutonique, qui modifiaient

subitement les linéaments encore incertains de la

surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient

montagnes ; là, des gouffres que devaient emplir des

océans ou des mers. Et alors, des forêts entières

s’enfonçaient dans la croûte terrestre, à travers les

couches mouvantes, jusqu’à ce qu’elles eussent trouvé

un point d’appui, tel que le sol primitif des roches

granitoïdes, ou que, par le tassement, elles formassent

un tout résistant.

En effet, l’édifice géologique se présente suivant cet

ordre dans les entrailles du globe : le sol primitif, que

surmonte le sol de remblai, composé des terrains

primaires, puis les terrains secondaires dont les

gisements houillers occupent l’étage inférieur, puis les

terrains tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions

anciennes et modernes.

À cette époque, les eaux, qu’aucun lit ne retenait

encore et que la condensation engendrait sur tous les

points du globe, se précipitaient en arrachant aux

roches, à peine formées, de quoi composer les schistes,

les grès, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des

forêts tourbeuses et déposaient les éléments de ces

terrains qui allaient se superposer au terrain houiller.

Avec le temps – des périodes qui se chiffrent par

millions d’années –, ces terrains se durcirent,

s’étagèrent et enfermèrent sous une épaisse carapace de

poudingues, de schistes, de grès compacts ou friables,

de gravier, de cailloux, toute la masse des forêts

enlisées.

Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, où

s’accumulait la matière végétale, enfoncée à des

profondeurs variables ? Une véritable opération

chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que

contenaient ces végétaux s’agglomérait, et peu à peu la

houille se formait sous la double influence d’une

pression énorme et de la haute température que lui

fournissaient les feux internes, si voisins d’elle à cette

époque.

Ainsi donc un règne se substituait à l’autre dans

cette lente, mais irrésistible réaction. Le végétal se

transformait en minéral. Toutes ces plantes, qui avaient

vécu de la vie végétative sous l’active sève des

premiers jours, se pétrifiaient. Quelques-unes des

substances enfermées dans ce vaste herbier,

incomplètement déformées, laissaient leur empreinte

aux autres produits plus rapidement minéralisés, qui les

pressaient comme eût fait une presse hydraulique d’une

puissance incalculable. En même temps, des coquilles,

des zoophytes tels qu’étoiles de mer, polypiers,

spirifers, jusqu’à des poissons, jusqu’à des lézards,

entraînés par les eaux, laissaient sur la houille, tendre

encore, leur impression nette et comme

1

« admirablement tirée ».

La pression semble avoir joué un rôle considérable

dans la formation des gisements carbonifères. En effet,

c’est à son degré de puissance que sont dues les

diverses sortes de houilles dont l’industrie fait usage.

Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller



1

Il faut, d’ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les

empreintes ont été retrouvées, appartiennent aux espèces aujourd’hui

réservées aux zones équatoriales du globe. On peut donc en conclure que,

à cette époque, la chaleur était égale sur toute la terre, soit qu’elle y fût

apportée par des courants d’eaux chaudes, soit que les feux intérieurs se

fissent sentir à sa surface à travers la croûte poreuse. Ainsi s’explique la

formation de gisements carbonifères sous toutes les latitudes terrestres.

apparaît l’anthracite, qui, presque entièrement

dépourvue de matière volatile, contient la plus grande

quantité de carbone. Aux plus hautes couches se

montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile,

substances dans lesquelles la quantité de carbone est

infiniment moindre. Entre ces deux couches, suivant le

degré de pression qu’elles ont subie, se rencontrent les

filons de graphites, les houilles grasses ou maigres. On

peut même affirmer que c’est faute d’une pression

suffisante que la couche des marais tourbeux n’a pas été

complètement modifiée.

Ainsi donc, l’origine des houillères, en quelque

point du globe qu’on les ait découvertes, est celle-ci :

engloutissement dans la croûte terrestre des grandes

forêts de l’époque géologique, puis, minéralisation des

végétaux obtenue avec le temps, sous l’influence de la

pression et de la chaleur, et sous l’action de l’acide

carbonique.

Cependant, la nature, si prodigue d’ordinaire, n’a

pas enfoui assez de forêts pour une consommation qui

comprendrait quelques milliers d’années. La houille

manquera un jour – cela est certain. Un chômage forcé

s’imposera donc aux machines du monde entier, si

quelque nouveau combustible ne remplace pas le

charbon. À une époque plus ou moins reculée, il n’y

aura plus de gisements carbonifères, si ce n’est ceux

qu’une éternelle couche de glace recouvre au

Groenland, aux environs de la mer de Baffin, et dont

l’exploitation est à peu près impossible. C’est le sort

inévitable. Les bassins houillers de l’Amérique,

prodigieusement riches encore, ceux du lac Salé, de

l’Orégon, de la Californie, n’auront plus, un jour, qu’un

rendement insuffisant. Il en sera ainsi des houillères du

cap Breton et du Saint-Laurent, des gisements des

Alleghanys, de la Pennsylvanie, de la Virginie, de

l’Illinois, de l’Indiana, du Missouri. Bien que les gîtes

carbonifères du Nord-Amérique soient dix fois plus

considérables que tous les gisements du monde entier,

cent siècles ne s’écouleront pas sans que le monstre à

millions de gueules de l’industrie n’ait dévoré le dernier

morceau de houille du globe.

La disette, on le comprend, se fera plus

promptement sentir dans l’ancien monde. Il existe bien

des couches de combustible minéral en Abyssinie, à

Natal, au Zambèze, à Mozambique, à Madagascar, mais

leur exploitation régulière offre les plus grandes

difficultés. Celles de la Birmanie, de la Chine, de la

Cochinchine, du Japon, de l’Asie centrale, seront assez

vite épuisées. Les Anglais auront certainement vidé

l’Australie des produits houillers, assez abondamment

enfouis dans son sol, avant le jour où le charbon

manquera au Royaume-Uni. À cette époque, déjà, les

filons carbonifères de l’Europe, atteints jusque dans

leurs dernières veines, auront été abandonnés.

Que l’on juge par les chiffres suivants des quantités

de houille qui ont été consommées depuis la découverte

des premiers gisements. Les bassins houillers de la

Russie, de la Saxe et de la Bavière comprennent six

cent mille hectares ; ceux de l’Espagne, cent cinquante

mille ; ceux de la Bohême et de l’Autriche, cent

cinquante mille. Les bassins de la Belgique, longs de

quarante lieues, larges de trois, comptent également

cent cinquante mille hectares, qui s’étendent sous les

territoires de Liège, de Namur, de Mons et de Charleroi.

En France, le bassin situé entre la Loire et le Rhône,

Rive-de-Gier, Saint-Étienne, Givors, Épinac, Blanzy, le

Creuzot – les exploitations du Gard, Alais, La Grand-

Combe –, celles de l’Aveyron à Aubin – les gisements

de Carmaux, de Bassac, de Graissessac –, dans le Nord,

Anzin, Valenciennes, Lens, Béthune, recouvrent

environ trois cent cinquante mille hectares.

Le pays le plus riche en charbon, c’est

incontestablement le Royaume-Uni. Celui-ci, en

exceptant l’Irlande, à laquelle manque presque

absolument le combustible minéral, possède d’énormes

richesses carbonifères, – mais épuisables comme toutes

richesses. Le plus important de ces divers bassins, celui

de Newcastle, qui occupe le sous-sol du comté de

Northumberland, produit par an jusqu’à trente millions

de tonnes, c’est-à-dire près du tiers de la consommation

anglaise et plus du double de la production française.

Le bassin du pays de Galles, qui a concentré toute une

population de mineurs à Cardiff, à Swansea, à Newport,

rend annuellement dix millions de tonnes de cette

houille si recherchée qui porte son nom. Au centre,

s’exploitent les bassins des comtés d’York, de

Lancastre, de Derby, de Stafford, moins productifs,

mais d’un rendement considérable encore. Enfin, dans

cette portion de l’Écosse située entre Edimbourg et

Glasgow, entre ces deux mers qui l’échancrent si

profondément, se développe l’un des plus vastes

gisements houillers du Royaume-Uni. L’ensemble de

ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent

mille hectares, et produit annuellement jusqu’à cent

millions de tonnes du noir combustible.

Mais qu’importe ! La consommation deviendra telle,

pour les besoins de l’industrie et du commerce, que ces

richesses s’épuiseront. Le troisième millénaire de l’ère

chrétienne ne sera pas achevé, que la main du mineur

aura vidé, en Europe, ces magasins dans lesquels,

suivant une juste image, s’est concentrée la chaleur

solaire des premiers jours1.



1

Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la

houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, à l’épuisement

des combustibles minéraux :

Or, précisément à l’époque où se passe cette

histoire, l’une des plus importantes houillères du bassin

écossais avait été épuisée par une exploitation trop

rapide. En effet, c’était dans ce territoire, qui se

développe entre Edimbourg et Glasgow, sur une largeur

moyenne de dix à douze milles, que se creusait la

houillère d’Aberfoyle, dont l’ingénieur James Starr

avait si longtemps dirigé les travaux.

Or, depuis dix ans, ces mines avaient dû être

abandonnées. On n’avait pu découvrir de nouveaux

gisements, bien que les sondages eussent été portés

jusqu’à la profondeur de quinze cents et même de deux

mille pieds, et lorsque James Starr s’était retiré, c’était

avec la certitude que le plus mince filon avait été

exploité jusqu’à complet épuisement.

Il était donc plus qu’évident que, en de telles

conditions, la découverte d’un nouveau bassin houiller

dans les profondeurs du sous-sol anglais aurait été un

événement considérable. La communication annoncée

par Simon Ford se rapportait-elle à un fait de cette





France dans 1140 ans.

Angleterre – 800 ans.

Belgique – 750 ans.

Allemagne – 300 ans.

En Amérique, à raison de 500 millions de tonnes annuellement, les

gîtes pourraient produire du charbon pendant 6000 ans.

nature ? C’est ce que se demandait James Starr, c’est ce

qu’il voulait espérer.

En un mot, était-ce un autre coin de ces riches Indes

noires dont on l’appelait à faire de nouveau la

conquête ? Il voulait le croire.

La seconde lettre avait un instant dérouté ses idées à

ce sujet, mais maintenant il n’en tenait plus compte.

D’ailleurs, le fils du vieil overman était là, l’attendant

au rendez-vous indiqué. La lettre anonyme n’avait donc

plus aucune valeur.

À l’instant où l’ingénieur prenait pied sur le quai, le

jeune homme s’avança vers lui.

« Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James

Starr, sans autre entrée en matière.

– Oui, monsieur Starr.

– Je ne t’aurais pas reconnu, mon garçon ! Ah ! c’est

que, depuis dix ans, tu es devenu un homme !

– Moi, je vous ai reconnu, répondit le jeune mineur,

qui tenait son chapeau à la main. Vous n’avez pas

changé, monsieur. Vous êtes celui qui m’a embrassé le

jour des adieux à la fosse Dochart ! Ça ne s’oublie pas,

ces choses-là !

– Couvre-toi donc, Harry, dit l’ingénieur. Il pleut à

torrents, et la politesse ne doit pas aller jusqu’au rhume.

– Voulez-vous que nous nous mettions à l’abri,

monsieur Starr ? demanda Harry Ford.

– Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la

journée, et je suis pressé. Partons.

– À vos ordres, répondit le jeune homme.

– Dis-moi, Harry, le père se porte bien ?

– Très bien, monsieur Starr.

– Et la mère ?...

– La mère aussi.

– C’est ton père qui m’a écrit, pour me donner

rendez-vous au puits de Yarow ?

– Non, c’est moi.

– Mais Simon Ford m’a-t-il donc adressé une

seconde lettre pour contremander ce rendez-vous ?

demanda vivement l’ingénieur.

– Non, monsieur Starr, répondit le jeune mineur.

– Bien ! » répondit James Starr, sans parler

davantage de la lettre anonyme.

Puis, reprenant :

« Et peux-tu m’apprendre ce que me veut le vieux

Simon ? demanda-t-il au jeune homme.

– Monsieur Starr, mon père s’est réservé le soin de

vous le dire lui-même.

– Mais tu le sais ?...

– Je le sais.

– Eh bien, Harry, je ne t’en demande pas plus. En

route donc, car j’ai hâte de causer avec Simon Ford. À

propos, où demeure-t-il ?

– Dans la mine.

– Quoi ! Dans la fosse Dochart ?

– Oui, monsieur Starr, répondit Harry Ford.

– Comment ! ta famille n’a pas quitté la vieille mine

depuis la cessation des travaux ?

– Pas un jour, monsieur Starr. Vous connaissez le

père. C’est là qu’il est né, c’est là qu’il veut mourir !

– Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa

houillère natale ! Il n’a pas voulu l’abandonner ! Et

vous vous plaisez là ?...

– Oui, monsieur Starr, répondit le jeune mineur, car

nous nous aimons cordialement, et nous n’avons que

peu de besoins !

– Bien, Harry, dit l’ingénieur. En route ! »

Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea à

travers les rues de Callander.

Dix minutes après, tous deux avaient quitté la ville.

4



La fosse Dochart





Harry Ford était un grand garçon de vingt-cinq ans,

vigoureux, bien découplé. Sa physionomie un peu

sérieuse, son attitude habituellement pensive, l’avaient,

dès son enfance, fait remarquer entre ses camarades de

la mine. Ses traits réguliers, ses yeux profonds et doux,

ses cheveux assez rudes, plutôt châtains que blonds, le

charme naturel de sa personne, tout concordait à en

faire le type accompli du Lowlander, c’est-à-dire un

superbe spécimen de l’Écossais de la plaine. Endurci

presque dès son bas âge au travail de la houillère,

c’était, en même temps qu’un solide compagnon, une

brave et bonne nature. Guidé par son père, poussé par

ses propres instincts, il avait travaillé, il s’était instruit

de bonne heure, et, à un âge où l’on n’est guère qu’un

apprenti, il était arrivé à se faire quelqu’un – l’un des

premiers de sa condition –, dans un pays qui compte

peu d’ignorants, car il fait tout pour supprimer

l’ignorance. Si, pendant les premières années de son

adolescence, le pic ne quitta pas la main d’Harry Ford,

néanmoins le jeune mineur ne tarda pas à acquérir les

connaissances suffisantes pour s’élever dans la

hiérarchie de la houillère, et il aurait certainement

succédé à son père en qualité d’overman de la fosse

Dochart, si la mine n’eût pas été abandonnée.

James Starr était un bon marcheur encore, et,

cependant, il n’aurait pas suivi facilement son guide, si

celui-ci n’eût modéré son pas.

La pluie tombait alors avec moins de violence. Les

larges gouttes se pulvérisaient avant d’atteindre le sol.

C’étaient plutôt des rafales humides, qui couraient dans

l’air, soulevées par une fraîche brise.

Harry Ford et James Starr – le jeune homme portant

le léger bagage de l’ingénieur – suivirent la rive gauche

du fleuve pendant un mille environ. Après avoir longé

sa plage sinueuse, ils prirent une route qui s’enfonçait

dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De

vastes pâturages se développaient d’un côté et de

l’autre, autour de fermes isolées. Quelques troupeaux

paissaient tranquillement l’herbe toujours verte de ces

prairies de la basse Écosse. C’étaient des vaches sans

cornes, ou de petits moutons à laine soyeuse, qui

ressemblaient aux moutons des bergeries d’enfants.

Aucun berger ne se laissait voir, abrité qu’il était sans

doute dans quelque creux d’arbre ; mais le « colley »,

chien particulier à cette contrée du Royaume-Uni et

renommé pour sa vigilance, rôdait autour du pâturage.

Le puits Yarow était situé à quatre milles environ de

Callander. James Starr, tout en marchant, ne laissait pas

d’être impressionné. Il n’avait pas revu le pays depuis

le jour où la dernière tonne des houillères d’Aberfoyle

avait été versée dans les wagons du railway de

Glasgow. La vie agricole remplaçait, maintenant, la vie

industrielle, toujours plus bruyante, plus active. Le

contraste était d’autant plus frappant que, pendant

l’hiver, les travaux des champs subissent une sorte de

chômage. Mais autrefois, en toute saison, la population

des mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce

territoire. Les grands charrois de charbon passaient nuit

et jour. Les rails, maintenant enterrés sur leurs traverses

pourries, grinçaient sous le poids des wagons. À

présent, le chemin de pierre et de terre se substituait peu

à peu aux anciens tramways de l’exploitation. James

Starr croyait traverser un désert.

L’ingénieur regardait donc autour de lui d’un œil

attristé. Il s’arrêtait par instants pour reprendre haleine.

Il écoutait. L’air ne s’emplissait plus à présent des

sifflements lointains et du fracas haletant des machines.

À l’horizon, pas une de ces vapeurs noirâtres, que

l’industriel aime à retrouver, mêlées aux grands nuages.

Nulle haute cheminée cylindrique ou prismatique

vomissant des fumées, après s’être alimentée au

gisement même, nul tuyau d’échappement

s’époumonant à souffler sa vapeur blanche. Le sol,

autrefois sali par la poussière de la houille, avait un

aspect propre, auquel les yeux de James Starr n’étaient

plus habitués.

Lorsque l’ingénieur s’arrêtait, Harry Ford s’arrêtait

aussi. Le jeune mineur attendait en silence. Il sentait

bien ce qui se passait dans l’esprit de son compagnon,

et il partageait vivement cette impression – lui, un

enfant de la houillère, dont toute la vie s’était écoulée

dans les profondeurs de ce sol.

« Oui, Harry, tout cela est changé, dit James Starr.

Mais, à force d’y prendre, il fallait bien que les trésors

de houille s’épuisassent un jour ! Tu regrettes ce

temps !

– Je le regrette, monsieur Starr, répondit Harry. Le

travail était dur, mais il intéressait, comme toute lutte.

– Sans doute, mon garçon ! La lutte de tous les

instants, le danger des éboulements, des incendies, des

inondations, des coups de grisou qui frappent comme la

foudre ! Il fallait parer à ces périls ! Tu dis bien !

C’était la lutte, et, par conséquent, la vie émouvante !

– Les mineurs d’Alloa ont été plus favorisés que les

mineurs d’Aberfoyle, monsieur Starr !

– Oui, Harry, répondit l’ingénieur.

– En vérité, s’écria le jeune homme, il est à regretter

que tout le globe terrestre n’ait pas été uniquement

composé de charbon ! Il y en aurait eu pour quelques

millions d’années !

– Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant,

que la nature s’est montrée prévoyante en formant notre

sphéroïde plus principalement de grès, de calcaire, de

granit, que le feu ne peut consumer !

– Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains

auraient fini par brûler leur globe ?...

– Oui ! Tout entier, mon garçon, répondit

l’ingénieur. La terre aurait passé jusqu’au dernier

morceau dans les fourneaux des locomotives, des

locomobiles, des steamers, des usines à gaz, et,

certainement, c’est ainsi que notre monde eût fini un

beau jour !

– Cela n’est plus à craindre, monsieur Starr. Mais

aussi, les houillères s’épuiseront, sans doute, plus

rapidement que ne l’établissent les statistiques !

– Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l’Angleterre

a peut-être tort d’échanger son combustible contre l’or

des autres nations !

– En effet, répondit Harry.

– Je sais bien, ajouta l’ingénieur, que ni

l’hydraulique, ni l’électricité n’ont encore dit leur

dernier mot, et qu’on utilisera plus complètement un

jour ces deux forces. Mais n’importe ! La houille est

d’un emploi très pratique et se prête facilement aux

divers besoins de l’industrie ! Malheureusement, les

hommes ne peuvent la produire à volonté ! Si les forêts

extérieures repoussent incessamment sous l’influence

de la chaleur et de l’eau, les forêts intérieures, elles, ne

se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais

dans les conditions voulues pour les refaire ! »

James Starr et son guide, tout en causant, avaient

repris leur marche d’un pas rapide. Une heure après

avoir quitté Callander, ils arrivaient à la fosse Dochart.

Un indifférent lui-même eût été touché du triste

aspect que présentait l’établissement abandonné. C’était

comme le squelette de ce qui avait été si vivant

autrefois.

Dans un vaste cadre, bordé de quelques maigres

arbres, le sol disparaissait encore sous la noire

poussière du combustible minéral, mais on n’y voyait

plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun fragment de

houille. Tout avait été enlevé et consommé depuis

longtemps.

Sur une colline peu élevée, se découpait la silhouette

d’une énorme charpente que le soleil et la pluie

rongeaient lentement. Au sommet de cette charpente

apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et plus

bas s’arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels

s’enroulaient autrefois les câbles qui ramenaient les

cages à la surface du sol.

À l’étage inférieur, on reconnaissait la chambre

délabrée des machines, autrefois si luisantes dans les

parties du mécanisme faites d’acier ou de cuivre.

Quelques pans de murs gisaient à terre au milieu de

solives brisées et verdies par l’humidité. Des restes de

balanciers auxquels s’articulait la tige des pompes

d’éjuisement, des coussinets cassés ou encrassés, des

pignons édentés, des engins de basculage renversés,

quelques échelons fixés aux chevalets et figurant de

grandes arêtes d’ichthyosaures, des rails portés sur

quelque traverse rompue que soutenaient encore deux

ou trois pilotis branlants, des tramways qui n’auraient

pas résisté au poids d’un wagonnet vide – tel était

l’aspect désolé de la fosse Dochart.

La margelle des puits, aux pierres éraillées,

disparaissait sous les mousses épaisses. Ici, on

reconnaissait les vestiges d’une cage, là les restes d’un

parc où s’emmagasinait le charbon, qui devait être trié

suivant sa qualité ou sa grosseur. Enfin, débris de

tonnes auxquelles pendait un bout de chaîne, fragments

de chevalets gigantesques, tôles d’une chaudière

éventrée, pistons tordus, longs balanciers qui se

penchaient sur l’orifice des puits de pompes, passerelles

tremblant au vent, ponceaux frémissant au pied,

murailles lézardées, toits à demi effondrés qui

dominaient des cheminées aux briques disjointes,

ressemblant à ces canons modernes dont la culasse est

frettée d’anneaux cylindriques, de tout cela il sortait

une vive impression d’abandon, de misère, de tristesse,

que n’offrent pas les ruines du vieux château de pierre,

ni les restes d’une forteresse démantelée.

« C’est une désolation ! » dit James Starr, en

regardant le jeune homme qui ne répondit pas.

Tous deux pénétrèrent alors sous l’appentis qui

recouvrait l’orifice du puits Yarow, dont les échelles

donnaient encore accès jusqu’aux galeries inférieures

de la fosse.

L’ingénieur se pencha sur l’orifice.

De là s’épanchait autrefois le souffle puissant de

l’air aspiré par les ventilateurs. C’était maintenant un

abîme silencieux. Il semblait qu’on fût à la bouche de

quelque volcan éteint.

James Starr et Harry mirent pied sur le premier

palier.

À l’époque de l’exploitation, d’ingénieux engins

desservaient certains puits des houillères d’Aberfoyle,

qui, sous ce rapport, étaient parfaitement outillées :

cages munies de parachutes automatiques, mordant sur

des glissières en bois, échelles oscillantes, nommées

« engine-men », qui, par un simple mouvement

d’oscillation, permettaient aux mineurs de descendre

sans danger ou de remonter sans fatigue.

Mais ces appareils perfectionnés avaient été enlevés,

depuis la cessation des travaux. Il ne restait au puits

Yarow qu’une longue succession d’échelles, séparées

par des paliers étroits de cinquante en cinquante pieds.

Trente de ces échelles, ainsi placées bout à bout,

permettaient de descendre jusqu’à la semelle de la

galerie inférieure, à une profondeur de quinze cents

pieds. C’était la seule voie de communication qui

existât entre le fond de la fosse Dochart et le sol. Quant

à l’aération, elle s’opérait par le puits Yarow, que les

galeries faisaient communiquer avec un autre puits dont

l’orifice s’ouvrait à un niveau supérieur – l’air chaud se

dégageant naturellement par cette espèce de siphon

renversé.

« Je te suis, mon garçon, dit l’ingénieur, en faisant

signe au jeune homme de le précéder.

– À vos ordres, monsieur Starr.

– Tu as ta lampe ?

– Oui, et plût au Ciel que ce fût encore la lampe de

sûreté dont nous nous servions autrefois !

– En effet, répondit James Starr, les coups de grisou

ne sont plus à craindre maintenant ! »

Harry n’était muni que d’une simple lampe à huile,

dont il alluma la mèche. Dans la houillère, vide de

charbon, les fuites du gaz hydrogène protocarboné ne

pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion à

redouter, et nulle nécessité d’interposer entre la flamme

et l’air ambiant cette toile métallique qui empêche le

gaz de prendre feu à l’extérieur. La lampe de Davy, si

perfectionnée alors, ne trouvait plus ici son emploi.

Mais si le danger n’existait pas, c’est que la cause en

avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui

faisait autrefois la richesse de la fosse Dochart.

Harry descendit les premiers échelons de l’échelle

supérieure. James Starr le suivit. Tous deux se

trouvèrent bientôt dans une obscurité profonde que

rompait seul l’éclat de la lampe. Le jeune homme

l’élevait au-dessus de sa tête, afin de mieux éclairer son

compagnon.

Une dizaine d’échelles furent descendues par

l’ingénieur et son guide de ce pas mesuré habituel au

mineur. Elles étaient encore en bon état.

James Starr observait curieusement ce que

l’insuffisante lueur lui laissait apercevoir des parois du

sombre puits, qu’un cuvelage en bois, à demi pourri,

revêtait encore.

Arrivés au quinzième palier, c’est-à-dire à mi-

chemin, ils firent halte pour quelques instants.

« Décidément, je n’ai pas tes jambes, mon garçon,

dit l’ingénieur en respirant longuement, mais enfin, cela

va encore !

– Vous êtes solide, monsieur Starr, répondit Harry,

et c’est quelque chose, voyez-vous, que d’avoir

longtemps vécu dans la mine.

– Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j’avais

vingt ans, j’aurais descendu tout d’une haleine. Allons,

en route ! »

Mais, au moment où tous deux allaient quitter le

palier, une voix, encore éloignée, se fit entendre dans

les profondeurs du puits. Elle arrivait comme une onde

sonore qui se gonfle progressivement, et elle devenait

de plus en plus distincte.

« Eh ! qui vient là ? demanda l’ingénieur en arrêtant

Harry.

– Je ne pourrais le dire, répondit le jeune mineur.

– Ce n’est pas le vieux père ?...

– Lui ! monsieur Starr, non.

– Quelque voisin, alors ?...

– Nous n’avons pas de voisins au fond de la fosse,

répondit Harry. Nous sommes seuls, bien seuls.

– Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr.

C’est à ceux qui descendent de céder le pas à ceux qui

montent. »

Tous deux attendirent.

La voix résonnait en ce moment avec un magnifique

éclat, comme si elle eût été portée par un vaste pavillon

acoustique, et bientôt quelques paroles d’une chanson

écossaise arrivèrent assez nettement aux oreilles du

jeune mineur.

« La chanson des lacs ! s’écria Harry. Ah ! je serais

bien surpris si elle s’échappait d’une autre bouche que

de celle de Jack Ryan.

– Et qu’est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d’une si

superbe façon ? demanda James Starr.

– Un ancien camarade de la houillère », répondit

Harry.

Puis, se penchant au-dessus du palier :

« Eh ! Jack ! cria-t-il.

– C’est toi, Harry ? fut-il répondu. Attends-moi,

j’arrive. »

Et la chanson reprit de plus belle.

Quelques instants après, un grand garçon de vingt-

cinq ans, la figure gaie, les yeux souriants, la bouche

joyeuse, la chevelure d’un blond ardent, apparaissait au

fond du cône lumineux que projetait sa lanterne, et il

prenait pied sur le palier de la quinzième échelle.

Son premier acte fut de serrer vigoureusement la

main que venait de lui tendre Harry.

« Enchanté de te rencontrer ! s’écria-t-il. Mais, saint

Mungo me protège ! si j’avais su que tu revenais à terre

aujourd’hui, je me serais bien épargné cette descente au

puits Yarow !

– Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant

sa lampe vers l’ingénieur, qui était resté dans l’ombre.

– Monsieur Starr ! répondit Jack Ryan. Ah !

monsieur l’ingénieur, je ne vous aurais pas reconnu.

Depuis que j’ai quitté la fosse, mes yeux ne sont plus

habitués, comme autrefois, à voir dans l’obscurité.

– Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui

chantait toujours. Voilà bien dix ans de cela, mon

garçon ! C’était toi, sans doute ?

– Moi-même, monsieur Starr, et, en changeant de

métier, je n’ai pas changé d’humeur, voyez-vous ?

Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux, j’imagine, que

pleurer et geindre !

– Sans doute, Jack Ryan. Et que fais-tu, depuis que

tu as quitté la mine ?

– Je travaille à la ferme de Melrose, près d’Irvine,

dans le comté de Renfrew, à quarante milles d’ici. Ah !

ça ne vaut pas nos houillères d’Aberfoyle ! Le pic allait

mieux à ma main que la bêche ou l’aiguillon ! Et puis,

dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des

échos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos

chansons, tandis que là-haut !... Mais vous allez donc

rendre visite au vieux Simon, monsieur Starr ?

– Oui, Jack, répondit l’ingénieur.

– Que je ne vous retarde pas...

– Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t’a

amené au cottage aujourd’hui ?

– Je voulais te voir, camarade, répondit Jack Ryan,

et t’inviter à la fête du clan d’Irvine. Tu sais, je suis le

« piper1 » de l’endroit ! On chantera, on dansera !

– Merci, Jack, mais cela m’est impossible.

– Impossible ?

– Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je

dois le reconduire à Callander.

– Eh ! Harry, la fête du clan d’Irvine n’arrive que

dans huit jours. D’ici là, la visite de M. Starr sera

terminée, je suppose, et rien ne te retiendra plus au

cottage !



1

Le piper est le joueur de cornemuse en Écosse.

– En effet, Harry, répondit James Starr. Il faut

profiter de l’invitation que te fait ton camarade Jack !

– Eh bien, j’accepte, Jack, dit Harry. Dans huit

jours, nous nous retrouverons à la fête d’Irvine.

– Dans huit jours, c’est bien convenu, répondit Jack

Ryan. Adieu, Harry ! Votre serviteur, monsieur Starr !

Je suis très content de vous avoir revu ! Je pourrai

donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne vous a

oublié, monsieur l’ingénieur.

– Et je n’ai oublié personne, dit James Starr.

– Merci pour tous, monsieur, répondit Jack Ryan.

– Adieu, Jack ! » dit Harry, en serrant une dernière

fois la main de son camarade.

Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientôt

dans les hauteurs du puits, vaguement éclairées par sa

lampe.

Un quart d’heure après, James Starr et Harry

descendaient la dernière échelle, et mettaient le pied sur

le sol du dernier étage de la fosse.

Autour du rond-point que formait le fond du puits

Yarow rayonnaient diverses galeries qui avaient servi à

l’exploitation du dernier filon carbonifère de la mine.

Elles s’enfonçaient dans le massif de schistes et de grès,

les unes étançonnées par des trapèzes de grosses

poutres à peine équarries, les autres doublées d’un épais

revêtement de pierre. Partout des remblais remplaçaient

les veines dévorées par l’exploitation. Les piliers

artificiels étaient faits de pierres arrachées aux carrières

voisines, et maintenant ils supportaient le sol, c’est-à-

dire le double étage des terrains tertiaires et

quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement

même. L’obscurité emplissait alors ces galeries, jadis

éclairées soit par la lampe du mineur soit par la lumière

électrique, dont, pendant les dernières années, l’emploi

avait été introduit dans les fosses. Mais les sombres

tunnels ne résonnaient plus du grincement des

wagonnets roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes

d’air qui se refermaient brusquement, ni des éclats de

voix des rouleurs, ni du hennissement des chevaux et

des mules, ni des coups de pic de l’ouvrier, ni des

fracas du foudroyage qui faisait éclater le massif.

« Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur

Starr ? demanda le jeune homme.

– Non, mon garçon, répondit l’ingénieur, car j’ai

hâte d’arriver au cottage du vieux Simon.

– Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous

guider, et, cependant, je suis sûr que vous reconnaîtriez

parfaitement votre route dans cet obscur dédale des

galeries.

– Oui, certes ! J’ai encore dans la tête tout le plan de

la vieille fosse. »

Harry, suivi de l’ingénieur et levant sa lampe pour le

mieux éclairer, s’enfonça dans une haute galerie,

semblable à une contre-nef de cathédrale. Leur pied, à

tous deux, heurtait encore les traverses de bois qui

supportaient les rails à l’époque de l’exploitation.

Mais à peine avaient-ils fait cinquante pas, qu’une

énorme pierre vint tomber aux pieds de James Starr.

« Prenez garde, monsieur Starr ! s’écria Harry, en

saisissant le bras de l’ingénieur.

– Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voûtes ne sont

plus assez solides, sans doute, et...

– Monsieur Starr, répondit Harry Ford, il me semble

que la pierre a été jetée... et jetée par une main

d’homme !...

– Jetée ! s’écria James Starr. Que veux-tu dire, mon

garçon ?

– Rien, rien... monsieur Starr, répondit évasivement

Harry, dont le regard, devenu sérieux, aurait voulu

percer ces épaisses murailles. Continuons notre route.

Prenez mon bras, je vous prie, et n’ayez aucune crainte

de faire un faux pas.

– Me voilà, Harry ! »

Et tous deux s’avancèrent, pendant qu’Harry

regardait en arrière, en projetant l’éclat de sa lampe

dans les profondeurs de la galerie.

« Serons-nous bientôt arrivés ? demanda l’ingénieur.

– Dans dix minutes au plus.

– Bien.

– Mais, murmurait Harry, cela n’en est pas moins

singulier. C’est la première fois que pareille chose

m’arrive. Il a fallu que cette pierre vînt tomber juste au

moment où nous passions !...

– Harry, il n’y a eu là qu’un hasard !

– Un hasard... répondit le jeune homme en secouant

la tête. Oui... un hasard... »

Harry s’était arrêté. Il écoutait.

« Qu’y a-t-il, Harry ? demanda l’ingénieur.

– J’ai cru entendre marcher derrière nous », répondit

le jeune mineur, qui prêta plus attentivement l’oreille.

Puis :

« Non ! je me serai trompé, dit-il. Appuyez-vous

bien sur mon bras, monsieur Starr. Servez-vous de moi

comme d’un bâton...

– Un bâton solide, Harry, répondit James Starr. Il

n’en est pas de meilleur qu’un brave garçon tel que

toi ! »

Tous deux continuèrent à marcher silencieusement à

travers la sombre nef.

Souvent, Harry, évidemment préoccupé, se

retournait, essayant de surprendre, soit un bruit éloigné,

soit quelque lueur lointaine.

Mais, derrière et devant lui, tout n’était que silence

et ténèbres.

5



La famille Ford





Dix minutes après, James Starr et Harry sortaient

enfin de la galerie principale.

Le jeune mineur et son compagnon étaient arrivés

au fond d’une clairière – si toutefois ce mot peut servir

à désigner une vaste et obscure excavation. Cette

excavation, cependant, n’était pas absolument

dépourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par

l’orifice d’un puits abandonné, qui avait été foncé dans

les étages supérieurs. C’était par ce conduit que

s’établissait le courant d’aération de la fosse Dochart.

Grâce à sa moindre densité, l’air chaud de l’intérieur

était entraîné vers le puits Yarow.

Donc, un peu d’air et de clarté pénétrait à la fois à

travers l’épaisse voûte de schiste jusqu’à la clairière.

C’était là que Simon Ford habitait depuis dix ans,

avec sa famille, une souterraine demeure, évidée dans le

massif schisteux, à l’endroit même où fonctionnaient

autrefois les puissantes machines, destinées à opérer la

traction mécanique de la fosse Dochart.

Telle était l’habitation – à laquelle il donnait

volontiers le nom de « cottage » –, où résidait le vieil

overman. Grâce à une certaine aisance, due à une

longue existence de travail, Simon Ford aurait pu vivre

en plein soleil, au milieu des arbres, dans n’importe

quelle ville du royaume ; mais les siens et lui avaient

préféré ne pas quitter la houillère, où ils étaient

heureux, ayant mêmes idées, mêmes goûts. Oui ! il leur

plaisait, ce cottage, enfoui à quinze cents pieds au-

dessous du sol écossais. Entre autres avantages, il n’y

avait pas à craindre que les agents du fisc, les

« stentmaters » chargés d’établir la capitation, vinssent

jamais y relancer ses hôtes !

À cette époque, Simon Ford, l’ancien overman de la

fosse Dochart, portait vigoureusement encore ses

soixante-cinq ans. Grand, robuste, bien taillé, il eût été

regardé comme l’un des plus remarquables

« sawneys1 » du canton, qui fournissait tant de beaux

hommes aux régiments de Highlanders.

Simon Ford descendait d’une ancienne famille de

mineurs, et sa généalogie remontait aux premiers temps

où furent exploités les gisements carbonifères en



1

Le sawney, c’est l’Écossais, comme John Bull est l’Anglais, et

Paddy l’Irlandais.

Écosse.

Sans rechercher archéologiquement si les Grecs et

les Romains ont fait usage de la houille, si les Chinois

utilisaient les mines de charbon bien avant l’ère

chrétienne, sans discuter si réellement le combustible

minéral doit son nom au maréchal-ferrant Houillos, qui

vivait en Belgique dans le XIIe siècle, on peut affirmer

que les bassins de la Grande-Bretagne furent les

premiers dont l’exploitation fut mise en cours régulier.

Au XIe siècle, déjà, Guillaume le Conquérant partageait

entre ses compagnons d’armes les produits du bassin de

Newcastle. Au XIIIe siècle, une licence d’exploitation

du « charbon marin » était concédée par Henri III.

Enfin, vers la fin du même siècle, il est fait mention des

gisements de l’Écosse et du pays de Galles.

Ce fut vers ce temps que les ancêtres de Simon Ford

pénétrèrent dans les entrailles du sol calédonien, pour

n’en plus sortir, de père en fils. Ce n’étaient que de

simples ouvriers. Ils travaillaient comme des forçats à

l’extraction du précieux combustible. On croit même

que les charbonniers mineurs, tout comme les sauniers

de cette époque, étaient alors de véritables esclaves. En

effet, au XVIIIe siècle, cette opinion était si bien établie

en Écosse, que, pendant la guerre du Prétendant, on put

craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se

soulevassent pour reconquérir une liberté – qu’ils ne

croyaient pas avoir.

Quoi qu’il en soit, Simon Ford était fier d’appartenir

à cette grande famille des houilleurs écossais. Il avait

travaillé de ses mains, là même où ses ancêtres avaient

manié le pic, la pince, la rivelaine et la pioche. À trente

ans, il était overman de la fosse Dochart, la plus

importante des houillères d’Aberfoyle. Il aimait

passionnément son métier. Pendant de longues années,

il exerça ses fonctions avec zèle. Son seul chagrin était

de voir la couche s’appauvrir et de prévoir l’heure très

prochaine où le gisement serait épuisé.

C’est alors qu’il s’était adonné à la recherche de

nouveaux filons dans toutes les fosses d’Aberfoyle, qui

communiquaient souterrainement entre elles. Il avait eu

le bonheur d’en découvrir quelques-uns pendant la

dernière période d’exploitation. Son instinct de mineur

le servait merveilleusement, et l’ingénieur James Starr

l’appréciait fort. On eût dit qu’il devinait les gisements

dans les entrailles de la houillère, comme un

hydroscope devine les sources sous la couche du sol.

Mais le moment arriva, on l’a dit, où la matière

combustible manqua tout à fait à la houillère. Les

sondages ne donnèrent plus aucun résultat. Il fut

évident que le gîte carbonifère était entièrement épuisé.

L’exploitation cessa. Les mineurs se retirèrent.

Le croira-t-on ? Ce fut un désespoir pour le plus

grand nombre. Tous ceux qui savent que l’homme, au

fond, aime sa peine, ne s’en étonneront pas. Simon

Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il était, par

excellence, le type du mineur, dont l’existence est

indissolublement liée à celle de sa mine. Depuis sa

naissance, il n’avait cessé de l’habiter, et, lorsque les

travaux furent abandonnés, il voulut y demeurer encore.

Il resta donc. Harry, son fils, fut chargé du

ravitaillement de l’habitation souterraine ; mais quant à

lui, depuis dix ans, il n’était pas remonté dix fois à la

surface du sol.

« Aller là-haut ! À quoi bon ? » répétait-il, et il ne

quittait pas son noir domaine.

Dans ce milieu parfaitement sain, d’ailleurs, soumis

à une température toujours moyenne, le vieil overman

ne connaissait ni les chaleurs de l’été, ni les froids de

l’hiver. Les siens se portaient bien. Que pouvait-il

désirer de plus ?

Au fond, il était sérieusement attristé. Il regrettait

l’animation, le mouvement, la vie d’autrefois, dans la

fosse si laborieusement exploitée. Cependant, il était

soutenu par une idée fixe.

« Non ! non ! la houillère n’est pas épuisée ! »

répétait-il.

Et celui-là se serait fait un mauvais parti, qui aurait

mis en doute devant Simon Ford qu’un jour l’ancienne

Aberfoyle ressusciterait d’entre les mortes ! Il n’avait

donc jamais abandonné l’espoir de découvrir quelque

nouvelle couche qui rendrait à la mine sa splendeur

passée. Oui ! il aurait volontiers, s’il l’avait fallu, repris

le pic du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se

seraient vigoureusement attaqués à la roche. Il allait

donc à travers les obscures galeries, tantôt seul, tantôt

avec son fils, observant, cherchant, pour rentrer chaque

jour fatigué, mais non désespéré, au cottage.

La digne compagne de Simon Ford, c’était Madge,

grande et forte, la « goodwife », la « bonne femme »,

suivant l’expression écossaise. Pas plus que son mari,

Madge n’eût voulu quitter la fosse Dochart. Elle

partageait à cet égard toutes ses espérances et ses

regrets. Elle l’encourageait, elle le poussait en avant,

elle lui parlait avec une sorte de gravité, qui réchauffait

le cœur du vieil overman.

« Aberfoyle n’est qu’endormie, Simon, lui disait-

elle. C’est toi qui as raison. Ce n’est qu’un repos, ce

n’est pas la mort ! »

Madge savait aussi se passer du monde extérieur et

concentrer le bonheur d’une existence à trois dans le

sombre cottage.

Ce fut là qu’arriva James Starr.

L’ingénieur était bien attendu. Simon Ford, debout

sur sa porte, du plus loin que la lampe d’Harry lui

annonça l’arrivée de son ancien « viewer », s’avança

vers lui.

« Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il

d’une voix qui résonnait sous la voûte du schiste. Soyez

le bienvenu au cottage du vieil overman ! Pour être

enfouie à quinze cents pieds sous terre, la maison de la

famille Ford n’en est pas moins hospitalière !

– Comment allez-vous, brave Simon ? demanda

James Starr, en serrant la main que lui tendait son hôte.

– Très bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il

autrement ici, à l’abri de toute intempérie de l’air ? Vos

ladies qui vont respirer à Newhaven ou à Porto-Bello1,

pendant l’été, feraient mieux de passer quelques mois

dans la houillère d’Aberfoyle ! Elles ne risqueraient

point d’y gagner quelque gros rhume, comme dans les

rues humides de la vieille capitale.

– Ce n’est pas moi qui vous contredirai, Simon,

répondit James Starr, heureux de retrouver l’overman

tel qu’il était autrefois ! Vraiment, je me demande

pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate

pour quelque cottage voisin du vôtre !





1

Stations balnéaires des environs d’Edimbourg.

– À votre service, monsieur Starr. Je connais un de

vos anciens mineurs qui serait particulièrement

enchanté de n’avoir entre vous et lui qu’un mur

mitoyen.

– Et Madge ?... demanda l’ingénieur.

– La bonne femme se porte encore mieux que moi,

si cela est possible ! répondit Simon Ford, et elle se fait

une joie de vous voir à sa table. Je pense qu’elle se sera

surpassée pour vous recevoir.

– Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit

l’ingénieur, que l’annonce d’un bon déjeuner ne pouvait

laisser indifférent, après cette longue marche.

– Vous avez faim, monsieur Starr ?

– Positivement faim. Le voyage m’a ouvert

l’appétit. Je suis venu par un temps affreux !...

– Ah ! il pleut, là-haut ! répondit Simon Ford d’un

air de pitié très marqué.

– Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitées

aujourd’hui comme celles d’une mer !

– Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais.

Mais je n’ai pas à vous peindre des avantages que vous

connaissez aussi bien que moi ! Vous voilà arrivé au

cottage. C’est le principal, et, je vous le répète, soyez le

bienvenu ! »

Simon Ford, suivi d’Harry, fit entrer dans

l’habitation James Starr, qui se trouva au milieu d’une

vaste salle, éclairée par plusieurs lampes, dont l’une

était suspendue aux solives coloriées du plafond.

La table, recouverte d’une nappe égayée de fraîches

couleurs, n’attendait plus que les convives, auxquels

quatre chaises, rembourrées de vieux cuir, étaient

réservées.

« Bonjour, Madge, dit l’ingénieur.

– Bonjour, monsieur James, répondit la brave

Écossaise, qui se leva pour recevoir son hôte.

– Je vous revois avec plaisir, Madge.

– Et vous avez raison, monsieur James, car il est

agréable de retrouver ceux pour lesquels on s’est

toujours montré bon.

– La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il

ne faut pas la faire attendre, non plus que M. James. Il a

une faim de mineur, et il verra que notre garçon ne nous

laisse manquer de rien au cottage ! À propos, Harry,

ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils,

Jack Ryan est venu te voir.

– Je le sais, père ! Nous l’avons rencontré dans le

puits Yarow.

– C’est un bon et gai camarade, dit Simon Ford.

Mais il semble se plaire là-haut ! Ça n’avait pas du vrai

sang de mineur dans les veines. À table, monsieur

James, et déjeunons copieusement, car il est possible

que nous ne puissions souper que fort tard. »

Au moment où l’ingénieur et ses hôtes allaient

prendre place :

« Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous

que je mange de bon appétit ?

– Ce sera nous faire tout l’honneur possible,

monsieur James, répondit Simon Ford.

– Eh bien, il faut pour cela n’avoir aucune

préoccupation. Or, j’ai deux questions à vous adresser.

– Allez, monsieur James.

– Votre lettre me parle d’une communication qui

doit être de nature à m’intéresser ?

– Elle est très intéressante, en effet.

– Pour vous ?...

– Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je

désire ne vous la faire qu’après le repas et sur les lieux

mêmes. Sans cela, vous ne voudriez pas me croire.

– Simon, reprit l’ingénieur, regardez-moi bien... là...

dans les yeux. Une communication intéressante ?...

Oui... Bon !... Je ne vous en demande pas davantage,

ajouta-t-il, comme s’il eût lu la réponse qu’il espérait

dans le regard du vieil overman.

– Et la deuxième question ? demanda celui-ci.

– Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu

m’écrire ceci ? » répondit l’ingénieur, en présentant la

lettre anonyme qu’il avait reçue.

Simon Ford prit la lettre, et il la lut très

attentivement.

Puis, la montrant à son fils :

« Connais-tu cette écriture ? dit-il.

– Non, père, répondit Harry.

– Et cette lettre était timbrée du bureau de poste

d’Aberfoyle ? demanda Simon Ford à l’ingénieur.

– Oui, comme la vôtre, répondit James Starr.

– Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford,

dont le front s’assombrit un instant.

– Je pense, père, répondit Harry, que quelqu’un a eu

un intérêt quelconque à empêcher M. James Starr de

venir au rendez-vous que vous lui donniez.

– Mais qui ? s’écria le vieux mineur. Qui donc a pu

pénétrer assez avant dans le secret de ma pensée ?... »

Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rêverie dont

la voix de Madge le tira bientôt.

« Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe

va refroidir. Pour le moment, ne songeons plus à cette

lettre ! »

Et, sur l’invitation de la vieille femme, chacun prit

place à la table – James Starr vis-à-vis de Madge, pour

lui faire honneur –, le père et le fils l’un vis-à-vis de

l’autre.

Ce fut un bon repas écossais. Et, d’abord, on

mangea d’un « hotchpotch », soupe dont la viande

nageait au milieu d’un excellent bouillon. Au dire du

vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale

dans l’art de préparer le hotchpotch.

Il en était de même, d’ailleurs, du « cockyleeky »,

sorte de ragoût de coq, accommodé aux poireaux, qui

ne méritait que des éloges.

Le tout fut arrosé d’une excellente ale, puisée aux

meilleurs brassins des fabriques d’Edimbourg.

Mais le plat principal consista en un « haggis »,

pouding national, fait de viandes et de farine d’orge. Ce

mets remarquable, qui inspira au poète Burns l’une de

ses meilleures odes, eut le sort réservé aux belles choses

de ce monde : il passa comme un rêve.

Madge reçut les sincères compliments de son hôte.

Le déjeuner se termina par un dessert composé de

fromage et de « cakes », gâteaux d’avoine, finement

préparés, accompagnés de quelques petits verres

« d’usquebaugh », excellente eau-de-vie de grains, qui

avait vingt-cinq ans – juste l’âge d’Harry.

Ce repas dura une bonne heure. James Starr et

Simon Ford n’avaient pas seulement bien mangé, ils

avaient aussi bien causé – principalement du passé de la

vieille houillère d’Aberfoyle.

Harry, lui, était plutôt resté silencieux. Deux fois il

avait quitté la table et même la maison. Il était évident

qu’il éprouvait quelque inquiétude depuis l’incident de

la pierre, et il voulait observer les alentours du cottage.

La lettre anonyme n’était pas faite, non plus, pour le

rassurer.

Ce fut pendant une de ces sorties que l’ingénieur dit

à Simon Ford et Madge :

« Un brave garçon que vous avez là, mes amis !

– Oui, monsieur James, un être bon et dévoué,

répondit vivement le vieil overman.

– Il se plaît avec vous, au cottage ?

– Il ne voudrait pas nous quitter.

– Vous songerez à le marier, cependant ?

– Marier Harry ! s’écria Simon Ford. Et à qui ? À

une fille de là-haut, qui aimerait les fêtes, la danse, qui

préférerait son clan à notre houillère ! Harry n’en

voudrait pas !

– Simon, répondit Madge, tu n’exigeras pourtant pas

que jamais notre Harry ne prenne femme...

– Je n’exigerai rien, répondit le vieux mineur, mais

cela ne presse pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons

point... »

Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.

Lorsque Madge se leva de table, tous l’imitèrent et

vinrent s’asseoir un instant à la porte du cottage.

« Eh bien, Simon, dit l’ingénieur, je vous écoute !

– Monsieur James, répondit Simon Ford, je n’ai pas

besoin de vos oreilles, mais de vos jambes. Vous êtes-

vous bien reposé ?

– Bien reposé et bien refait, Simon. Je suis prêt à

vous accompagner partout où il vous plaira.

– Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son

fils, allume nos lampes de sûreté.

– Vous prenez des lampes de sûreté ! s’écria James

Starr, assez surpris, puisque les explosions de grisou

n’étaient plus à craindre dans une fosse absolument

vide de charbon.

– Oui, monsieur James, par prudence !

– N’allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me

proposer de revêtir un habit de mineur ?

– Pas encore, monsieur James ! pas encore ! »

répondit le vieil overman, dont les yeux brillaient

singulièrement sous leurs profondes orbites.

Harry, qui était rentré dans le cottage, en ressortit

presque aussitôt, rapportant trois lampes de sûreté.

Harry remit une de ces lampes à l’ingénieur, l’autre

à son père, et il garda la troisième suspendue à sa main

gauche, pendant que sa main droite s’armait d’un long

bâton.

« En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide,

déposé à la porte du cottage.

– En route ! répondit l’ingénieur. Au revoir Madge !

– Dieu vous assiste ! répondit l’Écossaise.

– Un bon souper, femme, tu entends, s’écria Simon

Ford. Nous aurons faim à notre retour, et nous lui

ferons honneur ! »

6



Quelques phénomènes inexplicables





On sait ce que sont les croyances superstitieuses

dans les hautes et basses terres de l’Écosse. En certains

clans, les tenanciers du laird, réunis pour la veillée,

aiment à redire les contes empruntés au répertoire de la

mythologie hyperboréenne. L’instruction, quoique

largement et libéralement répandue dans le pays, n’a

pas pu réduire encore à l’état de fictions ces légendes,

qui semblent inhérentes au sol même de la vieille

Calédonie. C’est encore le pays des esprits et des

revenants, des lutins et des fées. Là apparaissent

toujours le génie malfaisant qui ne s’éloigne que

moyennant finances, le « Seer » des Highlanders, qui,

par un don de seconde vue, prédit les morts prochaines,

le « May Moullach », qui se montre sous la forme d’une

jeune fille aux bras velus et prévient les familles des

malheurs dont elles sont menacées, la fée « Branshie »,

qui annonce les événements funestes, les « Brawnies »,

auxquels est confiée la garde du mobilier domestique,

l’« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les

gorges sauvages du lac Katrine – et tant d’autres.

Il va de soi que la population des houillères

écossaises devait fournir son contingent de légendes et

de fables à ce répertoire mythologique. Si les

montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d’êtres

chimériques, bons ou mauvais, à plus forte raison les

sombres houillères devaient-elles être hantées jusque

dans leurs dernières profondeurs. Qui fait trembler le

gisement pendant les nuits d’orage, qui met sur la trace

du filon encore inexploité, qui allume le grisou et

préside aux explosions terribles, sinon quelque génie de

la mine ? C’était, du moins, l’opinion communément

répandue parmi ces superstitieux Écossais. En vérité, la

plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique,

quand il ne s’agissait que de phénomènes purement

physiques, et on eût perdu son temps à vouloir les

désabuser. Où la crédulité se fût-elle développée plus

librement qu’au fond de ces abîmes ?

Or, les houillères d’Aberfoyle, précisément parce

qu’elles étaient exploitées dans le pays des légendes,

devaient se prêter plus naturellement à tous les

incidents du surnaturel.

Donc les légendes y abondaient. Il faut dire,

d’ailleurs, que certains phénomènes, inexpliqués

jusqu’alors, ne pouvaient que fournir un nouvel aliment

à la crédulité publique.

Au premier rang des superstitieux de la fosse

Dochart, figurait Jack Ryan, le camarade d’Harry.

C’était le plus grand partisan du surnaturel qui fût.

Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en

chansons, qui lui valaient de beaux succès pendant les

veillées d’hiver.

Mais Jack Ryan n’était pas le seul à faire montre de

sa crédulité. Ses camarades affirmaient, non moins

hautement, que les fosses d’Aberfoyle étaient hantées,

que certains êtres insaisissables y apparaissaient

fréquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-

Terres. À les entendre, ce qui même aurait été

extraordinaire, c’eût été qu’il n’en fût pas ainsi. Est-il

donc, en effet, un milieu mieux disposé qu’une sombre

et profonde houillère pour les ébats des génies, des

lutins, des follets et autres acteurs des drames

fantastiques ? Le décor était tout dressé, pourquoi les

personnages surnaturels n’y seraient pas venus jouer

leur rôle ?

Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des

houillères d’Aberfoyle. On a dit que les différentes

fosses communiquaient entre elles par les longues

galeries souterraines, ménagées entre les filons. Il

existait ainsi sous le comté de Stirling un énorme

massif, sillonné de tunnels, troué de caves, foré de

puits, une sorte d’hypogée, de labyrinthe subterrané, qui

offrait l’aspect d’une vaste fourmilière.

Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc

souvent, soit lorsqu’ils se rendaient sur les travaux

d’exploitation, soit lorsqu’ils en revenaient. De là, une

facilité constante d’échanger des propos et de faire

circuler d’une fosse à l’autre les histoires qui tiraient

leur origine de la houillère. Les récits se transmettaient

ainsi avec une rapidité merveilleuse, passant de bouche

en bouche et s’accroissant comme il convient.

Cependant, deux hommes plus instruits et de

tempérament plus positif que les autres, avaient

toujours résisté à cet entraînement. Ils n’admettaient à

aucun degré l’intervention des lutins, des génies ou des

fées.

C’étaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvèrent

bien en continuant d’habiter la sombre crypte, après

l’abandon de la fosse Dochart. Peut-être la bonne

Madge avait-elle quelque penchant au surnaturel,

comme toute Écossaise des Hautes-Terres. Mais ces

histoires d’apparitions, elle était réduite à se les

raconter à elle-même – ce qu’elle faisait

consciencieusement, d’ailleurs, pour ne point perdre les

vieilles traditions.

Simon et Harry Ford eussent-ils été aussi crédules

que leurs camarades, ils n’auraient abandonné la

houillère ni aux génies, ni aux fées. L’espoir de

découvrir un nouveau filon leur eût fait braver toute la

fantastique cohorte des lutins. Ils n’étaient crédules, ils

n’étaient croyants que sur un point : ils ne pouvaient

admettre que le gisement carbonifère d’Aberfoyle fût

totalement épuisé. On peut dire, avec quelque justesse,

que Simon Ford et son fils avaient à ce sujet « la foi du

charbonnier », cette foi en Dieu que rien ne peut

ébranler.

C’est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un

seul jour, obstinés, immuables dans leurs convictions, le

père et le fils prenaient leur pic, leur bâton et leur

lampe. Ils allaient ainsi tous les deux, cherchant, tâtant

la roche d’un coup sec, écoutant si elle rendait un son

favorable.

Tant que les sondages n’auraient pas été poussés

jusqu’au granit du terrain primaire, Simon et Harry

Ford étaient d’accord que la recherche, inutile

aujourd’hui, pouvait être utile demain, et qu’elle devait

être reprise. Leur vie entière, ils la passeraient à essayer

de rendre à la houillère d’Aberfoyle son ancienne

prospérité. Si le père devait succomber avant l’heure de

la réussite, le fils reprendrait la tâche à lui seul.

En même temps, ces deux gardiens passionnés de la

houillère la visitaient au point de vue de sa

conservation. Ils s’assuraient de la solidité des remblais

et des voûtes. Ils recherchaient si un éboulement était à

craindre, et s’il devenait urgent de condamner quelque

partie de la fosse. Ils examinaient les traces

d’infiltration des eaux supérieures, ils les dérivaient, ils

les canalisaient pour les envoyer à quelque puisard.

Enfin, ils s’étaient volontairement constitués les

protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif,

duquel étaient sorties tant de richesses, maintenant

dissoutes en fumées !

Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions

qu’il arriva à Harry, plus particulièrement, d’être frappé

de certains phénomènes, dont il cherchait en vain

l’explication.

Ainsi, plusieurs fois, lorsqu’il suivait quelque étroite

contre-galerie, il lui sembla entendre des bruits

analogues à ceux qu’auraient pu produire de violents

coups de pic, frappés sur la paroi remblayée.

Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne

pouvait effrayer, avait pressé le pas pour surprendre la

cause de ce mystérieux travail.

Le tunnel était désert. La lampe du jeune mineur,

promenée sur la paroi, n’avait laissé voir aucune trace

récente de coups de pince ou de pic. Harry se

demandait donc s’il n’était pas le jouet d’une illusion

d’acoustique, de quelque bizarre ou fantasque écho.

D’autres fois, en projetant subitement une vive

lumière vers une anfractuosité suspecte, il avait cru voir

passer une ombre. Il s’était élancé... Rien, alors même

qu’aucune issue n’eût permis à un être humain de se

dérober à sa poursuite !

À deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la

partie ouest de la fosse, entendit distinctement des

détonations lointaines, comme si quelque mineur eût

fait éclater une cartouche de dynamite.

La dernière fois, après de minutieuses recherches, il

avait reconnu qu’un pilier venait d’être éventré par un

coup de mine.

À la clarté de sa lampe, Harry examina

attentivement la paroi attaquée par la mine. Elle n’était

point faite d’un simple remblayage de pierres, mais

d’un pan de schiste, qui avait pénétré à cette profondeur

dans l’étage du gisement houiller. Le coup de mine

avait-il eu pour objet de provoquer la découverte d’un

nouveau filon ? N’avait-on voulu que produire un

éboulement de cette portion de la houillère ? C’est ce

que se demanda Harry, et, quand il fit connaître ce fait à

son père, ni le vieil overman, ni lui ne purent résoudre

la question d’une façon satisfaisante.

« C’est singulier, répétait souvent Harry. La

présence dans la mine d’un être inconnu semble

impossible, et, cependant, elle ne peut être mise en

doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s’il

n’existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou

plutôt, ne tenterait-il pas d’anéantir ce qui reste des

houillères d’Aberfoyle ? Mais dans quel but ? Je le

saurai, quand il devrait m’en coûter la vie ! »

Quinze jours avant cette journée, pendant laquelle

Harry Ford guidait l’ingénieur à travers le dédale de la

fosse Dochart, il s’était vu sur le point d’atteindre le but

de ses recherches.

Il parcourait l’extrémité du sud-ouest de la houillère,

un puissant fanal à la main.

Tout à coup, il lui sembla qu’une lumière venait de

s’éteindre, à quelques centaines de pieds devant lui, au

fond d’une étroite cheminée, qui coupait obliquement le

massif. Il se précipita vers la lueur suspecte...

Recherche inutile. Comme Harry n’admettait pas

pour les choses physiques d’explication surnaturelle, il

en conclut que, certainement, un être inconnu rôdait

dans la fosse. Mais, quoi qu’il fît, cherchant avec le

plus extrême soin, scrutant les moindres anfractuosités

de la galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver à

une certitude quelconque.

Harry s’en remit donc au hasard pour lui dévoiler ce

mystère. De loin en loin, il vit encore apparaître des

lueurs qui voltigeaient d’un point à l’autre comme des

feux de Saint-Elme ; mais leur apparition n’avait que la

durée d’un éclair et il fallut renoncer à en découvrir la

cause.

Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la

houillère eussent aperçu ces flammes fantastiques, ils

n’auraient certainement pas manqué de crier au

surnaturel !

Mais Harry n’y songeait même pas. Le vieux Simon

non plus. Et lorsque tous deux causaient de ces

phénomènes, dus évidemment à une cause purement

physique :

« Mon garçon, répondait le vieil overman,

attendons ! Tout cela s’expliquera quelque jour ! »

Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu’alors,

ni Harry, ni son père n’avaient été en butte à un acte de

violence.

Si la pierre, tombée ce jour même aux pieds de

James Starr, avait été lancée par la main d’un

malfaiteur, c’était le premier acte criminel de ce genre.

James Starr, interrogé, fus d’avis que cette pierre

s’était détachée de la voûte de la galerie. Mais Harry

n’admit pas une explication si simple. La pierre, suivant

lui, n’était pas tombée, elle avait été lancée. À moins de

rebondir, elle n’eût jamais décrit une trajectoire, si elle

n’eût été mue par une impulsion étrangère.

Harry voyait donc là une tentative directe contre lui

et son père, ou même contre l’ingénieur. Après ce

qu’on sait, peut-être conviendra-t-on qu’il était fondé à

le croire.

7



Une expérience de Simon Ford





Midi sonnait à la vieille horloge de bois de la salle,

lorsque James Starr et ses deux compagnons quittèrent

le cottage.

La lumière, pénétrant à travers le puits d’aération,

éclairait vaguement la clairière. La lampe d’Harry eût

été inutile alors, mais elle ne devait pas tarder à servir,

car c’était vers l’extrémité même de la fosse Dochart

que le vieil overman allait conduire l’ingénieur.

Après avoir suivi sur un espace de deux milles la

galerie principale, les trois explorateurs – on verra qu’il

s’agissait d’une exploration – arrivèrent à l’orifice d’un

étroit tunnel. C’était comme une contre-nef dont la

voûte reposait sur un boisage, tapissé d’une mousse

blanchâtre. Elle suivait à peu près la ligne que traçait, à

quinze cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth.

Pour le cas où James Starr eût été moins familiarisé

qu’autrefois avec le dédale de la fosse Dochart, Simon

Ford lui rappelait les dispositions du plan général, en

les comparant au tracé géographique du sol.

James Starr et Simon Ford marchaient donc en

causant.

En avant, Harry éclairait la route. Il cherchait, en

projetant brusquement de vifs éclats lumineux vers les

sombres anfractuosités, à découvrir quelque ombre

suspecte.

« Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda

l’ingénieur.

– Encore un demi-mille, monsieur James !

Autrefois, nous aurions fait cette route en berline, sur

les tramways à traction mécanique ! Mais que ces

temps sont loin !

– Nous nous dirigeons donc vers l’extrémité du

dernier filon ? demanda James Starr.

– Oui. Je vois que vous connaissez encore bien la

mine.

– Eh ! Simon, répondit l’ingénieur, il serait difficile

d’aller plus loin, si je ne me trompe ?

– En effet, monsieur James. C’est là que nos

rivelaines ont arraché le dernier morceau de houille du

gisement ! Je me le rappelle comme si j’y étais encore !

C’est moi qui ai donné ce dernier coup, et il a retenti

dans ma poitrine plus violemment que sur la roche !

Tout n’était plus que grès ou schiste autour de nous, et,

quand le wagonnet a roulé vers le puits d’extraction, je

l’ai suivi, le cœur ému, comme on suit un convoi de

pauvre ! Il me semblait que c’était l’âme de la mine qui

s’en allait avec lui ! »

La gravité avec laquelle le vieil overman prononça

ces paroles impressionna l’ingénieur, bien près de

partager de tels sentiments. Ce sont ceux du marin qui

abandonne son navire désemparé, ceux du laird qui voit

abattre la maison de ses ancêtres !

James Starr avait serré la main de Simon Ford.

Mais, à son tour, celui-ci venait de prendre la main de

l’ingénieur, et la pressant fortement :

« Ce jour-là, nous nous étions tous trompés, dit-il.

Non ! La vieille houillère n’était pas morte ! Ce n’était

pas un cadavre que les mineurs allaient abandonner, et

j’oserais affirmer, monsieur James, que son cœur bat

encore !

– Parlez donc, Simon ! Vous avez découvert un

nouveau filon ? s’écria l’ingénieur, qui ne fut pas maître

de lui. Je le savais bien ! Votre lettre ne pouvait

signifier autre chose ! Une communication à me faire,

et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre

découverte que celle d’une couche carbonifère aurait pu

m’intéresser ?...

– Monsieur James, répondit Simon Ford, je n’ai pas

voulu prévenir un autre que vous...

– Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi

comment, par quels sondages, vous vous êtes assuré ?...

– Écoutez-moi, monsieur James, répondit Simon

Ford. Ce n’est pas un gisement que j’ai retrouvé...

– Qu’est-ce donc ?

– C’est seulement la preuve matérielle que ce

gisement existe.

– Et cette preuve ?

– Pouvez-vous admettre qu’il se dégage du grisou

des entrailles du sol, si la houille n’est pas là pour le

produire ?

– Non, certes ! répondit l’ingénieur. Pas de charbon,

pas de grisou ! Il n’y a pas d’effets sans cause...

– Comme il n’y a pas de fumée sans feu !

– Et vous avez constaté, à nouveau, la présence de

l’hydrogène protocarboné ?...

– Un vieux mineur ne s’y laisserait pas prendre,

répondit Simon Ford. J’ai reconnu là notre vieil ennemi,

le grisou !

– Mais si c’était un autre gaz ! dit James Starr. Le

grisou est presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne

trahit véritablement sa présence que par l’explosion !...

– Monsieur James, répondit Simon Ford, voulez-

vous me permettre de vous raconter ce que j’ai fait... et

comment je l’ai fait... à ma façon, en excusant les

longueurs ? »

James Starr connaissait le vieil overman, et savait

que le mieux était de le laisser aller.

« Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix

ans, il ne s’est pas passé un jour sans qu’Harry et moi,

nous ayons songé à rendre à la houillère son ancienne

prospérité – non, pas un jour ! S’il existait encore

quelque gisement, nous étions décidés à le découvrir.

Quels moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous

était pas possible, mais nous avions l’instinct du

mineur, et souvent on va plus droit au but par l’instinct

que par la raison... – du moins, c’est mon idée...

– Que je ne contredis pas, répondit l’ingénieur.

– Or, voici ce qu’Harry avait une ou deux fois

observé pendant ses excursions dans l’ouest de la

houillère. Des feux, qui s’éteignaient soudain,

apparaissaient quelquefois à travers le schiste ou le

remblai des galeries extrêmes. Par quelle cause ces feux

s’allumaient-ils ? Je ne pouvais et je ne puis le dire

encore. Mais enfin, ces feux n’étaient évidemment dus

qu’à la présence du grisou, et, pour moi, le grisou,

c’était le filon de houille.

– Ces feux ne produisaient aucune explosion ?

demanda vivement l’ingénieur.

– Si, de petites explosions partielles, répondit Simon

Ford, et telles que j’en provoquai moi-même, lorsque je

voulus constater la présence de ce grisou. Vous vous

souvenez de quelle manière on cherchait autrefois à

prévenir les explosions dans les mines, avant que notre

bon génie, Humphry Davy, eût inventé sa lampe de

sûreté ?

– Oui, répondit James Starr. Vous voulez parler du

« pénitent » ? Mais je ne l’ai jamais vu dans l’exercice

de ses fonctions.

– En effet, monsieur James, vous êtes trop jeune,

malgré vos cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais

moi, avec dix ans de plus que vous, j’ai vu fonctionner

le dernier pénitent de la houillère. On l’appelait ainsi

parce qu’il portait une grande robe de moine. Son nom

vrai était le « fireman », l’homme du feu. À cette

époque, on n’avait d’autre moyen de détruire le

mauvais gaz qu’en le décomposant par de petites

explosions, avant que sa légèreté l’eût amassé en trop

grandes quantités dans les hauteurs des galeries. C’est

pourquoi le pénitent, la face masquée, la tête

encapuchonnée dans son épaisse cagoule, tout le corps

étroitement serré dans sa robe de bure, allait en rampant

sur le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l’air

était pur, et, de sa main droite, il promenait, en l’élevant

au-dessus de sa tête, une torche enflammée. Lorsque le

grisou se trouvait répandu dans l’air de manière à

former un mélange détonant, l’explosion se produisait

sans être funeste, et, en renouvelant souvent cette

opération, on parvenait à prévenir les catastrophes.

Quelquefois, le pénitent, frappé d’un coup de grisou,

mourait à la peine. Un autre le remplaçait. Ce fut ainsi

jusqu’au moment où la lampe de Davy fut adoptée dans

toutes les houillères. Mais je connaissais le procédé, et

c’est en l’employant que j’ai reconnu la présence du

grisou, et, par conséquent, celle d’un nouveau gisement

carbonifère dans la fosse Dochart. »

Tout ce que le vieil overman avait raconté du

pénitent était rigoureusement exact. C’est ainsi que l’on

procédait autrefois dans les houillères pour purifier l’air

des galeries.

Le grisou, autrement dit l’hydrogène protocarboné

ou gaz des marais, incolore, presque inodore, ayant un

pouvoir peu éclairant, est absolument impropre à la

respiration. Le mineur ne saurait vivre dans un milieu

rempli de ce gaz malfaisant – pas plus qu’on ne pourrait

vivre au milieu d’un gazomètre plein de gaz

d’éclairage. En outre, de même que celui-ci, qui est de

l’hydrogène bicarboné, le grisou forme un mélange

détonant, dès que l’air y entre dans une proportion de

huit et peut-être même de cinq pour cent.

L’inflammation de ce mélange se fait-elle par une cause

quelconque, il y a explosion, presque toujours suivie

d’épouvantables catastrophes.

C’est à ce danger que pare l’appareil de Davy, en

isolant la flamme des lampes dans un tube de toile

métallique, qui brûle le gaz à l’intérieur du tube, sans

jamais laisser l’inflammation se propager au-dehors.

Cette lampe de sûreté a été perfectionnée de vingt

façons. Si elle vient à se briser, elle s’éteint. Si, malgré

les défenses formelles, le mineur veut l’ouvrir, elle

s’éteint encore. Pourquoi donc les explosions se

produisent-elles ? C’est que rien ne peut obvier à

l’imprudence d’un ouvrier qui veut quand même

allumer sa pipe, ni au choc de l’outil qui peut produire

une étincelle.

Toutes les houillères ne sont pas infectées par le

grisou. Dans celles où il ne s’en produit pas, on autorise

l’emploi de la lampe ordinaire. Telle est, entre autres, la

fosse Thiers, aux mines d’Anzin. Mais, lorsque la

houille du gisement exploité est grasse, elle renferme

une certaine quantité de matières volatiles, et le grisou

peut s’échapper avec une grande abondance. La lampe

de sûreté seule est combinée de manière à empêcher des

explosions d’autant plus terribles, que les mineurs qui

n’ont pas été directement atteints par le coup de grisou,

courent risque d’être instantanément asphyxiés dans les

galeries remplies du gaz délétère, formé après

l’inflammation, c’est-à-dire d’acide carbonique.

Tout en marchant, Simon Ford apprit à l’ingénieur

ce qu’il avait fait pour atteindre son but, comment il

s’était assuré que le dégagement du grisou se faisait au

fond même de l’extrême galerie de la fosse, dans sa

portion occidentale, de quelle façon il avait provoqué à

l’affleurement des feuillets de schistes quelques

explosions partielles, ou plutôt certaines inflammations,

qui ne laissaient aucun doute sur la nature du gaz, dont

la fuite s’opérait à petite dose, mais d’une manière

permanente.

Une heure après avoir quitté le cottage, James Starr

et ses deux compagnons avaient franchi une distance de

quatre milles. L’ingénieur, entraîné par le désir et

l’espoir, venait de faire ce trajet sans aucunement

songer à sa longueur. Il réfléchissait à tout ce que lui

disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les

arguments que celui-ci donnait en faveur de sa thèse. Il

croyait, avec lui, que cette émission continue

d’hydrogène protocarboné indiquait, avec certitude,

l’existence d’un nouveau gisement carbonifère. Si ce

n’eût été qu’une sorte de poche, pleine de gaz, comme

il s’en rencontre quelquefois entre les feuillets, elle se

fût promptement vidée, et le phénomène eût cessé de se

produire. Mais loin de là. Au dire de Simon Ford,

l’hydrogène se dégageait sans cesse, et l’on en pouvait

conclure à l’existence de quelque important filon.

Conséquemment, les richesses de la fosse Dochart

pouvaient n’être pas entièrement épuisées. Toutefois,

s’agissait-il d’une couche dont le rendement serait peu

considérable, ou d’un gisement occupant un large étage

du terrain houiller ? c’était là, véritablement, la grosse

question.

Harry, qui précédait son père et l’ingénieur, s’était

arrêté.

« Nous voici arrivés ! s’écria le vieux mineur. Enfin,

grâce à Dieu, monsieur James, vous êtes là, et nous

allons savoir... »

La voix si ferme du vieil overman tremblait

légèrement.

« Mon brave Simon, lui dit l’ingénieur, calmez-

vous ! Je suis aussi ému que vous l’êtes, mais il ne faut

pas perdre de temps ! »

À cet endroit, l’extrême galerie de la fosse formait

en s’évasant une sorte de caverne obscure. Aucun puits

n’avait été foncé dans cette portion du massif, et la

galerie, profondément ouverte dans les entrailles du sol,

était sans communication directe avec la surface du

comté de Stirling.

James Starr, vivement intéressé, examinait d’un œil

grave l’endroit où il se trouvait.

On voyait encore sur la paroi terminale de cette

caverne la marque des derniers coups de pic, et même

quelques trous de cartouches, qui avaient provoqué

l’éclatement de la roche, vers la fin de l’exploitation.

Cette matière schisteuse était extrêmement dure, et il

n’avait pas été nécessaire de remblayer les assises de ce

cul-de-sac, au fond duquel les travaux avaient dû

s’arrêter. Là, en effet, venait mourir le filon carbonifère,

entre les schistes et les grès du terrain tertiaire. Là, à

cette place même, avait été extrait le dernier morceau

de combustible de la fosse Dochart.

« C’est ici, monsieur James, dit Simon Ford en

soulevant son pic, c’est ici que nous attaquerons la

faille1, car, derrière cette paroi, à une profondeur plus

ou moins considérable, se trouve assurément le nouveau

filon dont j’affirme l’existence.

– Et c’est à la surface de ces roches, demanda James

Starr, que vous avez constaté la présence du grisou ?

– Là même, monsieur James, répondit Simon Ford,





1

La faille est la portion du massif où manque le filon, et elle se

compose ordinairement de grès ou de schiste.

et j’ai pu l’allumer rien qu’en approchant ma lampe, à

l’affleurement des feuillets. Harry l’a fait comme moi.

– À quelle hauteur ? demanda James Starr.

– À dix pieds au-dessus du sol », répondit Harry.

James Starr s’était assis sur une roche. On eût dit

que, après avoir humé l’air de la caverne, il regardait les

deux mineurs, comme s’il se fût pris à douter de leurs

paroles, si affirmatives cependant.

C’est que, en effet, l’hydrogène protocarboné n’est

pas complètement inodore, et l’ingénieur était tout

d’abord étonné que son odorat, qu’il avait très fin, ne

lui eût pas révélé la présence du gaz explosif. En tout

cas, si ce gaz était mêlé à l’air ambiant, ce n’était qu’à

bien faible dose. Donc, pas d’explosion à craindre, et

l’on pouvait sans danger ouvrir la lampe de sûreté pour

tenter l’expérience, ainsi que le vieux mineur l’avait

déjà fait.

Ce qui inquiétait James Starr en ce moment, ce

n’était donc pas qu’il y eût trop de gaz mélangé à l’air,

c’était qu’il n’y en eût pas assez – et même pas du tout.

« Se seraient-ils trompés ? murmura-t-il. Non ! Ce

sont des hommes qui s’y connaissent ! Et pourtant !... »

Il attendait donc, non sans une certaine anxiété, que

le phénomène signalé par Simon Ford s’accomplît en sa

présence. Mais, à ce moment, il paraît que ce qu’il

venait d’observer, c’est-à-dire cette absence de l’odeur

caractéristique du grisou, avait été aussi remarquée par

Harry, car celui-ci, d’une voix altérée, dit :

« Père, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus à

travers les feuillets de schiste !

– Ne se fait plus !... » s’écria le vieux mineur.

Et Simon Ford, après avoir hermétiquement serré

ses lèvres, aspira fortement du nez, à plusieurs reprises.

Puis, tout d’un coup, et d’un mouvement brusque :

« Donne ta lampe, Harry ! » dit-il.

Simon Ford prit la lampe d’une main qui s’agitait

fébrilement. Il dévissa l’enveloppe de toile métallique

qui entourait la mèche, et la flamme brûla à l’air libre.

Ainsi qu’on s’y attendait, il ne se produisit aucune

explosion ; mais, ce qui était plus grave, il ne se fit pas

même ce léger grésillement, qui indique la présence du

grisou à faible dose.

Simon Ford prit le bâton que tenait Harry, et, fixant

la lampe à son extrémité, il l’éleva dans les couches

d’air supérieures, là où le gaz, en raison de sa légèreté

spécifique, aurait dû plutôt s’accumuler, en si minime

quantité que ce fût.

La flamme de la lampe, droite et blanche, ne décela

aucune trace d’hydrogène protocarboné.

« À la paroi ! dit l’ingénieur.

– Oui ! » répondit Simon Ford, en portant la lampe

sur cette partie de la paroi à travers laquelle son fils et

lui avaient, la veille encore, constaté la fuite du gaz.

Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu’il

essayait de promener la lampe à la hauteur des fissures

du feuillet de schiste.

« Remplace-moi, Harry », dit-il.

Harry prit le bâton et présenta successivement la

lampe aux divers points de la paroi où les feuillets

semblaient se dédoubler... mais il secouait la tête, car ce

léger craquement, particulier au grisou qui s’échappe,

n’arrivait pas à son oreille.

L’inflammation ne se fit pas. Il était donc évident

qu’aucune molécule de gaz ne fusait à travers la paroi.

« Rien ! » s’écria Simon Ford, dont le poing se

tendit sous une impression de colère plutôt que de

désappointement.

Un cri s’échappa alors de la bouche d’Harry.

« Qu’as-tu ? demanda vivement James Starr.

– On a bouché les fissures du schiste !

– Dis-tu vrai ? s’écria le vieux mineur.

– Regardez, père ! »

Harry ne s’était pas trompé. L’obturation des

fissures était nettement visible à la lumière de la lampe.

Un lutage, récemment pratiqué et fait à la chaux,

laissait voir sur la paroi une longue trace blanchâtre,

mal dissimulée sous une couche de poussière de

charbon.

« Lui ! s’écria Hardy. Ce ne peut être que lui !

– Lui ! répéta James Starr.

– Oui ! répondit le jeune homme, cet être

mystérieux qui hante notre domaine, celui que j’ai cent

fois guetté sans pouvoir l’atteindre, l’auteur, dès à

présent certain, de cette lettre qui voulait vous

empêcher de venir au rendez-vous que vous donnait

mon père, monsieur Starr, celui, enfin, qui nous a lancé

cette pierre dans la galerie du puits Yarow ! Ah ! aucun

doute n’est plus possible ! La main d’un homme est

dans tout cela ! »

Harry avait parlé avec une telle énergie, que sa

conviction passa instantanément et tout entière dans

l’esprit de l’ingénieur. Quant au vieil overman, il n’était

plus à convaincre. D’ailleurs, on se trouvait en présence

d’un fait indéniable : l’obturation des fissures à travers

lesquelles le gaz s’échappait librement la veille.

« Prends ton pic, Harry, s’écria Simon Ford. Monte

sur mes épaules, mon garçon ! Je suis assez solide

encore pour te porter ! »

Harry avait compris. Son père s’accota à la paroi.

Harry s’éleva sur ses épaules, de manière que son pic

pût atteindre la trace suffisamment visible du lutage.

Puis, à coups redoublés, il entama la partie de roche

schisteuse que ce lutage recouvrait.

Aussitôt un léger pétillement se produisit, semblable

à celui que fait le vin de Champagne lorsqu’il

s’échappe d’une bouteille – bruit qui, dans les

houillères anglaises, est connu sous le nom

onomatopique de « puff ».

Harry saisit alors sa lampe, et il l’approcha de la

fissure...

Une légère détonation se fit entendre, et une petite

flamme rouge, un peu bleuâtre à son contour, voltigea

sur la paroi, comme eût fait un follet de feu Saint-Elme.

Harry sauta aussitôt à terre, et le vieil overman, ne

pouvant contenir sa joie, saisit les mains de l’ingénieur,

en s’écriant :

« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le

grisou brûle ! Donc, le filon est là ! »

8



Un coup de dynamite





L’expérience annoncée par le vieil overman avait

réussi. L’hydrogène protocarboné, on le sait, ne se

développe que dans les gisements houillers. Donc,

l’existence d’un filon du précieux combustible ne

pouvait être mise en doute. Quelles étaient son

importance et sa qualité ? on les déterminerait plus tard.

Telles furent les conséquences que l’ingénieur

déduisit du phénomène qu’il venait d’observer. Elles

étaient en tout conformes à celles qu’en avait déjà tirées

Simon Ford.

« Oui, se dit James Starr, derrière cette paroi s’étend

une couche carbonifère que nos sondages n’ont pas su

atteindre ! Cela est fâcheux, puisque tout l’outillage de

la mine abandonnée depuis dix ans, est maintenant à

refaire ! N’importe ! Nous avons retrouvé la veine que

l’on croyait épuisée, et, cette fois, nous l’exploiterons

jusqu’au bout !

– Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford,

que pensez-vous de notre découverte ? Ai-je eu tort de

vous déranger ? Regrettez-vous cette dernière visite

faite à la fosse Dochart ?

– Non, non, mon vieux compagnon ! répondit James

Starr. Nous n’avons pas perdu notre temps, mais nous

le perdrions maintenant, si nous ne retournions

immédiatement au cottage. Demain, nous reviendrons

ici. Nous ferons éclater cette paroi à coups de dynamite.

Nous mettrons au jour l’affleurement du nouveau filon,

et, après une série de sondages, si la couche paraît être

importante, je reconstituerai une Société de la

Nouvelle-Aberfoyle, à l’extrême satisfaction des

anciens actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les

premières bennes de houille aient été extraites du

nouveau gisement !

– Bien parlé, monsieur James ! s’écria Simon Ford.

La vieille houillère va donc rajeunir, comme une veuve

qui se remarie ! L’animation des anciens jours

recommencera avec les coups de pioche, les coups de

pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le

hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le

grondement des machines ! Je reverrai donc tout cela,

moi ! J’espère, monsieur James, que vous ne me

trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions

d’overman ?

– Non, brave Simon, non, certes ! Vous êtes resté

plus jeune que moi, mon vieux camarade !

– Et, que saint Mungo nous protège ! Vous serez

encore notre « viewer » ! Puisse la nouvelle

exploitation durer de longues années, et fasse le Ciel

que j’aie la consolation de mourir sans en avoir vu la

fin ! »

La joie du vieux mineur débordait. James Starr la

partageait tout entière, mais il laissait Simon Ford

s’enthousiasmer pour deux.

Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir

reparaissait la succession des circonstances singulières,

inexplicables, au milieu desquelles s’était opérée la

découverte du nouveau gisement. Cela ne laissait pas de

l’inquiéter pour l’avenir.

Une heure après, James Starr et ses deux

compagnons étaient de retour au cottage.

L’ingénieur soupa avec grand appétit, approuvant du

geste tous les plans que développait le vieil overman,

et, n’eût été son impérieux désir d’être au lendemain,

jamais il n’aurait mieux dormi que dans ce calme

absolu du cottage.

Le lendemain, après un déjeuner substantiel, James

Starr, Simon Ford, Harry et Madge elle-même

reprenaient le chemin déjà parcouru la veille. Tous

allaient là en véritables mineurs. Ils emportaient divers

outils et des cartouches de dynamite, destinées à faire

sauter la paroi terminale. Harry, en même temps qu’un

puissant fanal, prit une grosse lampe de sûreté qui

pouvait brûler pendant douze heures. C’était plus qu’il

ne fallait pour opérer le voyage d’aller et de retour, en y

comprenant les haltes nécessaires à l’exploration – si

une exploration devenait possible.

« À l’œuvre ! » s’écria Simon, lorsque ses

compagnons et lui furent arrivés à l’extrémité de la

galerie.

Et sa main saisit une lourde pince qu’elle brandit

avec vigueur.

« Un instant, dit alors James Starr. Observons si

aucun changement ne s’est produit et si le grisou fuse

toujours à travers les feuillets de la paroi.

– Vous avez raison, monsieur Starr, répondit Harry.

Ce qui était bouché hier pourrait bien l’être encore

aujourd’hui ! »

Madge, assise sur une roche, observait attentivement

l’excavation et la muraille qu’il s’agissait d’éventrer.

Il fut constaté que les choses étaient telles qu’on les

avait laissées. Les fissures des feuillets n’avaient subi

aucune altération. L’hydrogène protocarboné fusait au

travers, mais assez faiblement. Cela tenait sans doute à

ce que, depuis la veille, il trouvait un libre passage pour

s’épancher. Toutefois, cette émission était si peu

importante, qu’elle ne pouvait former avec l’air

intérieur un mélange détonant. James Starr et ses

compagnons allaient donc pouvoir procéder en toute

sécurité. D’ailleurs, cet air se purifierait peu à peu, en

gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le

grisou, perdu dans toute cette atmosphère, ne pourrait

plus produire aucune explosion.

« À l’œuvre, donc ! » reprit Simon Ford.

Et bientôt, sous sa pince, vigoureusement maniée, la

roche ne tarda pas à voler en éclats.

Cette faille se composait principalement de

poudingues, interposés entre le grès et le schiste, tels

qu’il s’en rencontre le plus souvent à l’affleurement des

filons carbonifères.

James Starr ramassait les morceaux que l’outil

abattait, et il les examinait avec soin, espérant y

découvrir quelque indice de charbon.

Ce premier travail dura environ une heure. Il en

résulta un évidement assez profond dans la paroi

terminale.

James Starr choisit alors l’emplacement où devaient

être forés les trous de mine, travail qui s’accomplit

rapidement sous la main d’Harry avec le fleuret et la

massette1. Des cartouches de dynamite furent

introduites dans ces trous. Dès qu’on y eut placé la

longue mèche goudronnée d’une fusée de sûreté, qui

aboutissait à une capsule de fulminate, elle fut allumée

au ras du sol. James Starr et ses compagnons se mirent

à l’écart.

« Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie à

une véritable émotion qu’il ne cherchait pas à

dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux cœur n’a

battu si vite ! Je voudrais déjà attaquer le filon !

– Patience, Simon, répondit l’ingénieur, vous n’avez

pas la prétention de trouver derrière cette paroi une

galerie tout ouverte ?

– Excusez-moi, monsieur James, répondit le vieil

overman. J’ai toutes les prétentions possibles ! S’il y a

eu bonne chance dans la manière dont Harry et moi

nous avons découvert ce gîte, pourquoi cette chance ne

continuerait-elle pas jusqu’au bout ? »

L’explosion de la dynamite se produisit. Un

roulement sourd se propagea à travers le réseau des

galeries souterraines.

James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent

aussitôt vers la paroi de la caverne.



1

Sorte de marteau spécial au mineur.

« Monsieur James ! monsieur James ! s’écria le vieil

overman. Voyez ! La porte est enfoncée !... »

Cette comparaison de Simon Ford était justifiée par

l’apparition d’une excavation, dont on ne pouvait

estimer la profondeur.

Harry allait s’élancer par l’ouverture...

L’ingénieur, extrêmement surpris, d’ailleurs, de

trouver là cette cavité, retint le jeune mineur.

« Laisse le temps à l’air intérieur de se purifier, dit-

il.

– Oui ! gare aux mofettes1 ! » s’écria Simon Ford.

Un quart d’heure se passa dans une anxieuse attente.

Le fanal, placé au bout d’un bâton, fut alors introduit

dans l’excavation et continua de brûler avec un

inaltérable éclat.

« Va donc, Harry, dit James Starr, nous te

suivrons. »

L’ouverture produite par la dynamite était plus que

suffisante pour qu’un homme pût y passer.

Harry, le fanal à la main, s’y introduisit sans hésiter

et disparut dans les ténèbres.

James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles,



1

Nom donné aux exhalaisons mauvaises dans les houlières.

attendaient.

Une minute – qui leur parut bien longue – s’écoula.

Harry ne reparaissait pas, il n’appelait pas. En

s’approchant de l’orifice, James Starr n’aperçut même

plus la lueur de sa lampe, qui aurait dû éclairer cette

sombre cavité.

Le sol avait-il donc manqué subitement sous les

pieds d’Harry ? Le jeune mineur était-il tombé dans

quelque anfractuosité ? Sa voix ne pouvait-elle plus

arriver jusqu’à ses compagnons ?

Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait

s’introduire à son tour par l’orifice, lorsque parut une

lueur, vague d’abord, qui se renforça peu à peu, et

Harry fit entendre ces paroles :

« Venez, monsieur Starr ! Venez, mon père ! La

route est libre dans la Nouvelle-Aberfoyle. »

9



La Nouvelle-Aberfoyle





Si, par quelque puissance surhumaine, des

ingénieurs eussent pu enlever d’un bloc et sur une

épaisseur de mille pieds toute cette portion de la croûte

terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves,

de golfes et les territoires riverains des comtés de

Stirling, de Dumbarton et de Renfrew, ils auraient

trouvé, sous cet énorme couvercle, une excavation

immense, et telle qu’il n’en existait qu’une autre au

monde qui pût lui être comparée – la célèbre grotte de

Mammouth, dans le Kentucky.

Cette excavation se composait de plusieurs

centaines d’alvéoles, de toutes formes et de toutes

grandeurs. On eût dit une ruche, avec ses nombreux

étages de cellules, capricieusement disposées, mais une

ruche construite sur une vaste échelle, et qui, au lieu

d’abeilles, eût suffi à loger tous les ichthyosaures, les

mégathériums, et les ptérodactyles de l’époque

géologique !

Un labyrinthe de galeries, les unes plus élevées que

les plus hautes voûtes des cathédrales, les autres

semblables à des contre-nefs, rétrécies et tortueuses,

celles-ci suivant la ligne horizontale, celles-là

remontant ou descendant obliquement en toutes

directions, réunissaient ces cavités et laissaient libre

communication entre elles.

Les piliers qui soutenaient ces voûtes, dont la courbe

admettait tous les styles, les épaisses murailles,

solidement assises entre les galeries, les nefs elles-

mêmes, dans cet étage des terrains secondaires, étaient

faits de grès et de roches schisteuses. Mais, entre ces

couches inutilisables, et puissamment pressées par elles,

couraient d’admirables veines de charbon, comme si le

sang noir de cette étrange houillère eût circulé à travers

leur inextricable réseau. Ces gisements se

développaient sur une étendue de quarante milles du

nord au sud, et ils s’enfonçaient même sous le canal du

Nord. L’importance de ce bassin n’aurait pu être

évaluée qu’après sondages, mais elle devait dépasser

celle des couches carbonifères de Cardiff, dans le pays

de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comté

de Northumberland.

Il faut ajouter que l’exploitation de cette houillère

allait être singulièrement facilitée, puisque, par une

disposition bizarre des terrains secondaires, par un

inexplicable retrait des matières minérales à l’époque

géologique où ce massif se solidifiait, la nature avait

déjà multiplié les galeries et les tunnels de la Nouvelle-

Aberfoyle.

Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout

d’abord, à la découverte de quelque exploitation

abandonnée depuis des siècles. Il n’en était rien. On ne

délaisse pas de telles richesses. Les termites humains

n’avaient jamais rongé cette portion du sous-sol de

l’Écosse, et c’était la nature qui avait ainsi fait les

choses. Mais, on le répète, nul hypogée de l’époque

égyptienne, nulle catacombe de l’époque romaine,

n’auraient pu lui être comparés – si ce n’est les célèbres

grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de

vingt milles, comptent deux cent vingt-six avenues,

onze lacs, sept rivières, huit cataractes, trente-deux

puits insondables et cinquante-sept dômes, dont

quelques-uns sont suspendus à plus de quatre cent

cinquante pieds de hauteur.

Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle était,

non l’œuvre des hommes, mais l’œuvre du Créateur.

Tel était ce nouveau domaine, d’une incomparable

richesse, dont la découverte appartenait en propre au

vieil overman. Dix ans de séjour dans l’ancienne

houillère, une rare persistance de recherches, une foi

absolue, soutenue par un merveilleux instinct de

mineur, il lui avait fallu toutes ces conditions réunies

pour réussir, là où tant d’autres auraient échoué.

Pourquoi les sondages, pratiqués sous la direction de

James Starr, pendant les dernières années

d’exploitation, s’étaient-ils précisément arrêtés à cette

limite, sur la frontière même de la nouvelle mine ? cela

était dû au hasard, dont la part est grande dans les

recherches de ce genre.

Quoi qu’il en soit, il y avait là, dans le sous-sol

écossais, une sorte de comté souterrain, auquel il ne

manquait, pour être habitable, que les rayons du soleil,

ou, à son défaut, la clarté d’un astre spécial.

L’eau y était localisée dans certaines dépressions,

formant de vastes étangs, ou même des lacs plus grands

que le lac Katrine, situé précisément au-dessus. Sans

doute, ces lacs n’avaient pas le mouvement des eaux,

les courants, le ressac. Ils ne reflétaient pas la silhouette

de quelque vieux château gothique. Ni les bouleaux ni

les chênes ne se penchaient sur leurs rives, les

montagnes n’allongeaient pas de grandes ombres à leur

surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune

lumière ne se réverbérait dans leurs eaux, le soleil ne

les imprégnait pas de ses rayons éclatants, la lune ne se

levait jamais sur leur horizon. Et pourtant, ces lacs

profonds, dont la brise ne ridait pas le miroir, n’auraient

pas été sans charme, à la lumière de quelque astre

électrique, et, réunis par un lacet de canaux, ils

complétaient bien la géographie de cet étrange

domaine.

Quoiqu’il fût impropre à toute production végétale,

ce sous-sol eût, cependant, pu servir de demeure à toute

une population. Et qui sait si, dans ces milieux à

température constante, au fond de ces houillères

d’Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle,

d’Alloa ou de Cardiff, lorsque leurs gisements seront

épuisés, qui sait si la classe pauvre du Royaume-Uni ne

trouvera pas refuge quelque jour ?

10



Aller et retour





À la voix d’Harry, James Starr, Madge et Simon

Ford s’étaient introduits par l’étroit orifice qui mettait

en communication la fosse Dochart avec la nouvelle

houillère.

Ils se trouvaient alors à la naissance d’une galerie

assez large. On aurait pu croire qu’elle avait été percée

de main d’homme, que le pic et la pioche l’avaient

évidée pour l’exploitation d’un nouveau gisement. Les

explorateurs devaient se demander si, par un singulier

hasard, ils n’avaient pas été transportés dans quelque

ancienne houillère, dont les plus vieux mineurs du

comté n’auraient jamais connu l’existence.

Non ! C’étaient les couches géologiques qui avaient

« épargné » cette galerie, à l’époque où se faisait le

tassement des terrains secondaires. Peut-être quelque

torrent l’avait-il parcourue autrefois, lorsque les eaux

supérieures allaient se mélanger aux végétaux enlisés ;

mais, maintenant, elle était aussi sèche que si elle eût

été forée, quelque mille pieds plus bas, dans l’étage des

roches granitoïdes. En même temps, l’air y circulait

avec aisance – ce qui indiquait que certains

« éventoirs » naturels la mettaient en communication

avec l’atmosphère extérieure.

Cette observation, qui fut faite par l’ingénieur, était

juste, et l’on sentait que l’aération s’opérait facilement

dans la nouvelle mine. Quant à ce grisou qui fusait

naguère à travers les schistes de la paroi, il semblait

qu’il n’eût été contenu que dans une simple « poche »,

vide maintenant, et il était certain que l’atmosphère de

la galerie n’en conservait pas la moindre trace.

Cependant, et par précaution, Harry n’avait emporté

que la lampe de sûreté, qui lui assurait un éclairage de

douze heures.

James Starr et ses compagnons éprouvaient alors

une joie complète. C’était l’entière satisfaction de leurs

désirs. Autour d’eux, tout n’était que houille. Une

certaine émotion les rendait silencieux. Simon Ford,

lui-même, se contenait. Sa joie débordait, non en

longues phrases, mais par petites interjections.

C’était peut-être imprudent, à eux, de s’engager si

profondément dans la crypte. Bah ! ils ne songeaient

guère au retour. La galerie était praticable, peu

sinueuse. Nulle crevasse n’en barrait le passage, nulle

« pousse » n’y propageait d’exhalaisons malfaisantes. Il

n’y avait donc aucune raison pour s’arrêter, et, pendant

une heure, James Starr, Madge, Harry et Simon Ford

allèrent ainsi, sans que rien pût leur indiquer quelle était

l’exacte orientation de ce tunnel inconnu.

Et, sans doute, ils auraient été plus loin encore, s’ils

ne fussent arrivés à l’extrémité même de cette large

voie qu’ils suivaient depuis leur entrée dans la

houillère.

La galerie aboutissait à une énorme caverne, dont on

ne pouvait estimer ni la hauteur, ni la profondeur. À

quelle altitude s’arrondissait la voûte de cette

excavation, à quelle distance se reculait sa paroi

opposée ? les ténèbres qui l’emplissaient ne

permettaient pas de le reconnaître. Mais, à la lueur de la

lampe, les explorateurs purent constater que son dôme

recouvrait une vaste étendue d’eau dormante – étang ou

lac –, dont les rives pittoresques, accidentées de hautes

roches, se perdaient dans l’obscurité.

« Halte ! s’écria Simon Ford, en s’arrêtant

brusquement. Un pas de plus, et nous roulions peut-être

dans quelque abîme !

– Reposons-nous donc, mes amis, répondit

l’ingénieur. Aussi bien, il faudra songer à retourner au

cottage.

– Notre lampe peut nous éclairer pendant dix heures

encore, monsieur Starr, dit Harry.

– Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J’avoue

que mes jambes en ont besoin ! Et vous, Madge, est-ce

que vous ne vous ressentez pas des fatigues d’une aussi

longue course ?

– Mais pas trop, monsieur James, répondit la robuste

Écossaise. Nous avions l’habitude d’explorer pendant

des journées entières l’ancienne houillère d’Aberfoyle.

– Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois

cette route, s’il le fallait ! Mais j’insiste, monsieur

James, ma communication valait-elle la peine de vous

être faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire

non !

– Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que

je n’ai ressenti une telle joie ! répondit l’ingénieur. Le

peu que nous avons exploré de cette merveilleuse

houillère semble indiquer que son étendue est très

considérable, au moins en longueur.

– En largeur et en profondeur aussi, monsieur

James ! répliqua Simon Ford.

– C’est ce que nous saurons plus tard.

– Et moi, j’en réponds ! Rapportez-vous-en à mon

instinct de vieux mineur. Il ne m’a jamais trompé !

– Je veux vous croire, Simon, répondit l’ingénieur

en souriant. Mais enfin, tel que j’en puis juger par cette

courte exploration, nous possédons les éléments d’une

exploitation qui durera des siècles !

– Des siècles ! s’écria Simon Ford. Je le crois bien,

monsieur James ! Il se passera mille ans et plus, avant

que le dernier morceau de charbon ait été extrait de

notre nouvelle mine !

– Dieu vous entende ! répondit James Starr. Quant à

la qualité de la houille qui vient affleurer ces parois...

– Superbe ! monsieur James, superbe ! répondit

Simon Ford. Voyez cela vous-même ! »

Et, ce disant, il détacha d’un coup de pic un

fragment de roche noire.

« Voyez ! voyez ! répéta-t-il en l’approchant de sa

lampe. Les surfaces de ce morceau de charbon sont

luisantes ! Nous aurons là de la houille grasse, riche en

matières bitumeuses ! Et comme elle se détaillera en

gailleteries1, presque sans poussière ! Ah ! monsieur

James, il y a vingt ans, voici un gisement qui aurait fait

une rude concurrence au Swansea et au Cardiff ! Eh

bien, les chauffeurs se le disputeront encore, et, s’il

coûte peu à extraire de la mine, il ne s’en vendra pas

moins cher au-dehors !



1

Nom que les mineurs donnent aux moyennes sortes.

– En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de

houille et l’examinait en connaisseuse. C’est là du

charbon de bonne qualité. Emporte-le, Simon, emporte-

le au cottage ! Je veux que ce premier morceau de

houille brûle sous notre bouilloire !

– Bien parlé, femme ! répondit le vieil overman, et

tu verras que je ne me suis pas trompé.

– Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous

quelque idée de l’orientation probable de cette longue

galerie que nous avons suivie depuis notre entrée dans

la nouvelle houillère ?

– Non, mon garçon, répondit l’ingénieur. Avec une

boussole, j’aurais peut-être pu établir sa direction

générale. Mais, sans boussole, je suis ici comme un

marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque

l’absence de soleil ne lui permet pas de relever sa

position.

– Sans doute, monsieur James, répliqua Simon Ford,

mais, je vous en prie, ne comparez pas notre position à

celle du marin, qui a toujours et partout l’abîme sous

ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et nous

n’avons pas à craindre de jamais sombrer !

– Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon,

répondit James Starr. Loin de moi la pensée de

déprécier la nouvelle houillère d’Aberfoyle par une

comparaison injuste ! Je n’ai voulu dire qu’une chose,

c’est que nous ne savons pas où nous sommes.

– Nous sommes dans le sous-sol du comté de

Stirling, monsieur James, répondit Simon Ford, et cela,

je l’affirme comme si...

– Écoutez ! » dit Harry en interrompant le vieil

overman.

Tous prêtèrent l’oreille, ainsi que le faisait le jeune

mineur. Le nerf auditif, très exercé chez lui, avait

surpris un bruit sourd, comme eût été un murmure

lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardèrent pas

à l’entendre eux-mêmes. Il se produisait, dans les

couches supérieures du massif, une sorte de roulement,

dont on percevait distinctement le crescendo et le

decrescendo successif, si faible qu’il fût.

Tous quatre restèrent pendant quelques minutes,

l’oreille tendue, sans proférer une parole.

Puis, tout à coup, Simon Ford de s’écrier :

« Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets

courent déjà sur les rails de la nouvelle Aberfoyle ?

– Père, répondit Harry, il me semble bien que c’est

le bruit que font des eaux en roulant sur un littoral.

– Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s’écria

le vieil overman.

– Non, répondit l’ingénieur, mais il ne serait pas

impossible que nous ne fussions sous le lit même du lac

Katrine.

– Il faudrait donc que la voûte fût peu épaisse en cet

endroit, puisque le bruit des eaux est perceptible ?

– Peu épaisse, en effet, répondit James Starr, et c’est

ce qui fait que cette excavation est si vaste.

– Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit

Harry.

– En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit

James Starr, que les eaux du lac doivent être soulevées

comme celles du golfe de Forth.

– Eh ! qu’importe, après tout, répondit Simon Ford.

La couche carbonifère n’en sera pas plus mauvaise pour

se développer au-dessous d’un lac ! Ce ne serait pas la

première fois que l’on irait chercher la houille sous le lit

même de l’Océan ! Quand nous devrions exploiter tout

le fonds et le tréfonds du canal du Nord, où serait le

mal ?

– Bien dit, Simon, s’écria l’ingénieur, qui ne put

retenir un sourire en regardant l’enthousiaste overman.

Poussons nos tranchées sous les eaux de la mer !

Trouons comme une écumoire le lit de l’Atlantique !

Allons rejoindre à coups de pioche nos frères des États-

Unis à travers le sous-sol de l’Océan ! Fonçons

jusqu’au centre du globe, s’il le faut, pour lui arracher

son dernier morceau de houille !

– Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda

Simon Ford d’un air tant soit peu goguenard.

– Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous êtes si

enthousiaste, que vous m’entraînez jusque dans

l’impossible ! Tenez, revenons à la réalité, qui est déjà

belle. Laissons là nos pics, que nous retrouverons un

autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! »

Il n’y avait pas autre chose à faire pour le moment.

Plus tard, l’ingénieur, accompagné d’une brigade de

mineurs et muni des lampes et ustensiles nécessaires,

reprendrait l’exploration de la Nouvelle-Aberfoyle.

Mais il était urgent de retourner à la fosse Dochart. La

route était facile, d’ailleurs. La galerie courait presque

droit à travers le massif jusqu’à l’orifice ouvert par la

dynamite. Donc, nulle crainte de s’égarer.

Mais, au moment où James Starr se dirigeait vers la

galerie, Simon Ford l’arrêta.

« Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette

caverne immense, ce lac souterrain qu’elle recouvre,

cette grève que les eaux viennent baigner à nos pieds ?

Eh bien, c’est ici que je veux transporter ma demeure,

c’est ici que je me bâtirai un nouveau cottage, et, si

quelques braves compagnons veulent suivre mon

exemple, avant un an, on comptera un bourg de plus

dans le massif de notre vieille Angleterre ! »

James Starr, approuvant d’un sourire les projets de

Simon Ford, lui serra la main, et tous trois, précédant

Madge, s’enfoncèrent dans la galerie, afin de regagner

la fosse Dochart.

Pendant le premier mille, aucun incident ne se

produisit. Harry marchait en avant, élevant la lampe au-

dessus de sa tête. Il suivait soigneusement la galerie

principale, sans jamais s’écarter dans les tunnels étroits

qui rayonnaient à droite et à gauche. Il semblait donc

que le retour dût s’accomplir aussi facilement que

l’aller, lorsqu’une fâcheuse complication survint, qui

rendit fort grave la situation des explorateurs.

En effet, à un moment où Harry levait sa lampe, un

vif déplacement de l’air s’opéra, comme s’il eût été

causé par un battement d’ailes invisibles. La lampe,

frappée de biais, s’échappa des mains d’Harry, tomba

sur le sol rocheux de la galerie et se brisa.

James Starr et ses compagnons furent subitement

plongés dans une obscurité absolue. Leur lampe, dont

l’huile s’était répandue, ne pouvait plus servir.

« Eh bien, Harry, s’écria Simon Ford, veux-tu donc

que nous nous rompions le cou en retournant au

cottage ? »

Harry ne répondit pas. Il réfléchissait. Devait-il voir

encore la main d’un être mystérieux dans ce dernier

accident ? Existait-il donc en ces profondeurs un

ennemi dont l’inexplicable antagonisme pouvait créer,

un jour, de sérieuses difficultés ? Quelqu’un avait-il

intérêt à défendre le nouveau gîte carbonifère contre

toute tentative d’exploitation ? En vérité, cela était

absurde, mais les faits parlaient d’eux-mêmes, et ils

s’accumulaient de manière à changer de simples

présomptions en certitudes.

En attendant, la situation des explorateurs était assez

mauvaise. Il leur fallait, au milieu de profondes

ténèbres, suivre pendant environ cinq milles la galerie

qui conduisait à la fosse Dochart. Puis, ils auraient

encore une heure de route avant d’avoir atteint le

cottage.

« Continuons, dit Simon Ford. Nous n’avons pas un

instant à perdre. Nous marcherons en tâtonnant, comme

des aveugles. Il n’est pas possible de s’égarer. Les

tunnels qui s’ouvrent sur notre chemin ne sont que de

véritables boyaux de taupinières, et, en suivant la

galerie principale, nous arriverons inévitablement à

l’orifice qui nous a livré passage. Ensuite, c’est la

vieille houillère. Nous la connaissons, et ce ne sera pas

la première fois qu’Harry ou moi nous nous y serons

trouvés dans l’obscurité. D’ailleurs, nous retrouverons

là les lampes que nous avons laissées. En route, donc !

Harry, prends la tête. Monsieur James, suivez-le.

Madge, tu viendras après, et moi, je fermerai la marche.

Ne nous séparons pas surtout, et qu’on se sente les

talons, sinon les coudes ! »

Il n’y avait qu’à se conformer aux instructions du

vieil overman. Comme il le disait, en tâtonnant on ne

pouvait guère se tromper de route. Il fallait seulement

remplacer les yeux par les mains, et se fier à cet instinct

qui, chez Simon Ford et son fils, était devenu une

seconde nature.

Donc, James Starr et ses compagnons marchèrent

dans l’ordre indiqué. Ils ne parlaient pas, mais ce n’était

pas faute de penser. Il devenait évident qu’ils avaient un

adversaire. Mais quel était-il, et comment se défendre

de ces attaques si mystérieusement préparées ? Ces

idées assez inquiétantes affluaient à leur cerveau.

Cependant, ce n’était pas le moment de se décourager.

Harry, les bras étendus, s’avançait d’un pas assuré.

Il allait successivement d’une paroi à l’autre de la

galerie. Une anfractuosité, un orifice latéral se

présentaient-ils, il reconnaissait à la main qu’il ne fallait

pas s’y engager, soit que l’anfractuosité fût peu

profonde, soit que l’orifice fût trop étroit, et il se

maintenait ainsi dans le droit chemin.

Au milieu d’une obscurité à laquelle les yeux ne

pouvaient se faire, puisqu’elle était absolue, ce difficile

retour dura deux heures environ. En supputant le temps

écoulé, en tenant compte de ce que la marche n’avait pu

être rapide, James Starr estimait que ses compagnons et

lui devaient être bien près de l’issue.

En effet, presque aussitôt, Harry s’arrêta.

« Sommes-nous enfin arrivés à l’extrémité de la

galerie ? demanda Simon Ford.

– Oui, répondit le jeune mineur.

– Eh bien, tu dois retrouver l’orifice qui établit la

communication entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse

Dochart ?

– Non », répondit Harry, dont les mains crispées ne

rencontraient que la surface pleine d’une paroi.

Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint

palper lui même la roche schisteuse.

Un cri lui échappa.

Ou les explorateurs s’étaient égarés pendant le

retour, ou l’étroit orifice, creusé dans la paroi par la

dynamite, avait été bouché récemment !

Quoi qu’il en soit, James Starr et ses compagnons

étaient emprisonnés dans la Nouvelle-Aberfoyle !

11



Les Dames de feu





Huit jours après ces événements, les amis de James

Starr étaient fort inquiets. L’ingénieur avait disparu

sans qu’aucun motif pût être allégué à cette disparition.

On avait appris, en interrogeant son domestique, qu’il

s’était embarqué à Granton-pier, et on savait par le

capitaine du steam-boat Prince de Galles qu’il avait

débarqué à Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de

traces de James Starr. La lettre de Simon Ford lui avait

recommandé le secret, et il n’avait rien dit de son départ

pour les houillères d’Aberfoyle.

Donc, à Edimbourg, il ne fut plus question que de

l’absence inexplicable de l’ingénieur. Sir W. Elphiston,

le président de « Royal Institution », communiqua à ses

collègues la lettre que lui avait adressée James Starr, en

s’excusant de ne pouvoir assister à la prochaine séance

de la Société. Deux ou trois autres personnes

produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces

documents prouvaient que James Starr avait quitté

Edimbourg – ce que l’on savait de reste –, rien

n’indiquait ce qu’il était devenu. Or, de la part d’un tel

homme, cette absence, en dehors de ses habitudes,

devait surprendre d’abord, inquiéter ensuite, puisqu’elle

se prolongeait.

Aucun des amis de l’ingénieur n’aurait pu supposer

qu’il se fût rendu aux houillères d’Aberfoyle. On savait

qu’il n’eût point aimé à revoir l’ancien théâtre de ses

travaux. Il n’y avait jamais remis les pieds, depuis le

jour où la dernière benne était remontée à la surface du

sol. Cependant, puisque le steam-boat l’avait déposé au

débarcadère de Stirling, on fit quelques recherches de

ce côté.

Les recherches n’aboutirent pas. Personne ne se

rappelait avoir vu l’ingénieur dans le pays. Seul, Jack

Ryan, qui l’avait rencontré en compagnie d’Harry sur

un des paliers du puits Yarow, eût pu satisfaire la

curiosité publique. Mais le joyeux garçon, on le sait,

travaillait à la ferme de Melrose, à quarante milles dans

le sud-ouest du comté de Renfrew, et il ne se doutait

guère que l’on s’inquiétât à ce point de la disparition de

James Starr. Donc, huit jours après sa visite au cottage,

Jack Ryan eût continué à chanter de plus belle pendant

les veillées du clan d’Irvine, s’il n’eût eu, lui aussi, un

motif de vive inquiétude dont il sera bientôt parlé.

James Starr était un homme trop considérable et trop

considéré, non seulement dans la ville, mais dans toute

l’Écosse, pour qu’un fait le concernant pût passer

inaperçu. Le lord prévôt, premier magistrat

d’Edimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart

étaient des amis de l’ingénieur, firent commencer les

plus actives recherches. Des agents furent mis en

campagne, mais aucun résultat ne fut obtenu.

Il fallut donc insérer dans les principaux journaux

du Royaume-Uni une note relative à l’ingénieur James

Starr, donnant son signalement, indiquant la date à

laquelle il avait quitté Edimbourg, et il n’y eut plus qu’à

attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiété. Le

monde savant de l’Angleterre n’était pas éloigné de

croire à la disparition définitive de l’un de ses membres

les plus distingués.

En même temps que l’on s’inquiétait ainsi de la

personne de James Starr, la personne d’Harry était le

sujet de préoccupations non moins vives. Seulement, au

lieu d’occuper l’opinion publique, le fils du vieil

overman ne troublait que la bonne humeur de son ami

Jack Ryan.

On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le

puits Yarow, Jack Ryan avait invité Harry à venir, huit

jours après, à la fête du clan d’Irvine. Il y avait eu

acceptation et promesse formelle d’Harry de se rendre à

cette cérémonie. Jack Ryan savait, pour l’avoir constaté

en maintes circonstances, que son camarade était

homme de parole. Avec lui, chose promise, chose faite.

Or, à la fête d’Irvine, rien n’avait manqué, ni les

chants, ni les danses, ni les réjouissances de toutes

sortes, rien – si ce n’est Harry Ford.

Jack Ryan avait commencé par lui en vouloir, parce

que l’absence de son ami influait sur sa bonne humeur.

Il en perdit même la mémoire au milieu d’une de ses

chansons, et, pour la première fois, il resta court

pendant une gigue, qui lui valait d’ordinaire des

applaudissements mérités.

Il faut dire ici que la note relative à James Starr, et

publiée dans les journaux, n’était pas encore tombée

sous les yeux de Jack Ryan. Ce brave garçon ne se

préoccupait donc que de l’absence d’Harry, se disant

bien qu’une grave circonstance avait seule pu

l’empêcher de tenir sa promesse. Aussi, le lendemain de

la fête d’Irvine, Jack Ryan comptait-il prendre le

railway de Glasgow pour se rendre à la fosse Dochart,

et il l’aurait fait, s’il n’eût été retenu par un accident qui

faillit lui coûter la vie.

Voici ce qui était arrivé pendant la nuit du 12

décembre. En vérité, le fait était de nature à donner

raison à tous les partisans du surnaturel, et ils étaient

nombreux à la ferme de Melrose.

Irvine, petite ville maritime du comté de Renfrew,

qui compte environ sept mille habitants, est bâtie dans

un brusque retour que fait la côte écossaise, presque à

l’ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez bien

abrité contre les vents du large, est éclairé par un feu

important qui indique les atterrissages, de telle façon

qu’un marin prudent ne peut s’y tromper. Aussi, les

naufrages étaient-ils rares sur cette portion du littoral, et

les caboteurs ou long-courriers, qu’ils voulussent, soit

embouquer le golfe de Clyde pour se rendre à Glasgow,

soit donner dans la baie d’Irvine, pouvaient-ils

manœuvrer sans danger, même par les nuits obscures.

Lorsqu’une ville est pourvue d’un passé historique,

si mince qu’il soit, lorsque son château a appartenu

autrefois à un Robert Stuart, elle n’est pas sans posséder

quelques ruines.

Or, en Écosse, toutes les ruines sont hantées par des

esprits. Du moins, c’est l’opinion commune dans les

Hautes et Basses Terres.

Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal

famées de cette partie du littoral, étaient précisément

celles de ce château de Robert Stuart, qui porte le nom

de Dundonald-Castle.

À cette époque, le château de Dundonald, refuge de

tous les lutins errants de la contrée, était voué au plus

complet abandon. On allait peu le visiter sur le haut

rocher qu’il occupait au-dessus de la mer, à deux milles

de la ville. Peut-être quelques étrangers avaient-ils

encore l’idée d’interroger ces vieux restes historiques,

mais alors ils s’y rendaient seuls. Les habitants d’Irvine

ne les y eussent point conduits, à quelque prix que ce

fût. En effet, quelques histoires couraient sur le compte

de certaines « Dames de feu » qui hantaient le vieux

château.

Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs

yeux vu, ces fantastiques créatures. Naturellement, Jack

Ryan était de ces derniers.

La vérité est que, de temps à autre, de longues

flammes apparaissaient, tantôt sur un pan de mur à

demi éboulé, tantôt au sommet de la tour qui domine

l’ensemble des ruines de Dundonald-Castle.

Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme

on l’assurait ? Méritaient-elles ce nom de « Dames de

feu » que leur avaient donné les Écossais du littoral ?

Ce n’était évidemment là qu’une illusion de cerveaux

portés à la crédulité, et la science eût expliqué

physiquement ce phénomène.

Quoi qu’il en soit, les Dames de feu avaient dans

toute la contrée la réputation bien établie de fréquenter

les ruines du vieux château et d’y exécuter parfois

d’étranges sarabandes, surtout pendant les nuits

obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu’il

fût, ne se serait point hasardé à les accompagner aux

sons de sa cornemuse.

« Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n’a pas

besoin de moi pour compléter son orchestre infernal ! »

On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient

le texte obligé des récits pendant la veillée. Aussi, Jack

Ryan possédait-il tout un répertoire de légendes sur les

Dames de feu, et ne se trouvait-il jamais à court, quand

il s’agissait d’en conter à leur sujet !

Donc, pendant cette dernière veillée, bien arrosée

d’ale, de brandy et de whisky, qui avait terminé la fête

du clan d’Irvine, Jack Ryan n’avait pas manqué de

reprendre son thème favori, au grand plaisir et peut-être

au grand effroi de ses auditeurs.

La veillée se faisait dans une vaste grange de la

ferme de Melrose, sur la limite du littoral. Un bon feu

de coke brûlait dans un large trépied de tôle, au milieu

de l’assemblée.

Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes épaisses

roulaient sur les lames, qu’une forte brise de sud-ouest

amenait du large. Une nuit très noire, pas une seule

éclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et l’eau se

confondant dans de profondes ténèbres, c’était là de

quoi rendre difficiles les atterrages de la baie d’Irvine,

si quelque navire s’y fût aventuré avec ces vents qui

battaient en côte.

Le petit port d’Irvine n’est pas très fréquenté – du

moins par les navires d’un certain tonnage. C’est un peu

plus au nord que les bâtiments de commerce, à voiles

ou vapeur, attaquent la terre, lorsqu’ils veulent donner

dans le golfe de Clyde.

Ce soir-là, cependant, quelque pêcheur, attardé sur

le rivage, eût aperçu, non sans surprise, un navire qui se

dirigeait vers la côte. Si le jour se fût fait tout à coup, ce

n’est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce

bâtiment eût été vu, courant vent arrière, avec toute la

toile qu’il pouvait porter. L’entrée du golfe manquée, il

n’existait aucun refuge entre les roches formidables du

littoral. Si cet imprudent navire s’obstinait à s’en

approcher encore, comment parviendrait-il à se

relever ?

La veillée allait finir sur une dernière histoire de

Jack Ryan. Ses auditeurs, transportés dans le monde des

fantômes, étaient bien dans les conditions voulues pour

faire acte de crédulité, le cas échéant.

Tout à coup, des cris retentirent au-dehors.

Jack Ryan suspendit aussitôt son récit, et tous

quittèrent précipitamment la grange.

La nuit était profonde. De longues rafales de pluie et

de vent couraient à la surface de la grève.

Deux ou trois pêcheurs, arc-boutés près d’un rocher,

afin de mieux résister aux poussées de l’air, appelaient

avec de grands éclats de voix.

Jack Ryan et ses compagnons coururent à eux.

Ces cris, ce n’était pas aux habitants de la ferme

qu’ils s’adressaient, mais à un équipage qui, sans le

savoir, courait à sa perte.

En effet, une masse sombre apparaissait

confusément à quelques encablures au large. C’était un

navire, bien reconnaissable à ses feux de position, car il

portait à sa hune de misaine un feu blanc, à tribord un

feu vert, à bâbord un feu rouge. On le voyait donc par

l’avant, et il était manifeste qu’il se dirigeait à toute

vitesse vers la côte.

« Un navire en perdition ? s’écria Jack Ryan.

– Oui, répondit un des pêcheurs, et maintenant il

voudrait virer de bord, qu’il ne le pourrait plus !

– Des signaux, des signaux ! cria l’un des Écossais.

– Lesquels ? répliqua le pêcheur. Par cette

bourrasque, on ne pourrait pas tenir une torche

allumée ! »

Et, pendant que ces propos s’échangeaient

rapidement, de nouveaux cris étaient poussés. Mais

comment eût-on pu les entendre au milieu de cette

tempête ? L’équipage du navire n’avait plus aucune

chance d’échapper au naufrage.

« Pourquoi manœuvrer ainsi ? s’écriait un marin.

– Veut-il donc faire côte ? répondit un autre.

– Le capitaine n’a donc pas eu connaissance du feu

d’Irvine ? demanda Jack Ryan.

– Il faut le croire, répondit un des pêcheurs, à moins

qu’il n’ait été trompé par quelque... »

Le pêcheur n’avait pas achevé sa phrase, que Jack

Ryan poussait un formidable cri. Fut-il entendu de

l’équipage ? En tout cas, il était trop tard pour que le

bâtiment pût se relever de la ligne des brisants qui

blanchissait dans les ténèbres.

Mais ce n’était pas, comme on aurait pu le croire, un

suprême avertissement que Jack Ryan avait tenté de

faire parvenir au bâtiment en perdition. Jack Ryan

tournait alors le dos à la mer. Ses compagnons, eux

aussi, regardaient un point situé à un demi mille en

arrière de la grève.

C’était le château de Dundonald. Une longue

flamme se tordait sous les rafales au sommet de la

vieille tour.

« La Dame de feu ! » s’écrièrent avec grande terreur

tous ces superstitieux Écossais.

Franchement, il fallait une bonne dose

d’imagination pour trouver à cette flamme une

apparence humaine. Agitée comme un pavillon

lumineux sous la brise, elle semblait parfois s’envoler

du sommet de la tour, comme si elle eût été sur le point

de s’éteindre, et, un instant après, elle s’y rattachait de

nouveau par sa pointe bleuâtre.

« La Dame de feu ! la Dame de feu ! » criaient les

pêcheurs et les paysans effarés.

Tout s’expliquait alors. Il était évident que le navire,

désorienté dans les brumes, avait fait fausse route, et

qu’il avait pris cette flamme, allumée au sommet du

château de Dundonald, pour le feu d’Irvine. Il se croyait

à l’entrée du golfe, située dix milles plus au nord, et il

courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun

refuge !

Que pouvait-on faire pour le sauver, s’il en était

temps encore ? Peut-être eût-il fallu monter jusqu’aux

ruines et tenter d’éteindre ce feu, pour qu’il ne fût pas

possible de le confondre plus longtemps avec le phare

du port d’Irvine !

Sans doute, c’était ainsi qu’il convenait d’agir, sans

retard ; mais lequel de ces Écossais eût eu la pensée, et,

après la pensée, l’audace de braver la Dame de feu ?

Jack Ryan, peut-être, car il était courageux, et sa

crédulité, si forte qu’elle fût, ne pouvait l’arrêter dans

un généreux mouvement.

Il était trop tard. Un horrible craquement retentit au

milieu du fracas des éléments.

Le navire venait de talonner par son arrière. Ses

feux de position s’éteignirent. La ligne blanchâtre du

ressac sembla brisée un instant. C’était le bâtiment qui

l’abordait, se couchait sur le flanc et se disloquait entre

les récifs.

Et, à ce même instant, par une coïncidence qui ne

pouvait être due qu’au hasard, la longue flamme

disparut, comme si elle eût été arrachée par une violente

rafale. La mer, le ciel, la grève furent aussitôt replongés

dans les plus profondes ténèbres.

« La Dame de feu ! » avait une dernière fois crié

Jack Ryan, lorsque cette apparition, surnaturelle pour

ses compagnons et lui, se fut évanouie subitement.

Mais alors, le courage que ces superstitieux Écossais

n’auraient pas eu contre un danger chimérique, ils le

retrouvèrent en face d’un danger réel, maintenant qu’il

s’agissait de sauver leurs semblables. Les éléments

déchaînés ne les arrêtèrent pas. Au moyen de cordes

lancées dans les lames – héroïques autant qu’ils avaient

été crédules –, ils se jetèrent au secours du bâtiment

naufragé.

Heureusement, ils réussirent, non sans que

quelques-uns – et le hardi Jack Ryan était du nombre –

se fussent grièvement meurtris sur les roches ; mais le

capitaine du navire et les huit hommes de l’équipage

purent être déposés, sains et saufs, sur la grève.

Ce navire était le brick norvégien Motala, chargé de

bois du Nord, faisant route pour Glasgow.

Il n’était que trop vrai. Le capitaine, trompé par ce

feu, allumé sur la tour du château de Dundonald, était

venu donner en pleine côte, au lieu d’embouquer le

golfe de Clyde.

Et maintenant, du Motala, il ne restait plus que de

rares épaves, dont le ressac achevait de briser les débris

sur les roches du littoral.

12



Les exploits de Jack Ryan





Jack Ryan et trois de ses compagnons, blessés

comme lui, avaient été transportés dans une des

chambres de la ferme de Melrose, où des soins leur

furent immédiatement prodigués.

Jack Ryan avait été le plus maltraité, car, au moment

où, la corde aux reins, il s’était jeté à la mer, les lames

furieuses l’avaient rudement roulé sur les récifs. Peu

s’en était fallu, même, que ses camarades ne l’eussent

rapporté sans vie sur le rivage.

Le brave garçon fut donc cloué au lit pour quelques

jours, ce dont il enragea fort. Cependant, lorsqu’on lui

eut permis de chanter autant qu’il le voudrait, il prit son

mal en patience, et la ferme de Melrose retentit, à toute

heure, des joyeux éclats de sa voix. Mais Jack Ryan,

dans cette aventure, ne puisa qu’un plus vif sentiment

de crainte à l’égard de ces brawnies et autres lutins qui

s’amusent à tracasser le pauvre monde, et ce fut eux

qu’il rendit responsables de la catastrophe du Motala.

On fût mal venu à lui soutenir que les Dames de feu

n’existaient pas, et que cette flamme, si soudainement

projetée entre les ruines, n’était due qu’à un phénomène

physique. Aucun raisonnement ne l’eût convaincu. Ses

compagnons étaient encore plus obstinés que lui dans

leur crédulité. À les entendre, une des Dames de feu

avait méchamment attiré le Motala à la côte. Quant à

vouloir l’en punir, autant mettre l’ouragan à l’amende !

Les magistrats pouvaient décréter toutes poursuites qui

leur conviendraient. On n’emprisonne pas une flamme,

on n’enchaîne pas un être impalpable. Et, s’il faut le

dire, les recherches qui furent ultérieurement faites,

semblèrent donner raison – au moins en apparence – à

cette façon superstitieuse d’expliquer les choses.

En effet, le magistrat, chargé de diriger une enquête

relativement à la perte du Motala, vint interroger les

divers témoins de la catastrophe. Tous furent d’accord

sur ce point que le naufrage était dû à l’apparition

surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du

château de Dundonald.

On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de

semblables raisons. Qu’un phénomène purement

physique se fût produit dans ces ruines, pas de doute à

cet égard. Mais était-ce accident ou malveillance ? c’est

ce que le magistrat devait chercher à établir.

Que ce mot « malveillance » ne surprenne pas. Il ne

faudrait pas remonter haut dans l’histoire armoricaine

pour en trouver la justification. Bien des pilleurs

d’épaves du littoral breton ont fait ce métier d’attirer les

navires à la côte afin de s’en partager les dépouilles.

Tantôt un bouquet d’arbres résineux, enflammés

pendant la nuit, guidait un bâtiment dans des passes

dont il ne pouvait plus sortir. Tantôt une torche,

attachée aux cornes d’un taureau et promenée au

caprice de l’animal, trompait un équipage sur la route à

suivre. Le résultat de ces manœuvres était

inévitablement quelque naufrage, dont les pillards

profitaient. Il avait fallu l’intervention de la justice et de

sévères exemples pour détruire ces barbares coutumes.

Or, ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance,

une main criminelle n’eût repris les anciennes traditions

des pilleurs d’épaves ?

C’est ce que pensaient les gens de la police, quoi

qu’en eussent Jack Ryan et ses compagnons. Lorsque

ceux-ci entendirent parler d’enquête, ils se divisèrent en

deux camps : les uns se contentèrent de hausser les

épaules ; les autres, plus craintifs, annoncèrent que, très

certainement, à provoquer ainsi les êtres surnaturels, on

amènerait de nouvelles catastrophes.

Néanmoins, l’enquête fut faite avec beaucoup de

soin. Les gens de police se transportèrent au château de

Dundonald, et ils procédèrent aux recherches les plus

rigoureuses.

Le magistrat voulut d’abord reconnaître si le sol

avait conservé quelques empreintes de pas, pouvant être

attribuées à d’autres pieds que des pieds de lutins. Il fut

impossible de relever la plus légère trace, ni ancienne ni

nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide des

pluies de la veille, eût conservé le moindre vestige.

« Des pas de brawnies ! s’écria Jack Ryan, lorsqu’il

connut l’insuccès des premières recherches. Autant

vouloir retrouver les traces d’un follet sur l’eau d’un

marécage ! »

Cette première partie de l’enquête ne produisit donc

aucun résultat. Il n’était pas probable que la seconde

partie en donnât davantage.

Il s’agissait d’établir, en effet, comment le feu avait

pu être allumé au sommet de la vieille tour, quels

éléments avaient été fournis à la combustion, et enfin

quels résidus cette combustion avait laissés.

Sur le premier point, rien, ni restes d’allumettes, ni

chiffons de papier, ayant pu servir à allumer un feu

quelconque.

Sur le second point, néant non moins absolu. On ne

retrouva ni herbes desséchées, ni fragments de bois,

dont ce foyer, si intense, avait pourtant dû être

largement alimenté pendant la nuit.

Quant au troisième point, il ne put être éclairci

davantage. L’absence de toutes cendres, de tout résidu

d’un combustible quelconque, ne permit pas même de

retrouver l’endroit où le foyer avait dû être établi. Il

n’existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la

roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait été

tenu par la main de quelque malfaiteur ? C’était bien

invraisemblable, puisque, au dire des témoins, la

flamme présentait un développement gigantesque, tel

que l’équipage du Motala avait pu, malgré les brumes,

l’apercevoir de plusieurs milles au large.

« Bon ! s’écria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien

se passer d’allumettes ! Elle souffle, cela suffit à

embraser l’air autour d’elle, et son foyer ne laisse

jamais de cendres ! »

Il résulta donc de tout ceci que les magistrats en

furent pour leur peine, qu’une nouvelle légende s’ajouta

à tant d’autres – légende qui devait perpétuer le

souvenir de la catastrophe du Motala et affirmer plus

indiscutablement encore l’apparition des Dames de feu.

Cependant, un si brave garçon que Jack Ryan, et

d’une si vigoureuse constitution, ne pouvait demeurer

longtemps alité. Quelques foulures et luxations

n’étaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu’il ne

convenait. Il n’avait pas le temps d’être malade. Or,

lorsque ce temps-là manque, on ne l’est guère dans ces

régions salubres des Lowlands.

Jack Ryan se rétablit donc promptement. Dès qu’il

fut sur pied, avant de reprendre sa besogne à la ferme

de Melrose, il voulut mettre certain projet à exécution.

Il s’agissait d’aller faire visite à son camarade Harry,

afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqué à la fête

du clan d’Irvine. De la part d’un homme tel qu’Harry,

qui ne promettait jamais sans tenir, cette absence ne

s’expliquait pas. Il était invraisemblable, d’ailleurs, que

le fils du vieil overman n’eût pas entendu parler de la

catastrophe du Motala rapportée à grands détails par les

journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait

prise au sauvetage, ce qui en était advenu pour lui, et

c’eût été trop d’indifférence de la part d’Harry que de

ne pas pousser jusqu’à la ferme pour serrer la main de

son ami Jack Ryan.

Si donc Harry n’était pas venu, c’est qu’il n’avait pu

venir. Jack Ryan eût plutôt nié l’existence des Dames

de feu que de croire à l’indifférence d’Harry à son

égard.

Donc, deux jours après la catastrophe, Jack Ryan

quitta la ferme, gaillardement, comme un solide garçon

qui ne se ressentait aucunement de ses blessures. D’un

joyeux refrain lancé à pleine poitrine, il fit résonner les

échos de la falaise, et se rendit à la gare du railway qui,

par Glasgow, conduit à Stirling et à Callander.

Là, pendant qu’il attendait dans la gare, ses regards

furent tout d’abord attirés par une affiche, reproduite à

profusion sur les murs, et qui contenait l’avis suivant :

« Le 4 décembre dernier, l’ingénieur James Starr,

d’Edimbourg, s’est embarqué à Granton-pier sur le

Prince de Galles. Il a débarqué le même jour à Stirling.

Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui.

« Prière d’adresser toute information le concernant

au président de Royal Institution, à Edimbourg. »

Jack Ryan, arrêté devant une de ces affiches, la lut

par deux fois, non sans donner les signes de la plus

extrême surprise.

« Monsieur Starr ! s’écria-t-il. Mais, le 4 décembre,

je l’ai précisément rencontré avec Harry sur les échelles

du puits Yarow ! Voilà dix jours de cela ! Et, depuis ce

temps, il n’aurait pas reparu ! Cela expliquerait-il

pourquoi mon camarade n’est pas venu à la fête

d’Irvine ? »

Et, sans prendre le temps d’informer par lettre le

président de Royal Institution de ce qu’il savait

relativement à James Starr, le brave garçon sauta dans

le train, avec l’intention bien arrêtée de se rendre tout

d’abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait

jusqu’au fond de la fosse Dochart, s’il le fallait, pour

retrouver Harry, et avec lui l’ingénieur James Starr.

Trois heures après, il quittait le train à la gare de

Callander, et se dirigeait rapidement vers le puits

Yarow.

« Ils n’ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce

quelque obstacle qui les en a empêchés ? Est-ce un

travail dont l’importance les retient encore au fond de la

houillère ? Je le saurai ! »

Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins

d’une heure au puits Yarow.

Extérieurement, rien de changé. Même silence aux

abords de la fosse. Pas un être vivant dans ce désert.

Jack Ryan pénétra sous l’appentis en ruine qui

recouvrait l’orifice du puits. Il plongea son regard dans

ce gouffre... Il ne vit rien. Il écouta... Il n’entendit rien.

« Et ma lampe ! s’écria-t-il. Ne serait-elle donc plus

à sa place ? »

La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses

visites à la fosse, était ordinairement déposée dans un

coin, près du palier de l’échelle supérieure.

Cette lampe avait disparu.

« Voilà une première complication ! » dit Jack

Ryan, qui commença à devenir très inquiet.

Puis, sans hésiter, tout superstitieux qu’il fût :

« J’irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la

fosse que dans le tréfonds de l’enfer ! »

Et il commença à descendre la longue suite

d’échelles, qui s’enfonçaient dans le sombre puits.

Il fallait que Jack Ryan n’eût point perdu de ses

anciennes habitudes de mineur, et qu’il connût bien la

fosse Dochart, pour se hasarder ainsi. Il descendait

prudemment d’ailleurs. Son pied tâtait chaque échelon,

dont quelques-uns étaient vermoulus. Tout faux pas eût

entraîné une chute mortelle, dans ce vide de quinze

cents pieds. Jack Ryan comptait donc chacun des

paliers qu’il quittait successivement pour atteindre un

étage inférieur. Il savait que son pied ne toucherait la

semelle de la fosse qu’après avoir dépassé le trentième.

Une fois là, il ne serait pas gêné, pensait-il, de retrouver

le cottage, bâti, comme on sait, à l’extrémité de la

galerie principale.

Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixième palier, et,

par conséquent, deux cents pieds, au plus, le séparaient

alors du fond.

À cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le

premier échelon de la vingt-septième échelle. Mais sa

jambe, se balançant dans le vide, ne trouva aucun point

d’appui.

Jack Ryan s’agenouilla sur le palier. Il voulut saisir

avec la main l’extrémité de l’échelle... Ce fut en vain.

Il était évident que la vingt-septième échelle ne se

trouvait pas à sa place, et, par conséquent, qu’elle avait

été retirée.

« Il faut que le vieux Nick ait passé par là ! » se dit-

il, non sans éprouver un certain sentiment d’effroi.

Debout, les bras croisés, voulant toujours percer

cette ombre impénétrable, Jack Ryan attendit. Puis, il

lui vint à la pensée que, si lui ne pouvait descendre, les

habitants de la houillère, eux, n’avaient pu remonter. Il

n’existait plus, en effet, aucune communication entre le

sol du comté et les profondeurs de la fosse. Si cet

enlèvement des échelles inférieures du puits Yarow

avait été pratiqué depuis sa dernière visite au cottage,

qu’étaient devenus Simon Ford, sa femme, son fils et

l’ingénieur ? L’absence prolongée de James Starr

prouvait évidemment qu’il n’avait pas quitté la fosse

depuis le jour où Jack Ryan s’était croisé avec lui dans

le puits Yarow. Comment, depuis lors, s’était fait le

ravitaillement du cottage ? Les vivres n’avaient-ils pas

manqué à ces malheureux, emprisonnés à quinze cents

pieds sous terre ?

Toutes ces pensées traversèrent l’esprit de Jack

Ryan. Il vit bien qu’il ne pouvait rien par lui-même

pour arriver jusqu’au cottage. Y avait-il eu malveillance

dans ce fait que les communications étaient

interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En

tout cas, les magistrats aviseraient, mais il fallait les

prévenir au plus vite.

Jack Ryan se pencha au-dessus du palier.

« Harry ! Harry ! » cria-t-il de sa voix puissante.

Les échos se renvoyèrent à plusieurs reprises le nom

d’Harry, qui s’éteignit enfin dans les dernières

profondeurs du puits Yarow.

Jack Ryan remonta rapidement les échelles

supérieures, et revit la lumière du jour. Il ne perdit pas

un instant. Tout d’une traite, il regagna la gare de

Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques minutes

le passage de l’express d’Edimbourg, et, à trois heures

de l’après-midi, il se présentait chez le lord-prévôt de la

capitale.

Là, sa déclaration fut reçue. Les détails précis qu’il

donna ne permettaient pas de soupçonner sa véracité.

Sir W. Elphiston, président de Royal Institution, non

seulement collègue, mais ami particulier de James

Starr, fut aussitôt averti, et il demanda à diriger les

recherches qui allaient être faites sans délai à la fosse

Dochart. On mit à sa disposition plusieurs agents, qui se

munirent de lampes, de pics, de longues échelles de

corde, sans oublier vivres et cordiaux. Puis, conduits

par Jack Ryan, tous prirent immédiatement le chemin

des houillères d’Aberfoyle.

Le soir même, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les

agents arrivèrent à l’orifice du puits Yarow, et ils

descendirent jusqu’au vingt-septième palier, sur lequel

Jack s’était arrêté, quelques heures auparavant.

Les lampes, attachées au bout de longues cordes,

furent envoyées dans les profondeurs du puits, et l’on

put alors constater que les quatre dernières échelles

manquaient.

Nul doute que toute communication entre le dedans

et le dehors de la fosse Dochart n’eût été

intentionnellement rompue.

« Qu’attendons-nous, monsieur ? demanda

l’impatient Jack Ryan.

– Nous attendons que ces lampes soient remontées,

mon garçon, répondit Sir W. Elphiston. Puis, nous

descendrons jusqu’au sol de la dernière galerie, et tu

nous conduiras...

– Au cottage, s’écria Jack Ryan, et, s’il le faut,

jusque dans les derniers abîmes de la fosse ! »

Dès que les lampes eurent été retirées, les agents

fixèrent au palier les échelles de corde, qui se

déroulèrent dans le puits. Les paliers inférieurs

subsistaient encore. On put descendre de l’un à l’autre.

Cela ne se fit pas sans de grandes difficultés. Jack

Ryan, le premier, s’était suspendu à ces échelles

vacillantes, et, le premier, il atteignit le fond de la

houillère.

Sir W. Elphiston et les agents l’eurent bientôt

rejoint.

Le rond-point, formé par le fond du puits Yarow,

était absolument désert, mais Sir W. Elphiston ne fut

pas médiocrement surpris d’entendre Jack Ryan

s’écrier :

« Voici quelques fragments des échelles, et ce sont

des fragments à demi brûlés !

– Brûlés ! répéta Sir W. Elphiston. En effet, voilà

des cendres refroidies depuis longtemps !

– Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que

l’ingénieur James Starr ait eu intérêt à brûler ces

échelles et à interrompre toute communication avec le

dehors ?

– Non, répondit Sir W. Elphiston, qui demeura

pensif. Allons, mon garçon, au cottage ! C’est là que

nous saurons la vérité. »

Jack Ryan hocha la tête, en homme peu convaincu.

Mais, prenant une lampe des mains d’un agent, il

s’avança rapidement à travers la galerie principale de la

fosse Dochart.

Tous le suivaient.

Un quart d’heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses

compagnons avaient atteint l’excavation au fond de

laquelle était bâti le cottage de Simon Ford. Aucune

lumière n’en éclairait les fenêtres.

Jack Ryan se précipita vers la porte, qu’il repoussa

vivement.

Le cottage était abandonné.

On visita les chambres de la sombre habitation.

Nulle trace de violence à l’intérieur. Tout était en ordre,

comme si la vieille Madge eût encore été là. La réserve

de vivres était même abondante, et eût suffi pendant

plusieurs jours à la famille Ford.

L’absence des hôtes du cottage était donc

inexplicable. Mais pouvait-on constater d’une manière

précise à quelle époque ils l’avaient quitté ? Oui, car,

dans ce milieu où ne se succédaient ni les nuits, ni les

jours, Madge avait coutume de marquer d’une croix

chaque quantième de son calendrier.

Ce calendrier était suspendu au mur de la salle. Or,

la dernière croix avait été faite à la date du 6 décembre,

c’est-à-dire un jour après l’arrivée de James Starr – ce

que Jack Ryan fut en mesure d’affirmer. Il était donc

manifeste que depuis le 6 décembre, c’est-à-dire depuis

dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hôte

avaient quitté le cottage. Une nouvelle exploration de la

fosse, entreprise par l’ingénieur, pouvait-elle donner la

raison d’une si longue absence ? Non, évidemment.

Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Après

avoir minutieusement inspecté le cottage, il fut très

embarrassé sur ce qu’il convenait de faire.

L’obscurité était profonde. L’éclat des lampes,

balancées aux mains des agents, étoilait seulement ces

impénétrables ténèbres.

Soudain, Jack Ryan poussa un cri.

« Là ! là ! » dit-il.

Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui

s’agitait dans l’obscur lointain de la galerie.

« Mes amis, courons sur ce feu ! répondit Sir W.

Elphiston.

– Un feu de brawnie ! s’écria Jack Ryan. À quoi

bon ? Nous ne l’atteindrons jamais ! »

Le président de Royal Institution et les agents, peu

enclins à la crédulité, s’élancèrent dans la direction

indiquée par la lueur mouvante. Jack Ryan, prenant

bravement son parti, ne resta pas le dernier en route.

Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot

lumineux semblait porté par un être de petite taille,

mais singulièrement agile. À chaque instant, cet être

disparaissait derrière quelque remblai ; puis, on le

revoyait au fond d’une galerie transversale. De rapides

crochets le mettaient ensuite hors de vue. Il semblait

avoir définitivement disparu, et, soudain, la lueur de

son falot jetait de nouveau un vif éclat. En somme, on

gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait à croire, non

sans raison, qu’on ne l’atteindrait pas.

Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W.

Elphiston et ses compagnons s’enfoncèrent dans la

portion sud-ouest de la fosse Dochart. Ils en arrivaient,

eux aussi, à se demander s’ils n’avaient pas affaire à

quelque follet insaisissable.

À ce moment, cependant, il sembla que la distance

commençait à diminuer entre le follet et ceux qui

cherchaient à l’atteindre. Était-ce fatigue de l’être

quelconque qui fuyait, ou cet être voulait-il attirer Sir

W. Elphiston et ses compagnons là où les habitants du

cottage avaient peut-être été attirés eux-mêmes ? Il eût

été malaisé de résoudre la question.

Toutefois, les agents, voyant s’amoindrir cette

distance redoublèrent leurs efforts. La lueur, qui avait

toujours brillé à plus de deux cents pas en avant d’eux,

se tenait maintenant à moins de cinquante. Cet

intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint

plus visible. Quelquefois, lorsqu’il retournait la tête, on

pouvait reconnaître le vague profil d’une figure

humaine, et, à moins qu’un lutin n’eût pris cette forme,

Jack Ryan était forcé de convenir qu’il ne s’agissait

point là d’un être surnaturel.

Et alors, tout en courant plus vite :

« Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous

l’atteindrons bientôt, et, s’il parle aussi bien qu’il

détale, il pourra nous en dire long ! »

Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors.

En effet, au milieu des dernières profondeurs de la

fosse, d’étroits tunnels s’entrecroisaient comme les

allées d’un labyrinthe. Dans ce dédale, le porteur du

falot pouvait aisément échapper aux agents. Il lui

suffisait d’éteindre sa lanterne et de se jeter de côté au

fond de quelque refuge obscur.

« Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s’il veut nous

échapper, pourquoi ne le fait-il pas ? »

Cet être insaisissable ne l’avait pas fait jusqu’alors ;

mais, au moment où cette pensée traversait l’esprit de

Sir W. Elphiston, la lueur disparut subitement, et les

agents, continuant leur poursuite, arrivèrent presque

aussitôt devant une étroite ouverture que les roches

schisteuses laissaient entre elles, à l’extrémité d’un

étroit boyau.

S’y glisser, après avoir ravivé leurs lampes,

s’élancer à travers cet orifice qui s’ouvrait devant eux,

ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack Ryan et leurs

compagnons l’affaire d’un instant.

Mais ils n’avaient pas fait cent pas dans une

nouvelle galerie, plus large et plus haute, qu’ils

s’arrêtaient soudain.

Là, près de la paroi, quatre corps étaient étendus sur

le sol, quatre cadavres peut-être !

« James Starr ! dit Sir W. Elphiston.

– Harry ! Harry ! » s’écria Jack Ryan, en se

précipitant sur le corps de son camarade.

C’étaient, en effet, l’ingénieur, Madge, Simon et

Harry Ford, qui étaient étendus là, sans mouvement.

Mais, alors, l’un de ces corps se redressa, et l’on

entendit la voix épuisée de la vieille Madge murmurer

ces mots :

« Eux ! eux, d’abord ! »

Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayèrent

de ranimer l’ingénieur et ses compagnons, en leur

faisant avaler quelques gouttes de cordial. Ils y

réussirent presque aussitôt. Ces infortunés, séquestrés

depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient

d’inanition.

Et, s’ils n’avaient pas succombé pendant ce long

emprisonnement – James Starr l’apprit à Sir W.

Elphiston –, c’est que trois fois ils avaient trouvé près

d’eux un pain et une cruche d’eau ! Sans doute, l’être

secourable auquel ils devaient de vivre encore n’avait

pas pu faire davantage !...

Sir W. Elphiston se demanda si ce n’était pas là

l’œuvre de cet insaisissable follet qui venait de les

attirer précisément à l’endroit où gisaient James Starr et

ses compagnons.

Quoi qu’il en soit, l’ingénieur, Madge, Simon et

Harry Ford étaient sauvés. Ils furent reconduits au

cottage, en repassant par l’étroite issue que le porteur

du falot semblait avoir voulu indiquer à Sir W.

Elphiston.

Et si James Starr et ses compagnons n’avaient pu

retrouver l’orifice de la galerie que leur avait ouvert la

dynamite, c’est que cet orifice avait été solidement

bouché au moyen de roches superposées, que, dans

cette profonde obscurité, ils n’avaient pu ni reconnaître

ni disjoindre.

Ainsi donc, pendant qu’ils exploraient la vaste

crypte, toute communication avait été volontairement

fermée par une main ennemie entre l’ancienne et la

Nouvelle-Aberfoyle !

13



Coal-city





Trois ans après les événements qui viennent d’être

racontés, les Guides Joanne ou Murray

recommandaient, « comme grande attraction », aux

nombreux touristes qui parcouraient le comté de

Stirling, une visite de quelques heures aux houillères de

la Nouvelle-Aberfoyle.

Aucune mine, en n’importe quel pays du nouveau

ou de l’ancien monde, ne présentait un plus curieux

aspect.

Tout d’abord, le visiteur était transporté sans danger

ni fatigue jusqu’au sol de l’exploitation, à quinze cents

pieds au-dessous de la surface du comté.

En effet, à sept milles, dans le sud-ouest de

Callander, un tunnel oblique, décoré d’une entrée

monumentale, avec tourelles, créneaux et mâchicoulis,

affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement

évidé, venait aboutir directement à cette crypte si

singulièrement creusée dans le massif du sol écossais.

Un double railway, dont les wagons étaient mus par

une force hydraulique, desservait, d’heure en heure, le

village qui s’était fondé dans le sous-sol du comté, sous

le nom un peu ambitieux peut-être de « Coal-city »,

c’est-à-dire la Cité du Charbon.

Le visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un

milieu où l’électricité jouait un rôle de premier ordre,

comme agent de chaleur et de lumière.

En effet, les puits d’aération, quoiqu’ils fussent

nombreux, n’auraient pas pu mêler assez de jour à

l’obscurité profonde de la Nouvelle-Aberfoyle.

Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre

milieu, où de nombreux disques électriques

remplaçaient le disque solaire. Suspendus sous

l’intrados des voûtes, accrochés aux piliers naturels,

tous alimentés par des courants continus que

produisaient des machines électromagnétiques – les uns

soleils, les autres étoiles –, ils éclairaient largement ce

domaine. Lorsque l’heure du repos arrivait, un

interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit

dans ces profonds abîmes de la houillère.

Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient

dans le vide, c’est-à-dire que leurs arcs lumineux ne

communiquaient aucunement avec l’air ambiant. Si

bien que, pour le cas où l’atmosphère eût été mélangée

de grisou dans une proportion détonante, aucune

explosion n’eût été à craindre. Aussi l’agent électrique

était-il invariablement employé à tous les besoins de la

vie industrielle et de la vie domestique, aussi bien dans

les maisons de Coal-city que dans les galeries

exploitées de la Nouvelle-Aberfoyle.

Il faut dire, avant tout, que les prévisions de

l’ingénieur James Starr – en ce qui concernait

l’exploitation de la nouvelle houillère – n’avaient point

été déçues. La richesse des filons carbonifères était

incalculable. C’était dans l’ouest de la crypte, à un

quart de mille de Coal-city, que les premières veines

avaient été attaquées par le pic des mineurs. La cité

ouvrière n’occupait donc pas le centre de l’exploitation.

Les travaux du fond étaient directement reliés aux

travaux du jour par les puits d’aération et d’extraction,

qui mettaient les divers étages de la mine en

communication avec le sol. Le grand tunnel, où

fonctionnait le railway à traction hydraulique, ne servait

qu’au transport des habitants de Coal-city.

On se rappelle quelle était la singulière

conformation de cette vaste caverne, où le vieil

overman et ses compagnons s’étaient arrêtés pendant

leur première exploration. Là, au-dessus de leur tête,

s’arrondissait un dôme de courbure ogivale. Les piliers

qui le soutenaient allaient se perdre dans la voûte de

schiste, à une hauteur de trois cents pieds – hauteur

presque égale à celle du « Mammouth-Dôme », des

grottes du Kentucky.

On sait que cette énorme halle – la plus grande de

tout l’hypogée américain – peut aisément contenir cinq

mille personnes. Dans cette partie de la Nouvelle-

Aberfoyle, c’était même proportion et aussi même

disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de

la célèbre grotte, le regard s’accrochait ici à des

intumescences de filons carbonifères, qui semblaient

jaillir de toutes les parois sous la pression des failles

schisteuses. On eût dit des rondes-bosses de jais dont

les paillettes s’allumaient sous le rayonnement des

disques.

Au-dessous de ce dôme s’étendait un lac

comparable pour son étendue à la mer Morte des

« Mammouth-Caves » – lac profond dont les eaux

transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et

auquel l’ingénieur donna le nom de lac Malcolm.

C’était là, dans cette immense excavation naturelle,

que Simon Ford avait bâti son nouveau cottage, et il ne

l’eût pas échangé pour le plus bel hôtel de Princes-

street, à Edimbourg. Cette habitation était située au

bord du lac, et ses cinq fenêtres s’ouvraient sur les eaux

sombres, qui s’étendaient au-delà de la limite du regard.

Deux mois après, une seconde habitation s’était

élevée dans le voisinage du cottage de Simon Ford. Ce

fut celle de James Starr. L’ingénieur s’était donné corps

et âme à la Nouvelle-Aberfoyle. Il avait, lui aussi, voulu

l’habiter, et il fallait que ses affaires l’y obligeassent

impérieusement pour qu’il consentît à remonter au

dehors. Là, en effet, il vivait au milieu de son monde de

mineurs.

Depuis la découverte des nouveaux gisements, tous

les ouvriers de l’ancienne houillère s’étaient hâtés

d’abandonner la charme et la herse pour reprendre le

pic ou la pioche. Attirés par la certitude que le travail ne

leur manquerait jamais, alléchés par les hauts prix que

la prospérité de l’exploitation allait permettre d’affecter

à la main-d’œuvre, ils avaient abandonné le dessus du

sol pour le dessous, et s’étaient logés dans la houillère,

qui, par sa disposition naturelle, se prêtait à cette

installation.

Ces maisons de mineurs, construites en briques,

s’étaient peu à peu disposées d’une façon pittoresque,

les unes sur les rives du lac Malcolm, les autres sous

ces arceaux, qui semblaient faits pour résister à la

poussée des voûtes comme les contreforts d’une

cathédrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui

transportent le charbon, conducteurs de travaux,

boiseurs qui étançonnent les galeries, cantonniers

auxquels est confiée la réparation des voies,

remblayeurs qui substituent la pierre à la houille dans

les parties exploitées, tous ces ouvriers enfin, qui sont

plus spécialement employés aux travaux du fond,

fixèrent leur domicile dans la Nouvelle-Aberfoyle et

fondèrent peu à peu Coal-city, située sous la pointe

orientale du lac Katrine, dans le nord du comté de

Stirling.

C’était donc une sorte de village flamand, qui s’était

élevé sur les bords du lac Malcolm. Une chapelle,

érigée sous l’invocation de Saint-Gilles, dominait tout

cet ensemble du haut d’un énorme rocher, dont le pied

se baignait dans les eaux de cette mer subterranéenne.

Lorsque ce bourg souterrain s’éclairait des vifs

rayons projetés par les disques, suspendus aux piliers

du dôme ou aux arceaux des contre-nefs, il se présentait

sous un aspect quelque peu fantastique, d’un effet

étrange, qui justifiait la recommandation des Guides

Murray ou Joanne. C’est pourquoi les visiteurs

affluaient.

Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de

leur installation, cela va sans dire. Aussi ne quittaient-

ils que rarement la cité ouvrière, imitant en cela Simon

Ford, qui, lui, n’en voulait jamais sortir. Le vieil

overman prétendait qu’il pleuvait toujours « là-haut »,

et, étant donné le climat du Royaume-Uni, il faut

convenir qu’il n’avait pas absolument tort. Les familles

de la Nouvelle-Aberfoyle prospéraient donc. Depuis

trois ans, elles étaient arrivées à une certaine aisance,

qu’elles n’eussent jamais obtenue à la surface du comté.

Bien des bébés, qui étaient nés à l’époque où les

travaux furent repris, n’avaient encore jamais respiré

l’air extérieur.

Ce qui faisait dire à Jack Ryan :

« Voilà dix-huit mois qu’ils ont cessé de téter leurs

mères, et, pourtant, ils n’ont pas encore vu le jour ! »

Il faut noter, à ce propos, qu’un des premiers

accourus à l’appel de l’ingénieur avait été Jack Ryan.

Ce joyeux compagnon s’était fait un devoir de

reprendre son ancien métier. La ferme de Melrose avait

donc perdu son chanteur et son piper ordinaire. Mais ce

n’est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus. Au

contraire, et les échos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle

usaient leurs poumons de pierre à lui répondre.

Jack Ryan s’était installé au nouveau cottage de

Simon Ford. On lui avait offert une chambre qu’il avait

acceptée sans façon, en homme simple et franc qu’il

était. La vieille Madge l’aimait pour son bon caractère

et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses

idées au sujet des êtres fantastiques qui devaient hanter

la houillère, et, tous deux, quand ils étaient seuls, se

racontaient des histoires à faire frémir, histoires bien

dignes d’enrichir la mythologie hyperboréenne.

Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C’était,

d’ailleurs, un bon sujet, un solide ouvrier. Six mois

après la reprise des travaux, il était chef d’une brigade

des travaux du fond.

« Voilà qui est bien travaillé, monsieur Ford, disait-

il, quelques jours après son installation. Vous avez

trouvé un nouveau filon, et, si vous avez failli payer de

votre vie cette découverte, eh bien, ce n’est pas trop

cher !

– Non, Jack, c’est même un bon marché que nous

avons fait là ! répondit le vieil overman. Mais ni M.

Starr, ni moi, nous n’oublierons que c’est à toi que nous

devons la vie !

– Mais non, reprit Jack Ryan. C’est à votre fils

Harry, puisqu’il a eu la bonne pensée d’accepter mon

invitation pour la fête d’Irvine...

– Et de n’y point aller, n’est-ce pas ? répliqua Harry,

en serrant la main de son camarade. Non, Jack, c’est à

toi, à peine remis de tes blessures, à toi, qui n’as perdu

ni un jour, ni une heure, que nous devons d’avoir été

retrouvés vivants dans la houillère !

– Eh bien, non ! riposta l’entêté garçon. Je ne

laisserai pas dire des choses qui ne sont point ! J’ai pu

faire diligence pour savoir ce que tu étais devenu,

Harry, et voilà tout. Mais, afin de rendre à chacun ce

qui lui est dû, j’ajouterai que sans cet insaisissable

lutin...

– Ah ! nous y voilà ! s’écria Simon Ford. Un lutin !

– Un lutin, un brawnie, un fils de fée, répéta Jack

Ryan, un petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que

vous voudrez enfin ! Il n’en est pas moins certain que,

sans lui, nous n’aurions jamais pénétré dans la galerie,

d’où vous ne pouviez plus sortir !

– Sans doute, Jack, répondit Harry. Il reste à savoir

si cet être est aussi surnaturel que tu veux le croire.

– Surnaturel ! s’écria Jack Ryan. Mais il est aussi

surnaturel qu’un follet, qu’on verrait courir son falot à

la main, qu’on voudrait attraper, qui vous échapperait

comme un sylphe, qui s’évanouirait comme une

ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou

l’autre !

– Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous

chercherons à le retrouver, et il faudra que tu nous aides

à cela.

– Vous vous ferez là une mauvaise affaire, monsieur

Ford ! répondit Jack Ryan.

– Bon ! laisse venir, Jack ! »

On se figure aisément combien ce domaine de la

Nouvelle-Aberfoyle devint bientôt familier aux

membres de la famille Ford, et plus particulièrement à

Harry. Celui-ci apprit à en connaître les plus secrets

détours. Il en arriva même à pouvoir dire à quel point

de la surface du sol correspondait tel ou tel point de la

houillère. Il savait qu’au-dessus de cette couche se

développait le golfe de Clyde, que là s’étendait le lac

Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c’était un

contrefort des monts Grampians qu’ils supportaient.

Cette voûte, elle servait de soubassement à Dumbarton.

Au-dessus de ce large étang passait le railway de

Balloch. Là finissait le littoral écossais. Là commençait

la mer, dont on entendait distinctement les fracas,

pendant les grandes tourmentes de l’équinoxe. Harry

eût été un merveilleux « leader » de ces catacombes

naturelles, et, ce que font les guides des Alpes sur les

sommets neigeux, en pleine lumière, il l’eût fait dans la

houillère, en pleine ombre, avec une incomparable

sûreté d’instinct.

Aussi l’aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de

fois, sa lampe au chapeau, il s’aventurait jusque dans

ses plus extrêmes profondeurs ! Il explorait ses étangs

sur un canot qu’il manœuvrait adroitement. Il chassait

même, car de nombreux oiseaux sauvages s’étaient

introduits dans la crypte, pilets, bécassines, macreuses,

qui se nourrissaient des poissons dont fourmillaient ces

eaux noires. Il semblait que les yeux d’Harry fussent

faits aux espaces sombres, comme les yeux d’un marin

aux horizons éloignés.

Mais, courant ainsi, Harry était comme

irrésistiblement entraîné par l’espoir de retrouver l’être

mystérieux, dont l’intervention, pour dire le vrai, l’avait

sauvé plus que toute autre, et les siens avec lui.

Réussirait-il ? Oui, à n’en pas douter, s’il en croyait ses

pressentiments. Non, s’il fallait conclure du peu de

succès que ses recherches avaient obtenu jusqu’alors.

Quant aux attaques dirigées contre la famille du

vieil overman, avant la découverte de la Nouvelle-

Aberfoyle, elles ne s’étaient pas renouvelées.

Ainsi allaient les choses dans cet étrange domaine.

Il ne faudrait pas s’imaginer que, même à l’époque

où les linéaments de Coal-city se dessinaient à peine,

toute distraction fût écartée de la souterraine cité, et que

l’existence y fût monotone.

Il n’en était rien. Cette population, ayant mêmes

intérêts, mêmes goûts, à peu près même somme

d’aisance, constituait, à vrai dire, une grande famille.

On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin d’aller

chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu

sentir.

D’ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la

houillère, excursions sur les lacs et les étangs, c’étaient

autant d’agréables distractions.

Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse

retentir sur les bords du lac Malcolm. Les Écossais

accouraient à l’appel de leur instrument national. On

dansait, et ce jour-là, Jack Ryan, revêtu de son costume

de Highlander, était le roi de la fête.

Enfin, de tout cela il résultait, au dire de Simon

Ford, que Coal-city pouvait déjà se poser en rivale de la

capitale de l’Écosse, de cette cité soumise aux froids de

l’hiver, aux chaleurs de l’été, aux intempéries d’un

climat détestable, et qui, dans une atmosphère encrassée

de la fumée de ses usines, justifiait trop justement son

surnom de « Vieille-Enfumée1 ».









1

Auld-Reeky, surnom donné au vieil Edimbourg.

14



Suspendu à un fil





Dans de telles conditions, ses plus chers désirs

satisfaits, la famille de Simon Ford était heureuse.

Cependant, on eût pu observer qu’Harry, déjà d’un

caractère un peu sombre, était de plus en plus « en

dedans », comme disait Madge. Jack Ryan, malgré sa

bonne humeur si communicative, ne parvenait pas à le

mettre « en dehors ».

Un dimanche – c’était au mois de juin –, les deux

amis se promenaient sur les bords du lac Malcolm.

Coal-city chômait. À l’extérieur, le temps était orageux.

De violentes pluies faisaient sortir de la terre une buée

chaude. On ne respirait pas à la surface du comté.

Au contraire, à Coal-city, calme absolu, température

douce, ni pluie ni vent. Rien n’y transpirait de la lutte

des éléments du dehors. Aussi, un certain nombre de

promeneurs de Stirling et des environs étaient-ils venus

chercher un peu de fraîcheur dans les profondeurs de la

houillère.

Les disques électriques jetaient un éclat qu’eût

certainement envié le soleil britannique, plus embrumé

qu’il ne convient à un soleil des dimanches.

Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours

de visiteurs à son camarade Harry. Mais celui-ci ne

semblait prêter à ses paroles qu’une médiocre attention.

« Regarde donc, Harry ! s’écriait Jack Ryan. Quel

empressement à venir nous voir ! Allons, mon

camarade ! Chasse un peu tes idées tristes pour mieux

faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais à

penser, à tous ces gens du dessus, que l’on peut envier

leur sort !

– Jack, répondit Harry, ne t’occupe pas de moi ! Tu

es gai pour deux, et cela suffit !

– Que le vieux Nick m’emporte ! riposta Jack Ryan,

si ta mélancolie ne finit pas par déteindre sur moi ! Mes

yeux se rembrunissent, mes lèvres se resserrent, le rire

me reste au fond du gosier, la mémoire des chansons

m’abandonne ! Voyons, Harry, qu’as-tu ?

– Tu le sais, Jack.

– Toujours cette pensée ?...

– Toujours.

– Ah ! mon pauvre Harry ! répondit Jack Ryan en

haussant les épaules, si, comme moi, tu mettais tout

cela sur le compte des lutins de la mine, tu aurais

l’esprit plus tranquille !

– Tu sais bien, Jack, que les lutins n’existent que

dans ton imagination, et que, depuis la reprise des

travaux, on n’en a pas revu un seul dans la Nouvelle-

Aberfoyle.

– Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent

plus, il me semble que ceux auxquels tu veux rapporter

toutes ces choses extraordinaires ne se montrent pas

davantage !

– Je les retrouverai, Jack !

– Ah ! Harry ! Harry ! Les génies de la Nouvelle-

Aberfoyle ne sont pas faciles à surprendre !

– Je les retrouverai, tes prétendus génies ! reprit

Harry avec l’accent de la plus énergique conviction.

– Ainsi, tu prétends punir ?...

– Punir et récompenser, Jack. Si une main nous a

emprisonnés dans cette galerie, je n’oublie pas qu’une

autre main nous a secourus ! Non ! je ne l’oublie pas !

– Eh ! Harry ! répondit Jack Ryan, es-tu bien sûr

que ces deux mains-là n’appartiennent pas au même

corps ?

– Pourquoi, Jack ? D’où peut te venir cette idée ?

– Dame... tu sais... Harry ! Ces êtres, qui vivent dans

les abîmes... ne sont pas faits comme nous !

– Ils sont faits comme nous, Jack !

– Eh non ! Harry... non... D’ailleurs, ne peut-on

supposer que quelque fou est parvenu à s’introduire...

– Un fou ! répondit Harry ! Un fou qui aurait une

telle suite dans les idées ! Un fou, ce malfaiteur qui,

depuis le jour où il a rompu les échelles du puits

Yarow, n’a cessé de nous faire du mal !

– Mais il n’en fait plus, Harry. Depuis trois ans,

aucun acte malveillant n’a été renouvelé ni contre toi, ni

contre les tiens !

– Il n’importe, Jack, répondit Harry. J’ai le

pressentiment que cet être mauvais, quel qu’il soit, n’a

pas renoncé à ses projets. Sur quoi je me fonde pour te

parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack, dans

l’intérêt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il

est et d’où il vient.

– Dans l’intérêt de la nouvelle exploitation ?...

demanda Jack Ryan, assez étonné.

– Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m’abuse,

mais je vois dans toute cette affaire un intérêt contraire

au nôtre. J’y ai souvent songé, et je ne crois pas me

tromper. Rappelle-toi la série de ces faits inexplicables,

qui s’enchaînent logiquement l’un à l’autre. Cette lettre

anonyme, contradictoire de celle de mon père, prouve,

tout d’abord, qu’un homme a eu connaissance de nos

projets et qu’il a voulu en empêcher l’accomplissement.

M. Starr vient nous rendre visite à la fosse Dochart. À

peine l’y ai-je introduit, qu’une énorme pierre est

lancée sur nous, et que toute communication est aussitôt

interrompue par la rupture des échelles du puits Yarow.

Notre exploration commence. Une expérience, qui doit

révéler l’existence du nouveau gisement, est alors

rendue impossible par l’obturation des fissures du

schiste. Néanmoins, la constatation s’opère, le filon est

trouvé. Nous revenons sur nos pas. Un grand souffle se

produit dans l’air. Notre lampe est brisée. L’obscurité

se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant, à

suivre la sombre galerie... Plus d’issue pour en sortir.

L’orifice était bouché. Nous étions séquestrés. Eh bien,

Jack, ne vois-tu pas dans tout cela une pensée

criminelle ? Oui ! un être, insaisissable jusqu’ici, mais

non pas surnaturel, comme tu persistes à le croire, était

caché dans la houillère. Dans un intérêt que je ne puis

comprendre, il cherchait à nous en interdire l’accès. Il y

était !... Un pressentiment me dit qu’il y est encore, et

qui sait s’il ne prépare pas quelque coup terrible ! Eh

bien, Jack, dussé-je y risquer ma vie, je le

découvrirai ! »

Harry avait parlé avec une conviction qui ébranla

sérieusement son camarade.

Jack Ryan sentait bien qu’Harry avait raison – au

moins pour le passé. Que ces faits extraordinaires

eussent une cause naturelle ou surnaturelle, ils n’en

étaient pas moins patents.

Cependant, le brave garçon ne renonçait pas à sa

manière d’expliquer ces événements. Mais, comprenant

qu’Harry n’admettrait jamais l’intervention d’un génie

mystérieux, il se rabattit sur l’incident qui semblait

inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigée

contre la famille Ford.

« Eh bien, Harry, dit-il, si je suis obligé de te donner

raison sur un certain nombre de points, ne penseras-tu

pas avec moi que quelque bienfaisant brawnie, en vous

apportant le pain et l’eau, a pu vous sauver de...

– Jack, répondit Harry en l’interrompant, l’être

secourable dont tu veux faire un être surnaturel existe

aussi réellement que le malfaiteur en question, et, tous

deux, je les chercherai jusque dans les plus lointaines

profondeurs de la houillère.

– Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes

recherches ? demanda Jack Ryan.

– Peut-être, répondit Harry. Écoute-moi bien. À cinq

milles dans l’ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la

portion du massif qui supporte le Lomond, il existe un

puits naturel qui s’enfonce perpendiculairement dans

les entrailles mêmes du gisement. Il y a huit jours, j’ai

voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma

sonde descendait, alors que j’étais penché sur l’orifice

de ce puits, il m’a semblé que l’air s’agitait à l’intérieur,

comme s’il eût été battu de grands coups d’ailes.

– C’était quelque oiseau égaré dans les galeries

inférieures de la houillère, répondit Jack.

– Ce n’est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin

même, je suis retourné à ce puits, et là, prêtant l’oreille,

j’ai cru surprendre comme une sorte de gémissement...

– Un gémissement ! s’écria Jack. Tu t’es trompé,

Harry ! C’est une poussée d’air... à moins qu’un lutin...

– Demain, Jack, reprit Harry, je saurai à quoi m’en

tenir.

– Demain ? répondit Jack en regardant son

camarade.

– Oui ! Demain, je descendrai dans cet abîme.

– Harry, c’est tenter Dieu, cela !

– Non, Jack, car j’implorerai son aide pour y

descendre. Demain, nous nous rendrons tous deux à ce

puits avec quelques-uns de nos camarades. Une longue

corde, à laquelle je m’attacherai, vous permettra de me

descendre et de me retirer à un signal convenu. Je puis

compter sur toi, Jack ?

– Harry, répondit Jack Ryan en hochant la tête, je

ferai ce que tu me demandes, et cependant, je te le

répète, tu as tort.

– Mieux vaut avoir tort de faire que remords de

n’avoir pas fait, dit Harry d’un ton décidé. Donc,

demain matin, à six heures, et silence ! Adieu, Jack ! »

Et, pour ne pas continuer une conversation dans

laquelle Jack Ryan eût encore essayé de combattre ses

projets, Harry quitta brusquement son camarade et

rentra au cottage.

Il faut, cependant, convenir que les appréhensions

de Jack n’étaient point exagérées. Si quelque ennemi

personnel menaçait Harry, s’il se trouvait au fond de ce

puits où le jeune mineur allait le chercher, Harry

s’exposait. Cependant, quelle vraisemblance d’admettre

qu’il en fût ainsi ?

« Et, au surplus, répétait Jack Ryan, pourquoi se

donner tant de mal pour expliquer une série de faits, qui

s’expliquaient si aisément par une intervention

surnaturelle des génies de la mine ? »

Quoi qu’il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois

mineurs de sa brigade arrivaient en compagnie d’Harry

à l’orifice du puits suspect.

Harry n’avait rien dit de son projet, ni à James Starr,

ni au vieil overman. De son côté, Jack Ryan avait été

assez discret pour ne point parler. Les autres mineurs,

en les voyant partir, avaient pensé qu’il ne s’agissait là

que d’une simple exploration du gisement suivant sa

coupe verticale.

Harry s’était muni d’une longue corde, mesurant

deux cents pieds. Cette corde n’était pas grosse, mais

elle était solide. Harry ne devant ni descendre ni

remonter à la force des poignets, il suffisait que la corde

fût assez forte pour supporter son poids. C’était à ses

compagnons qu’incomberait la tâche de le laisser

glisser dans le gouffre, à eux de l’en retirer. Une

secousse, imprimée à la corde, servirait de signal entre

eux et lui.

Le puits était assez large, ayant douze pieds de

diamètre à son orifice. Une poutre fut placée en travers,

comme un pont, de manière que la corde, en glissant à

sa surface, pût se maintenir dans l’axe du puits.

Précaution indispensable à prendre pour qu’Harry ne

fût pas heurté, pendant la descente, aux parois latérales.

Harry était prêt.

« Tu persistes dans ton projet d’explorer cet abîme ?

lui demanda Jack Ryan à voix basse.

– Oui, Jack », répondit Harry.

La corde fut d’abord attachée autour des reins

d’Harry, puis sous ses aisselles, afin que son corps ne

pût basculer.

Ainsi maintenu, Harry était libre de ses deux mains.

À sa ceinture, il suspendit une lampe de sûreté, à son

côté, un de ces larges couteaux écossais qui sont

engainés dans un fourreau de cuir.

Harry s’avança jusqu’au milieu de la poutre, autour

de laquelle la corde fut passée.

Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s’enfonça

lentement dans le puits. Comme la corde subissait un

léger mouvement de rotation, la lueur de sa lampe se

portait successivement sur chaque point des parois, et

Harry put les examiner avec soin.

Ces parois étaient faites de schiste houiller. Elles

étaient assez lisses pour qu’il fût impossible de se hisser

à leur surface.

Harry calcula qu’il descendait avec une vitesse

modérée, environ un pied par seconde. Il avait donc

possibilité de bien voir, facilité de se tenir prêt à tout

événement.

Au bout de deux minutes, c’est-à-dire à une

profondeur de cent vingt pieds à peu près, la descente

s’était opérée sans incident. Il n’existait aucune galerie

latérale dans la paroi du puits, lequel s’étranglait peu à

peu, en forme d’entonnoir. Mais Harry commençait à

sentir un air plus frais, qui venait d’en bas – d’où il

conclut que l’extrémité inférieure du puits

communiquait avec quelque boyau de l’étage inférieur

de la crypte.

La corde glissait toujours. L’obscurité était absolue.

Le silence, absolu aussi. Si un être vivant, quel qu’il fût,

avait cherché refuge dans ce mystérieux et profond

abîme, ou il n’y était pas alors, ou aucun mouvement ne

trahissait sa présence.

Harry, plus défiant à mesure qu’il descendait, avait

tiré le couteau de sa gaine, et il le tenait de sa main

droite.

À une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry

sentit qu’il avait atteint le sol inférieur, car la corde

mollit et ne se déroula plus.

Harry respira un instant. Une des craintes qu’il avait

pu concevoir ne s’était pas réalisée, c’est-à-dire que,

pendant sa descente, la corde ne fût coupée au-dessus

de lui. Il n’avait, d’ailleurs, remarqué aucune

anfractuosité dans les parois qui pût receler un être

quelconque.

L’extrémité inférieure du puits était fort rétrécie.

Harry, détachant la lampe de sa ceinture, la promena

sur le sol. Il ne s’était pas trompé dans ses conjectures.

Un étroit boyau s’enfonçait latéralement dans

l’étage inférieur du gisement. Il eût fallu se courber

pour y pénétrer, et se traîner sur les mains pour le

suivre.

Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait

cette galerie, et si elle aboutissait à quelque abîme.

Il se coucha sur le sol et commença à ramper. Mais

un obstacle l’arrêta presque aussitôt.

Il crut sentir au toucher que cet obstacle était un

corps qui obstruait le passage.

Harry recula, d’abord, par un vif sentiment de

répulsion, puis il revint.

Ses sens ne l’avaient pas trompé. Ce qui l’avait

arrêté, c’était, en effet, un corps. Il le saisit, et se rendit

compte que, glacé aux extrémités, il n’était pas encore

refroidi tout à fait.

L’attirer à soi, le ramener au fond du puits, projeter

sur lui la lumière de la lampe, ce fut fait en moins de

temps qu’il ne faut à le dire.

« Un enfant ! » s’écria Harry.

L’enfant, retrouvé au fond de cet abîme, respirait

encore, mais son souffle était si faible qu’Harry put

croire qu’il allait cesser. Il fallait donc, sans perdre un

instant, ramener cette pauvre petite créature à l’orifice

du puits, et la conduire au cottage, où Madge lui

prodiguerait ses soins.

Harry, oubliant toute autre préoccupation, rajusta la

corde à sa ceinture, y attacha sa lampe, prit l’enfant

qu’il soutint de son bras gauche contre sa poitrine, et,

gardant son bras droit libre et armé, il fit le signal

convenu, afin que la corde fût halée doucement.

La corde se tendit, et la remontée commença à

s’opérer régulièrement.

Harry regardait autour de lui avec un redoublement

d’attention. Il n’était plus seul exposé, maintenant.

Tout alla bien pendant les premières minutes de

l’ascension, aucun incident ne semblait devoir survenir,

lorsque Harry crut entendre un souffle puissant qui

déplaçait les couches d’air dans les profondeurs du

puits. Il regarda au-dessous de lui et aperçut, dans la

pénombre, une masse, qui, s’élevant peu à peu, le frôla

en passant.

C’était un énorme oiseau, dont il ne put reconnaître

l’espèce, et qui montait à grands coups d’ailes.

Le monstrueux volatile s’arrêta, plana un instant,

puis fondit sur Harry avec un acharnement féroce.

Harry n’avait que son bras droit dont il pût faire

usage pour parer les coups du formidable bec de

l’animal.

Harry se défendit donc, tout en protégeant l’enfant

du mieux qu’il put. Mais ce n’était pas à l’enfant, c’était

à lui que l’oiseau s’attaquait. Gêné par la rotation de la

corde, il ne parvenait pas à le frapper mortellement.

La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force

de ses poumons, espérant que ses cris seraient entendus

d’en haut.

C’est ce qui arriva, car la corde fut aussitôt halée

plus vite.

Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds à

franchir. L’oiseau se jeta plus violemment alors sur

Harry. Celui-ci, d’un coup de son couteau, le blessa à

l’aile ; l’oiseau, poussant un cri rauque, disparut dans

les profondeurs du puits.

Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant

son couteau pour frapper l’oiseau, avait entamé la

corde, dont un toron était maintenant coupé.

Les cheveux d’Harry se dressèrent sur sa tête.

La corde cédait peu à peu, à plus de cent pieds au-

dessus du fond de l’abîme !...

Harry poussa un cri désespéré.

Un second toron manqua sous le double fardeau que

supportait la corde à demi tranchée.

Harry lâcha son couteau, et, par un effort surhumain,

au moment où la corde allait se rompre, il parvint à la

saisir de la main droite au-dessus de la section. Mais,

bien que son poignet fût de fer, il sentit la corde glisser

peu à peu entre ses doigts.

Il aurait pu ressaisir cette corde à deux mains, en

sacrifiant l’enfant qu’il soutenait d’un bras... Il n’y

voulut même pas penser.

Cependant, Jack Ryan et ses compagnons,

surexcités par les cris d’Harry, halaient plus vivement.

Harry crut qu’il ne pourrait tenir bon jusqu’à ce

qu’il fût remonté à l’orifice du puits. Sa face s’injecta.

Il ferma un instant les yeux, s’attendant à tomber dans

l’abîme, puis il les rouvrit...

Mais, au moment où il allait lâcher la corde, qu’il ne

tenait plus que par son extrémité, il fut saisi et déposé

sur le sol avec l’enfant.

La réaction se fit alors, et Harry tomba sans

connaissance entre les bras de ses camarades.

15



Nell au cottage





Deux heures après, Harry, qui n’avait pas aussitôt

recouvré ses sens, et l’enfant, dont la faiblesse était

extrême, arrivaient au cottage avec l’aide de Jack Ryan

et de ses compagnons.

Là, le récit de ces événements fut fait au vieil

overman, et Madge prodigua ses soins à la pauvre

créature, que son fils venait de sauver.

Harry avait cru retirer un enfant de l’abîme... C’était

une jeune fille de quinze à seize ans, au plus. Son

regard vague et plein d’étonnement, sa figure maigre,

allongée par la souffrance, son teint de blonde que la

lumière ne semblait avoir jamais baigné, sa taille frêle

et petite, tout en faisait un être à la fois bizarre et

charmant. Jack Ryan, avec quelque raison, la compara à

un farfadet d’aspect un peu surnaturel. Était-ce dû aux

circonstances particulières, au milieu exceptionnel dans

lequel cette jeune fille avait peut-être vécu jusqu’alors,

mais elle paraissait n’appartenir qu’à demi à

l’humanité. Sa physionomie était étrange. Ses yeux, que

l’éclat des lampes du cottage semblait fatiguer,

regardaient confusément, comme si tout eût été

nouveau pour eux.

À cet être singulier, alors déposé sur le lit de Madge

et qui revint à la vie comme s’il sortait d’un long

sommeil, la vieille Écossaise adressa d’abord la parole :

« Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle.

– Nell1, répondit la jeune fille.

– Nell, reprit Madge, souffres-tu ?

– J’ai faim, répondit Nell. Je n’ai pas mangé

depuis... depuis... »

À ce peu de mots qu’elle venait de prononcer, on

sentait que Nell n’était pas habituée à parler. La langue

dont elle se servait était ce vieux gaélique, dont Simon

Ford et les siens faisaient souvent usage.

Sur la réponse de la jeune fille, Madge lui apporta

aussitôt quelques aliments. Nell se mourait de faim.

Depuis quand était-elle au fond de ce puits ? on ne

pouvait le dire.

« Combien de jours as-tu passés là-bas, ma fille ? »

demanda Madge.



1

Nell est un abréviatif de Helena.

Nell ne répondit pas. Elle ne semblait pas

comprendre la question qui lui était faite.

« Depuis combien de jours ?... reprit Madge.

– Jours ?... » répondit Nell, pour qui ce mot semblait

être dépourvu de toute signification.

Puis, elle secoua la tête comme une personne qui ne

comprend pas ce qu’on lui demande.

Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour

lui donner toute confiance :

« Quel âge as-tu, ma fille ? » demanda-t-elle, en lui

faisant de bons yeux, bien rassurants.

Même signe négatif de Nell.

« Oui, oui, reprit Madge, combien d’années ?

– Années ?... » répondit Nell.

Et ce mot, pas plus que le mot « jour », ne parut

avoir de signification pour la jeune fille.

Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la

regardaient avec un double sentiment de pitié et de

sympathie. L’état de ce pauvre être, vêtu d’une

misérable cotte de grosse étoffe, était bien fait pour les

impressionner.

Harry, plus que tout autre, se sentait irrésistiblement

attiré par l’étrangeté même de Nell.

Il s’approcha alors. Il prit dans sa main la main que

Madge venait d’abandonner. Il regarda bien en face

Nell, dont les lèvres ébauchèrent une sorte de sourire, et

il lui dit :

« Nell... là-bas... dans la houillère... étais-tu seule ?

– Seule ! seule ! » s’écria la jeune fille en se

redressant.

Sa physionomie décelait alors l’épouvante. Ses

yeux, qui s’étaient adoucis sous le regard du jeune

homme, redevinrent sauvages.

« Seule ! seule ! » répéta-t-elle, et elle retomba sur

le lit de Madge, comme si les forces lui eussent manqué

tout à fait.

« Cette pauvre enfant est encore trop faible pour

nous répondre, dit Madge, après avoir recouché la jeune

fille. Quelques heures de repos, un peu de bonne

nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon !

Viens, Harry ! Venez tous, mes amis, et laissons faire le

sommeil ! »

Sur le conseil de Madge, Nell fut laissée seule, et on

put s’assurer, un instant après, qu’elle dormait

profondément.

Cet événement n’alla pas sans faire grand bruit, non

seulement dans la houillère, mais aussi dans le comté de

Stirling, et, peu après, dans tout le Royaume-Uni. Le

renom d’étrangeté de Nell s’en accrut. On aurait trouvé

une jeune fille enfermée dans la roche schisteuse,

comme un de ces êtres antédiluviens qu’un coup de pic

délivre de leur gangue de pierre, que l’affaire n’eût pas

eu plus d’éclat.

Sans le savoir, Nell devint fort à la mode. Les gens

superstitieux trouvèrent là un nouveau texte à leurs

récits légendaires. Ils pensaient volontiers que Nell était

le génie de la Nouvelle-Aberfoyle, et lorsque Jack Ryan

le disait à son camarade Harry :

« Soit, répondait le jeune homme, pour conclure,

soit, Jack ! Mais, en tout cas, c’est le bon génie ! C’est

celui qui nous a secourus, qui nous a apporté le pain et

l’eau, lorsque nous étions emprisonnés dans la

houillère ! Ce ne peut être que lui ! Quant au mauvais

génie, s’il est resté dans la mine, il faudra bien que nous

le découvrions un jour ! »

On le pense bien, l’ingénieur James Starr avait été

informé tout d’abord de ce qui s’était passé.

La jeune fille, ayant recouvré ses forces dès le

lendemain de son entrée au cottage, fut interrogée par

lui avec la plus grande sollicitude. Elle lui parut ignorer

la plupart des choses de la vie. Cependant, elle était

intelligente, on le reconnut bientôt, mais certaines

notions élémentaires lui manquaient : celle du temps,

entre autres. On voyait qu’elle n’avait été habituée à

diviser le temps ni par heures, ni par jours, et que ces

mots mêmes lui étaient inconnus. En outre, ses yeux,

accoutumés à la nuit, se faisaient difficilement à l’éclat

des disques électriques ; mais, dans l’obscurité, son

regard possédait une extraordinaire acuité, et sa pupille,

largement dilatée, lui permettait de voir au milieu des

plus profondes ténèbres. Il fut aussi constant que son

cerveau n’avait jamais reçu les impressions du monde

extérieur, que nul autre horizon que celui de la houillère

ne s’était développé à ses yeux, que l’humanité tout

entière avait tenu pour elle dans cette sombre crypte.

Savait-elle, cette pauvre fille, qu’il y eût un soleil et des

étoiles, des villes et des campagnes, un univers dans

lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter

jusqu’au moment où certains mots qu’elle ignorait

encore prendraient dans son esprit une signification

précise.

Quant à la question de savoir si Nell vivait seule

dans les profondeurs de la Nouvelle-Aberfoyle, James

Starr dut renoncer à la résoudre. En effet, toute allusion

à ce sujet jetait l’épouvante dans cette étrange nature.

Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas

répondre ; mais, certainement, il existait là quelque

secret qu’elle eût pu dévoiler.

« Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner là où

tu étais ? » lui avait demandé James Starr.

À la première de ces deux questions : « Oh oui ! »

avait dit la jeune fille. À la seconde, elle n’avait

répondu que par un cri de terreur, mais rien de plus.

Devant ce silence obstiné, James Starr, et avec lui

Simon et Harry Ford, ne laissaient pas d’éprouver une

certaine appréhension. Ils ne pouvaient oublier les faits

inexplicables qui avaient accompagné la découverte de

la houillère. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel

incident ne se fût produit, ils s’attendaient toujours à

quelque nouvelle agression de la part de leur invisible

ennemi. Aussi voulurent-ils explorer le puits

mystérieux. Ils le firent donc, bien armés et bien

accompagnés. Mais ils n’y trouvèrent aucune trace

suspecte. Le puits communiquait avec les étages

inférieurs de la crypte, creusés dans la couche

carbonifère.

James Starr, Simon et Harry causaient souvent de

ces choses. Si un ou plusieurs êtres malfaisants étaient

cachés dans la houillère, s’ils préparaient quelques

embûches, Nell aurait pu le dire peut-être, mais elle ne

parlait pas. La moindre allusion au passé de la jeune

fille provoquait des crises, et il parut bon de ne point

insister. Avec le temps, son secret lui échapperait sans

doute.

Quinze jours après son arrivée au cottage, Nell était

l’aide la plus intelligente et la plus zélée de la vieille

Madge. Évidemment, ne plus jamais quitter cette

maison où elle avait été si charitablement accueillie,

cela lui semblait tout naturel, et peut-être même ne

s’imaginait-elle pas que désormais elle pût vivre

ailleurs. La famille Ford lui suffisait, et il va sans dire

que, dans la pensée de ces braves gens, du moment que

Nell était entrée au cottage, elle était devenue leur

enfant d’adoption.

Nell était charmante, en vérité. Sa nouvelle

existence l’embellissait. C’étaient sans doute les

premiers jours heureux de sa vie. Elle se sentait pleine

de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait.

Madge s’était pris pour Nell d’une sympathie toute

maternelle. Le vieil overman en raffola bientôt à son

tour. Tous l’aimaient, d’ailleurs. L’ami Jack Ryan ne

regrettait qu’une chose : c’était de ne pas l’avoir sauvée

lui-même. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et

Nell, qui n’avait jamais entendu chanter, trouvait cela

fort beau ; mais on eût pu voir que la jeune fille

préférait aux chansons de Jack Ryan les entretiens plus

sérieux d’Harry, qui, peu à peu, lui apprit ce qu’elle

ignorait encore des choses du monde extérieur.

Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa

forme naturelle, Jack Ryan s’était vu forcé de convenir

que sa croyance aux lutins faiblissait dans une certaine

mesure. En outre, deux mois après, sa crédulité reçut un

nouveau coup.

En effet, vers cette époque, Harry fit une découverte

assez inattendue, mais qui expliquait en partie

l’apparition des Dames de feu dans les ruines du

château de Dundonald, à Irvine.

Un jour, après une longue exploration de la partie

sud de la houillère – exploration qui avait duré

plusieurs jours à travers les dernières galeries de cette

énorme substruction –, Harry avait péniblement gravi

une étroite galerie, évidée dans un écartement de la

roche schisteuse. Tout à coup, il fut très surpris de se

trouver en plein air. La galerie, après avoir remonté

obliquement vers la surface du sol, aboutissait

précisément aux ruines de Dundonald Castle. Il y

existait donc une communication secrète entre la

Nouvelle-Aberfoyle et la colline que couronnait le

vieux château. L’orifice supérieur de cette galerie eût

été impossible à découvrir extérieurement, tant il était

obstrué de pierres et de broussailles. Aussi, lors de

l’enquête, les magistrats n’avaient-ils pu y pénétrer.

Quelques jours après, James Starr, conduit par

Harry, vint reconnaître lui-même cette disposition

naturelle du gisement houiller.

« Voilà, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux

de la mine. Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames

de feu !

– Je ne crois pas, monsieur Starr, répondit Harry,

que nous ayons lieu de nous en féliciter ! Leurs

remplaçants ne valent pas mieux et peuvent être pires,

assurément !

– En effet, Harry, reprit l’ingénieur, mais qu’y

faire ? Évidemment, les êtres quelconques qui se

cachent dans la mine, communiquent par cette galerie

avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la

torche à la main, pendant cette nuit de tourmente, ont

attiré le Motala à la côte, et, comme les anciens pilleurs

d’épaves, ils en eussent volé les débris, si Jack Ryan et

ses compagnons ne se fussent pas trouvés là ! Quoi

qu’il en soit, enfin, tout s’explique. Voilà l’orifice du

repaire ! Quant à ceux qui l’habitaient, l’habitent-ils

encore ?

– Oui, puisque Nell tremble, lorsqu’on lui en parle !

répondit Harry avec conviction. Oui, puisque Nell ne

veut pas ou n’ose pas en parler ! »

Harry devait avoir raison. Si les mystérieux hôtes de

la houillère l’eussent abandonnée, ou s’ils étaient morts,

quelle raison aurait eue la jeune fille de garder le

silence ?

Cependant, James Starr tenait absolument à pénétrer

ce secret. Il pressentait que l’avenir de la nouvelle

exploitation pouvait en dépendre. On prit donc de

nouveau les plus sévères précautions. Les magistrats

furent prévenus. Des agents occupèrent secrètement les

ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-même se cacha,

pendant plusieurs nuits, au milieu des broussailles qui

hérissaient la colline. Peine inutile. On ne découvrit

rien. Nul être humain n’apparut à travers l’orifice.

On en arriva bientôt à cette conclusion, que les

malfaiteurs avaient dû définitivement quitter la

Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant à Nell, ils la

croyaient morte au fond de ce puits où ils l’avaient

abandonnée. Avant l’exploitation, la houillère pouvait

leur offrir un refuge assuré, à l’abri de toute

perquisition. Mais, depuis, les circonstances n’étaient

plus les mêmes. Le gîte devenait difficile à cacher. On

aurait donc dû raisonnablement espérer qu’il n’y avait

plus rien à craindre pour l’avenir. Cependant, James

Starr n’était pas absolument rassuré. Harry, non plus, ne

pouvait se rendre, et il répétait souvent :

« Nell a été évidemment mêlée à tout ce mystère. Si

elle n’avait plus rien à redouter, pourquoi garderait-elle

le silence ? On ne peut douter qu’elle soit heureuse

d’être avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle adore ma

mère ! Si elle se tait sur son passé, sur ce qui pourrait

nous rassurer pour l’avenir, c’est donc que quelque

terrible secret, que sa conscience lui interdit de

dévoiler, pèse sur elle ! Peut-être aussi, dans notre

intérêt plus que dans le sien, croit-elle devoir se

renfermer dans cet inexplicable mutisme ! »

C’est par suite de ces diverses considérations que,

d’un accord commun, il avait été convenu qu’on

écarterait de la conversation tout ce qui pouvait rappeler

son passé à la jeune fille.

Un jour, cependant, Harry fut amené à faire

connaître à Nell ce que James Starr, son père, sa mère

et lui-même croyaient devoir à son intervention.

C’était jour de fête. Les bras chômaient aussi bien à

la surface du comté de Stirling que dans le domaine

souterrain. On s’y promenait un peu partout. Des chants

retentissaient, en vingt endroits, sous les voûtes sonores

de la Nouvelle-Aberfoyle.

Harry et Nell avaient quitté le cottage et suivaient à

pas lents la rive gauche du lac Malcolm. Là, les éclats

électriques se projetaient avec moins de violence, et

leurs faisceaux se brisaient capricieusement aux angles

de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le

dôme. Cette pénombre convenait mieux aux yeux de

Nell, qui ne se faisaient que très difficilement à la

lumière.

Après une heure de marche, Harry et sa compagne

s’arrêtèrent en face de la chapelle de Saint-Gilles, sur

une sorte de terrasse naturelle, qui dominait les eaux du

lac.

« Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitués au

jour, dit Harry, et certainement, ils ne pourraient

supporter l’éclat du soleil.

– Non, sans doute, répondit la jeune fille, si le soleil

est tel que tu me l’as dépeint, Harry.

– Nell, reprit Harry, en te parlant, je n’ai pu te

donner une juste idée de sa splendeur ni des beautés de

cet univers que tes regards n’ont jamais observé. Mais,

dis-moi, se peut-il que depuis le jour où tu es née dans

les profondeurs de la houillère, se peut-il que tu ne sois

jamais remontée à la surface du sol ?

– Jamais, Harry, répondit Nell, et je ne pense pas

que, même petite, ni un père ni une mère m’y aient

jamais portée. J’aurais certainement gardé quelque

souvenir du dehors !

– Je le crois, répondit Harry. D’ailleurs, à cette

époque, Nell, bien d’autres que toi ne quittaient jamais

la mine. Les communications avec l’extérieur étaient

difficiles, et j’ai connu plus d’un jeune garçon ou d’une

jeune fille, qui, à ton âge, ignoraient encore tout ce que

tu ignores des choses de là-haut ! Mais maintenant, en

quelques minutes, le railway du grand tunnel nous

transporte à la surface du comté. J’ai donc hâte, Nell, de

t’entendre me dire : « Viens, Harry, mes yeux peuvent

supporter la lumière du jour, et je veux voir le soleil ! Je

veux voir l’œuvre de Dieu ! »

– Je te le dirai, Harry, répondit la jeune fille, avant

peu, je l’espère. J’irai admirer avec toi ce monde

extérieur, et cependant...

– Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry.

Aurais-tu quelque regret d’avoir abandonné le sombre

abîme dans lequel tu as vécu pendant les premières

années de ta vie, et dont nous t’avons retirée presque

morte ?

– Non, Harry, répondit Nell. Je pensais seulement

que les ténèbres sont belles aussi. Si tu savais tout ce

qu’y voient des yeux habitués à leur profondeur ! Il y a

des ombres qui passent et qu’on aimerait à suivre dans

leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s’entrecroisent

devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il

existe, au fond de la houillère, des trous noirs, pleins de

vagues lumières. Et puis, on entend des bruits qui vous

parlent ! Vois-tu, Harry, il faut avoir vécu là pour

comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis

t’exprimer !

– Et tu n’avais pas peur, Nell, quand tu étais seule ?

– Harry, répondit la jeune fille, c’est quand j’étais

seule que je n’avais pas peur ! »

La voix de Nell s’était légèrement altérée en

prononçant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la

presser un peu, et il dit :

« Mais on pouvait se perdre dans ces longues

galeries, Nell. Ne craignais-tu donc pas de t’y égarer ?

– Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous

les détours de la nouvelle houillère !

– N’en sortais-tu pas quelquefois ?...

– Oui... quelquefois... répondit en hésitant la jeune

fille, quelquefois, je venais jusque dans l’ancienne mine

d’Aberfoyle.

– Tu connaissais donc le vieux cottage ?

– Le cottage... oui... mais, de bien loin seulement,

ceux qui l’habitaient !

– C’étaient mon père et ma mère, répondit Harry,

c’était moi ! Nous n’avions jamais voulu abandonner

notre ancienne demeure !

– Peut-être cela aurait-il mieux valu pour vous !...

murmura la jeune fille.

– Et pourquoi, Nell ? N’est-ce pas notre obstination

à ne pas la quitter, qui nous a fait découvrir le nouveau

gisement ? Et cette découverte n’a-t-elle pas eu des

conséquences heureuses pour toute une population qui a

reconquis ici l’aisance par le travail, pour toi, Nell, qui,

rendue à la vie, as trouvé des cœurs tout à toi !

– Pour moi ! répondit vivement Nell... Oui ! quoi

qu’il puisse arriver ! Pour les autres... qui sait ?...

– Que veux-tu dire ?

– Rien... rien !... Mais, il y avait danger à

s’introduire, alors, dans la nouvelle houillère ! Oui !

grand danger ! Harry ! Un jour, des imprudents ont

pénétré dans ces abîmes. Ils ont été loin, bien loin ! Ils

se sont égarés...

– Égarés ? dit Harry en regardant Nell.

– Oui... égarés... répondit Nell, dont la voix

tremblait. Leur lampe s’est éteinte ! Ils n’ont pu

retrouver leur chemin...

– Et là, s’écria Harry, emprisonnés pendant huit

longs jours, Nell, ils ont été près de mourir ! Et sans un

être secourable, que Dieu leur a envoyé, un ange peut-

être, qui leur a secrètement apporté un peu de

nourriture, sans un guide mystérieux qui, plus tard, a

conduit jusqu’à eux leurs libérateurs, ils ne seraient

jamais sortis de cette tombe !

– Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille.

– Parce que ces hommes c’était James Starr... c’était

mon père... c’était moi, Nell ! »

Nell, relevant la tête, saisit la main du jeune homme,

et elle le regarda avec une telle fixité, que celui-ci se

sentit troublé jusqu’au plus profond de son cœur.

« Toi ! répéta la jeune fille.

– Oui ! répondit Harry, après un instant de silence,

et celle à qui nous devons de vivre, c’était toi, Nell ! Ce

ne pouvait être que toi ! »

Nell laissa tomber sa tête entre ses deux mains, sans

répondre. Jamais Harry ne l’avait vue aussi vivement

impressionnée.

« Ceux qui t’ont sauvée, Nell, ajouta-t-il d’une voix

émue, te devaient déjà la vie, et crois-tu qu’ils puissent

jamais l’oublier ? »

16



Sur l’échelle oscillante





Cependant, les travaux d’exploitation de la

Nouvelle-Aberfoyle étaient conduits avec grand profit.

Il va sans dire que l’ingénieur James Starr et Simon

Ford – les premiers découvreurs de ce riche bassin

carbonifère – participaient largement à ces bénéfices.

Harry devenait donc un parti. Mais il ne songeait guère

à quitter le cottage. Il avait remplacé son père dans les

fonctions d’overman et surveillait assidûment tout ce

monde de mineurs.

Jack Ryan était fier et ravi de toute cette fortune qui

arrivait à son camarade. Lui aussi, il faisait bien ses

affaires. Tous deux se voyaient souvent, soit au cottage,

soit dans les travaux du fond. Jack Ryan n’était pas sans

avoir observé les sentiments qu’éprouvait Harry pour la

jeune fille. Harry n’avouait pas, mais Jack riait à belles

dents, lorsque son camarade secouait la tête en signe de

dénégation.

Il faut dire que l’un des plus vifs désirs de Jack

Ryan était d’accompagner Nell, lorsqu’elle ferait sa

première visite à la surface du comté. Il voulait voir ses

étonnements, son admiration devant cette nature encore

inconnue d’elle. Il espérait bien qu’Harry l’emmènerait

pendant cette excursion. Jusqu’ici, cependant, celui-ci

ne lui en avait pas fait la proposition – ce qui ne laissait

pas de l’inquiéter un peu.

Un jour, Jack Ryan descendait l’un des puits

d’aération par lequel les étages inférieurs de la houillère

communiquaient avec la surface du sol. Il avait pris

l’une de ces échelles qui, en se relevant et en

s’abaissant par oscillations successives, permettent de

descendre et de monter sans fatigue. Vingt oscillations

de l’appareil l’avaient abaissé de cent cinquante pieds

environ, lorsque, sur l’étroit palier où il avait pris place,

il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux du

jour.

« C’est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon,

éclairé par la lumière des lampes électriques du puits.

– Oui, Jack, répondit Harry, et je suis content de te

voir. J’ai une proposition à te faire...

– Je n’écoute rien avant que tu m’aies donné des

nouvelles de Nell ! s’écria Jack Ryan.

– Nell va bien, Jack, et si bien même que, dans un

mois ou six semaines, je l’espère...

– Tu l’épouseras, Harry ?

– Tu ne sais ce que tu dis, Jack !

– C’est possible, Harry, mais je sais bien ce que je

ferai !

– Et que feras-tu ?

– Je l’épouserai, moi, si tu ne l’épouses pas, toi !

répliqua Jack, en éclatant de rire. Saint Mungo me

protège ! mais elle me plaît, la gentille Nell ! Une jeune

et bonne créature qui n’a jamais quitté la mine, c’est

bien la femme qu’il faut à un mineur ! Elle est

orpheline comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne

penses vraiment pas à elle, et qu’elle veuille de ton

camarade, Harry !... »

Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler,

sans même essayer de lui répondre.

« Ce que je dis là ne te rend pas jaloux, Harry ?

demanda Jack Ryan d’un ton un peu plus sérieux.

– Non, Jack, répondit tranquillement Harry.

– Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu

n’as pas la prétention qu’elle reste vieille fille ?

– Je n’ai aucune prétention », répondit Harry.

Une oscillation de l’échelle vint alors permettre aux

deux amis de se séparer, l’un pour descendre, l’autre

pour remonter le puits. Cependant, ils ne se séparèrent

pas.

« Harry, dit Jack, crois-tu que je t’aie parlé

sérieusement tout à l’heure à propos de Nell ?

– Non, Jack, répondit Harry.

– Eh bien, je vais le faire alors !

– Toi, parler sérieusement !

– Mon brave Harry, répondit Jack, je suis capable de

donner un bon conseil à un ami.

– Donne, Jack.

– Eh bien, voilà ! Tu aimes Nell de tout l’amour

dont elle est digne, Harry ! Ton père, le vieux Simon, ta

mère, la vieille Madge, l’aiment aussi comme si elle

était leur enfant. Or, tu aurais bien peu à faire pour

qu’elle devînt tout à fait leur fille ! Pourquoi ne

l’épouses-tu pas ?

– Pour t’avancer ainsi, Jack, répondit Harry,

connais-tu donc les sentiments de Nell ?

– Personne ne les ignore, pas même toi, Harry, et

c’est pour cela que tu n’es point jaloux ni de moi, ni des

autres. Mais voici l’échelle qui va descendre, et...

– Attends, Jack, dit Harry, en retenant son

camarade, dont le pied avait déjà quitté le palier pour se

poser sur l’échelon mobile.

– Bon, Harry ! s’écria Jack en riant, tu vas me faire

écarteler !

– Écoute sérieusement, Jack, répondit Harry, car, à

mon tour, c’est sérieusement que je parle.

– J’écoute... jusqu’à la prochaine oscillation, mais

pas plus !

– Jack, reprit Harry, je n’ai point à cacher que

j’aime Nell. Mon plus vif désir est d’en faire ma

femme...

– Bien, cela.

– Mais, telle qu’elle est encore, j’ai comme un

scrupule de conscience à lui demander de prendre une

détermination qui doit être irrévocable.

– Que veux-tu dire, Harry ?

– Je veux dire, Jack, que Nell n’a jamais quitté ces

profondeurs de la houillère où elle est née, sans doute.

Elle ne sait rien, elle ne connaît rien du dehors. Elle a

tout à apprendre par les yeux, et peut-être aussi par le

cœur. Qui sait ce que seront ses pensées, lorsque de

nouvelles impressions naîtront en elle ! Elle n’a encore

rien de terrestre, et il me semble que ce serait la

tromper, avant qu’elle se soit décidée, en pleine

connaissance, à préférer à tout autre le séjour dans la

houillère. Me comprends-tu, Jack ?

– Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu

vas encore me faire manquer la prochaine oscillation !

– Jack, répondit Harry d’une voix grave, quand ces

appareils ne devraient plus jamais fonctionner, quand ce

palier devrait manquer sous nos pieds, tu écouteras ce

que j’ai à te dire !

– À la bonne heure ! Harry. Voilà comment j’aime

qu’on me parle ! Nous disons donc qu’avant d’épouser

Nell, tu vas l’envoyer dans un pensionnat de la Vieille-

Enfumée ?

– Non, Jack, répondit Harry, je saurai bien moi-

même faire l’éducation de celle qui devra être ma

femme !

– Et cela n’en vaudra que mieux, Harry !

– Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je

viens de te le dire, que Nell ait une vraie connaissance

du monde extérieur. Une comparaison, Jack. Si tu

aimais une jeune fille aveugle, et si l’on venait te dire :

« Dans un mois elle sera guérie ! » n’attendrais-tu pas

pour l’épouser que sa guérison fût faite ?

– Oui, ma foi, oui ! répondit Jack Ryan.

– Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant

d’en faire ma femme, je veux qu’elle sache bien que

c’est moi, que ce sont les conditions de ma vie qu’elle

préfère et accepte. Je veux que ses yeux se soient

ouverts enfin à la lumière du jour !

– Bien, Harry, bien, très bien ! s’écria Jack Ryan. Je

te comprends à cette heure. Et à quelle époque

l’opération ?...

– Dans un mois, Jack, répondit Harry. Les yeux de

Nell s’habituent peu à peu à la clarté de nos disques.

C’est une préparation. Dans un mois, je l’espère, elle

aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses

splendeurs ! Elle saura que la nature a donné au regard

humain des horizons plus reculés que ceux d’une

sombre houillère ! Elle verra que les limites de

l’univers sont infinies ! »

Mais, tandis qu’Harry se laissait ainsi entraîner par

son imagination, Jack Ryan, quittant le palier, avait

sauté sur l’échelon oscillant de l’appareil.

« Eh ! Jack, cria Harry, où es-tu donc ?

– Au-dessous de toi, répondit en riant le joyeux

compère. Pendant que tu t’élèves dans l’infini, moi, je

descends dans l’abîme !

– Adieu, Jack ! répondit Harry, en se cramponnant

lui-même à l’échelle remontante. Je te recommande de

ne parler à personne de ce que je viens de te dire !

– À personne ! cria Jack Ryan, mais à une condition

pourtant...

– Laquelle ?

– C’est que je vous accompagnerai tous les deux

pendant la première excursion que Nell fera à la surface

du globe !

– Oui, Jack, je te le promets », répondit Harry.

Une nouvelle pulsation de l’appareil mit encore un

intervalle plus considérable entre les deux amis. Leur

voix n’arrivait plus que très affaiblie de l’un à l’autre.

Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier :

« Et lorsque Nell aura vu les étoiles, la lune et le

soleil, sais-tu bien ce qu’elle leur préférera ?

– Non, Jack !

– Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi

toujours ! »

Et la voix de Jack Ryan s’éteignit enfin dans un

dernier hurrah !

Cependant, Harry consacrait toutes ses heures

inoccupées à l’éducation de Nell. Il lui avait appris à

lire, à écrire – toutes choses dans lesquelles la jeune

fille fit de rapides progrès. On eût dit qu’elle « savait »

d’instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha

plus vite d’une aussi complète ignorance. C’était un

étonnement pour ceux qui l’approchaient.

Simon et Madge se sentaient chaque jour plus

étroitement liés à leur enfant d’adoption, dont le passé

ne laissait pas de les préoccuper, cependant. Ils avaient

bien reconnu la nature des sentiments d’Harry pour

Nell, et cela ne leur déplaisait point.

On se rappelle que lors de sa première visite à

l’ancien cottage, le vieil overman avait dit à

l’ingénieur :

« Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle créature

de là-haut conviendrait à un garçon dont la vie doit

s’écouler dans les profondeurs d’une mine ! »

Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eût

envoyé la seule compagne qui pût véritablement

convenir à son fils ?

N’était-ce pas là comme une faveur du Ciel ?

Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si

ce mariage se faisait, ce jour-là, il y aurait à Coal-city

une fête qui ferait époque pour les mineurs de la

Nouvelle-Aberfoyle.

Simon Ford ne savait pas si bien dire !

Il faut ajouter qu’un autre encore désirait non moins

ardemment cette union de Nell et d’Harry. C’était

l’ingénieur James Starr. Certes, le bonheur de ces deux

jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un

mobile, d’un intérêt plus général, peut-être, le poussait

aussi dans ce sens.

On le sait, James Starr avait conservé certaines

appréhensions, bien que rien dans le présent ne les

justifiât plus. Cependant, ce qui avait été pouvait être

encore. Ce mystère de la nouvelle houillère, Nell était

évidemment la seule à le connaître. Or, si l’avenir

devait réserver de nouveaux dangers aux mineurs

d’Aberfoyle, comment se mettre en garde contre de

telles éventualités, sans en savoir au moins la cause ?

« Nell n’a pas voulu parler, répétait souvent James

Starr, mais ce qu’elle a tu jusqu’ici à tout autre, elle ne

saurait le taire longtemps à son mari ! Le danger

menacerait Harry comme il nous menacerait nous-

mêmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur

aux époux et la sécurité à leurs amis, est un bon

mariage, ou il ne s’en fera jamais ici-bas ! »

Ainsi raisonnait, non sans quelque logique,

l’ingénieur James Starr. Ce raisonnement, il le

communiqua même au vieux Simon, qui ne fut pas sans

le goûter. Rien ne semblait donc devoir s’opposer à ce

qu’Harry devînt l’époux de Nell.

Et qui donc l’aurait pu ? Harry et Nell s’aimaient.

Les vieux parents ne rêvaient pas d’autre compagne

pour leur fils. Les camarades d’Harry enviaient son

bonheur, tout en reconnaissant qu’il lui était bien dû. La

jeune fille ne relevait que d’elle-même et n’avait

d’autre consentement à obtenir que celui de son propre

cœur.

Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre

obstacle à ce mariage, pourquoi, lorsque les disques

électriques s’éteignaient à l’heure du repos, quand la

nuit se faisait sur la cité ouvrière, lorsque les habitants

de Coal-city avaient regagné leur cottage, pourquoi, de

l’un des coins les plus sombres de la Nouvelle-

Aberfoyle, un être mystérieux se glissait-il dans les

ténèbres ? Quel instinct guidait ce fantôme à travers

certaines galeries si étroites qu’on devait les croire

impraticables ? Pourquoi cet être énigmatique, dont les

yeux perçaient la plus profonde obscurité, venait-il en

rampant sur le rivage du lac Malcolm ? Pourquoi se

dirigeait-il si obstinément vers l’habitation de Simon

Ford, et si prudemment aussi, qu’il avait jusqu’alors

déjoué toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer

son oreille aux fenêtres et essayait-il de surprendre des

lambeaux de conversation à travers les volets du

cottage ?

Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu’à lui,

pourquoi son poing se dressait-il pour menacer la

tranquille demeure ? Pourquoi, enfin, ces mots

s’échappaient-ils de sa bouche, contractée par la

colère :

« Elle et lui ! Jamais ! »

17



Un lever de soleil





Un mois après – c’était le soir du 20 août –, Simon

Ford et Madge saluaient de leurs meilleurs « wishes »

quatre touristes qui s’apprêtaient à quitter le cottage.

James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire

Nell sur un sol que son pied n’avait jamais foulé, dans

cet éclatant milieu, dont ses regards ne connaissaient

pas encore la lumière.

L’excursion devait se prolonger pendant deux jours.

James Starr, d’accord avec Harry, voulait qu’après ces

quarante-huit heures passées au-dehors, la jeune fille

eût vu tout ce qu’elle n’avait pu voir dans la sombre

houillère, c’est-à-dire les divers aspects du globe,

comme si un panorama mouvant de villes, de plaines,

de montagnes, de fleuves, de lacs, de golfes, de mers, se

fût déroulé devant ses yeux.

Or, dans cette portion de l’Écosse, comprise entre

Edimbourg et Glasgow, il semblait que la nature eût

voulu précisément réunir ces merveilles terrestres, et,

quant aux cieux, ils seraient là comme partout, avec

leurs nuées changeantes, leur lune sereine ou voilée,

leur soleil radieux, leur fourmillement d’étoiles.

L’excursion projetée avait donc été combinée de

manière à satisfaire aux conditions de ce programme.

Simon Ford et Madge eussent été très heureux

d’accompagner Nell ; mais, on les connaît, ils ne

quittaient pas volontiers le cottage, et, finalement, ils ne

purent se résoudre à abandonner, même pour un jour,

leur souterraine demeure.

James Starr allait là en observateur, en philosophe,

très curieux, au point de vue psychologique, d’observer

les naïves impressions de Nell – peut-être même de

surprendre quelque peu des mystérieux événements

auxquels son enfance avait été mêlée.

Harry, lui, se demandait, non sans appréhension, si

une autre jeune fille que celle qu’il aimait et qu’il avait

connue jusqu’alors, n’allait pas se révéler pendant cette

rapide initiation aux choses du monde extérieur.

Quant à Jack Ryan, il était joyeux comme un pinson

qui s’envole aux premiers rayons de soleil. Il espérait

bien que sa contagieuse gaieté se communiquerait à ses

compagnons de voyage. Ce serait une façon de payer sa

bienvenue.

Nell était pensive et comme recueillie.

James Starr avait décidé, non sans raison, que le

départ se ferait le soir. Mieux valait, en effet, que la

jeune fille ne passât que par une gradation insensible

des ténèbres de la nuit aux clartés du jour. Or, c’est le

résultat qui serait obtenu, puisque, de minuit à midi, elle

subirait ces phases successives d’ombre et de lumière,

auxquelles son regard pourrait s’habituer peu à peu.

Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main

d’Harry, et lui dit :

« Harry, est-il donc nécessaire que j’abandonne

notre houillère, ne fût-ce que quelques jours ?

– Oui, Nell, répondit le jeune homme, il le faut ! Il

le faut pour toi et pour moi !

– Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m’as

recueillie, je suis heureuse autant qu’on peut l’être. Tu

m’as instruite. Cela ne suffit-il pas ? Que vais-je faire

là-haut ? »

Harry la regarda sans répondre. Les pensées

qu’exprimait Nell étaient presque les siennes.

« Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton

hésitation, mais il est bon que tu viennes avec nous.

Ceux que tu aimes t’accompagnent, et ils te ramèneront.

Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la

houillère, comme le vieux Simon, comme Madge,

comme Harry, libre à toi ! Je ne doute pas qu’il en

doive être ainsi, et je t’approuve. Mais, au moins, tu

pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu

prends, et agir en toute liberté. Viens donc !

– Viens, ma chère Nell, dit Harry.

– Harry, je suis prête à te suivre », répondit la jeune

fille.

À neuf heures, le dernier train du tunnel entraînait

Nell et ses compagnons à la surface du comté. Vingt

minutes après, il les déposait à la gare où se reliait le

petit embranchement, détaché du railway de Dumbarton

à Stirling, qui desservait la Nouvelle-Aberfoyle.

La nuit était déjà sombre. De l’horizon au zénith,

quelques vapeurs peu compactes couraient encore dans

les hauteurs du ciel, sous la poussée d’une brise de

nord-ouest qui rafraîchissait l’atmosphère. La journée

avait été belle. La nuit devait l’être aussi.

Arrivés à Stirling, Nell et ses compagnons,

abandonnant le train, sortirent aussitôt de la gare.

Devant eux, entre de grands arbres, se développait

une route qui conduisait aux rives du Forth.

La première impression physique qu’éprouva la

jeune fille fut celle de l’air pur que ses poumons

aspirèrent avidement.

« Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air

chargé de toutes les vivifiantes senteurs de la

campagne !

– Quelles sont ces grandes fumées qui courent au-

dessus de notre tête ? demanda Nell.

– Ce sont des nuages, répondit Harry, ce sont des

vapeurs à demi condensées que le vent pousse dans

l’ouest.

– Ah ! fit Nell, que j’aimerais à me sentir emportée

dans leur silencieux tourbillon ! Et quels sont ces points

scintillants qui brillent à travers les déchirures des

nuées ?

– Ce sont les étoiles dont je t’ai parlé, Nell. Autant

de soleils, autant de centres de mondes, peut-être

semblables au nôtre ! »

Les constellations se dessinaient plus nettement

alors sur le bleu-noir du firmament, que le vent purifiait

peu à peu.

Nell regardait ces milliers d’étoiles brillantes qui

fourmillaient au-dessus de sa tête.

« Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes

yeux peuvent-ils en supporter l’éclat ?

– Ma fille, répondit James Starr, ce sont des soleils,

en effet, mais des soleils qui gravitent à une distance

énorme. Le plus rapproché de ces milliers d’astres, dont

les rayons arrivent jusqu’à nous, c’est cette étoile de la

Lyre, Véga, que tu vois là presque au zénith, et elle est

encore à cinquante mille milliards de lieues. Son éclat

ne peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se

lèvera demain à trente-huit millions de lieues

seulement, et aucun œil humain ne peut le regarder

fixement, car il est plus ardent qu’un foyer de fournaise.

Mais viens, Nell, viens ! »

On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par

la main. Harry marchait à son côté. Jack Ryan allait et

venait comme eût fait un jeune chien, impatient de la

lenteur de ses maîtres.

Le chemin était désert. Nell regardait la silhouette

des grands arbres que le vent agitait dans l’ombre. Elle

les eût volontiers pris pour quelques géants qui

gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les hautes

branches, le profond silence pendant les accalmies,

cette ligne d’horizon qui s’accusait plus nettement,

lorsque la route coupait une plaine, tout l’imprégnait de

sentiments nouveaux et traçait en elle des impressions

ineffaçables. Après avoir interrogé d’abord, Nell se

taisait, et, d’un commun propos, ses compagnons

respectaient son silence. Ils ne voulaient point

influencer par leurs paroles l’imagination sensible de la

jeune fille. Ils préféraient laisser les idées naître d’elles-

mêmes en son esprit.

À onze heures et demie environ, la rive

septentrionale du golfe de Forth était atteinte.

Là, une barque, qui avait été frétée par James Starr,

attendait. Elle devait, en quelques heures, les porter, ses

compagnons et lui, jusqu’au port d’Edimbourg.

Nell vit l’eau brillante qui ondulait à ses pieds sous

l’action du ressac et semblait constellée d’étoiles

tremblotantes.

« Est-ce un lac ? demanda-t-elle.

– Non, répondit Harry, c’est un vaste golfe avec des

eaux courantes, c’est l’embouchure d’un fleuve, c’est

presque un bras de mer. Prends un peu de cette eau dans

le creux de ta main, Nell, et tu verras qu’elle n’est pas

douce comme celle du lac Malcolm. »

La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les

premiers flots et la porta à ses lèvres.

« Cette eau est salée, dit-elle.

– Oui, répondit Harry, la mer a reflué jusqu’ici, car

la marée est pleine. Les trois quarts de notre globe sont

recouverts de cette eau salée, dont tu viens de boire

quelques gouttes !

– Mais si l’eau des fleuves n’est que celle de la mer

que leur versent les nuages, pourquoi est-elle douce ?

demanda Nell.

– Parce que l’eau se dessale en s’évaporant, répondit

James Starr. Les nuages ne sont formés que par

l’évaporation et renvoient sous forme de pluie cette eau

douce à la mer.

– Harry, Harry ! s’écria alors la jeune fille, quelle

est cette lueur rougeâtre qui enflamme l’horizon ? Est-

ce donc une forêt en feu ? »

Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des

basses brumes qui se coloraient dans l’est.

« Non, Nell, répondit Harry. C’est la lune à son

lever.

– Oui, la lune ! s’écria Jack Ryan, un superbe

plateau d’argent que les génies célestes font circuler

dans le firmament, et qui recueille toute une monnaie

d’étoiles !

– Vraiment, Jack ! répondit l’ingénieur en riant, je

ne te connaissais pas ce penchant aux comparaisons

hardies !

– Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste !

Vous voyez bien que les étoiles disparaissent à mesure

que la lune s’avance. Je suppose donc qu’elles tombent

dedans !

– C’est-à-dire, Jack, répondit l’ingénieur, que c’est

la lune qui éteint par son éclat les étoiles de sixième

grandeur, et voilà pourquoi celles-ci s’effacent sur son

passage.

– Que tout cela est beau ! répétait Nell, qui ne vivait

plus que par le regard. Mais je croyais que la lune était

toute ronde ?

– Elle est ronde quand elle est pleine, répondit

James Starr, c’est-à-dire lorsqu’elle se trouve en

opposition avec le soleil. Mais, cette nuit, la lune entre

dans son dernier quartier, elle est écornée déjà, et le

plateau d’argent de notre ami Jack n’est plus qu’un plat

à barbe !

– Ah ! monsieur Starr, s’écria Jack Ryan, quelle

indigne comparaison ! J’allais justement entonner ce

couplet en l’honneur de la lune :





Astre des nuits qui dans ton cours

Viens caresser...





Mais non ! C’est maintenant impossible ! Votre plat à

barbe m’a coupé l’inspiration ! »

Cependant, la lune montait peu à peu sur l’horizon.

Devant elle s’évanouissaient les dernières vapeurs. Au

zénith et dans l’ouest, les étoiles brillaient encore sur un

fond noir que l’éclat lunaire allait graduellement pâlir.

Nell contemplait en silence cet admirable spectacle, ses

yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur

argentée, mais sa main frémissait dans celle d’Harry et

parlait pour elle.

« Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il

faut que nous ayons gravi les pentes de l’Arthur-Seat

avant le lever du soleil ! »

La barque était amarrée à un pieu de la rive. Un

marinier la gardait. Nell et ses compagnons y prirent

place. La voile fut hissée et se gonfla sous la brise du

nord-ouest.

Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune

fille ! Elle avait navigué quelquefois sur les lacs de la

Nouvelle-Aberfoyle, mais l’aviron, si doucement manié

qu’il fût par la main d’Harry, trahissait toujours l’effort

du rameur. Ici, pour la première fois, Nell se sentait

entraînée avec un glissement presque aussi doux que

celui du ballon à travers l’atmosphère. Le golfe était uni

comme un lac. À demi couchée à l’arrière, Nell se

laissait aller à ce balancement. Par instants, en de

certaines embardées, un rayon de lune filtrait jusqu’à la

surface du Forth, et l’embarcation semblait courir sur

une nappe d’argent toute scintillante. De petites

ondulations chantaient le long du bordage. C’était un

ravissement.

Mais il arriva alors que les yeux de Nell se

fermèrent involontairement. Une sorte

d’assoupissement passager la prit. Sa tête s’inclina sur

la poitrine d’Harry, et elle s’endormit d’un tranquille

sommeil.

Harry voulait la réveiller, afin qu’elle ne perdît rien

des magnificences de cette belle nuit.

« Laisse-la dormir, mon garçon, lui dit l’ingénieur.

Deux heures de repos la prépareront mieux à supporter

les impressions du jour. »

À deux heures du matin, l’embarcation arrivait au

pier de Granton. Nell se réveilla, dès qu’elle toucha

terre.

« J’ai dormi ? demanda-t-elle.

– Non, ma fille, répondit James Starr. Tu as

simplement rêvé que tu dormais, voilà tout. »

La nuit était très claire alors. La lune, à mi-chemin

de l’horizon au zénith, dispersait ses rayons à tous les

points du ciel.

Le petit port de Granton ne contenait que deux ou

trois bateaux de pêche, que balançait doucement la

houle du golfe. La brise calmissait aux approches du

matin. L’atmosphère, nettoyée de brumes, promettait

une de ces délicieuses journées d’août que le voisinage

de la mer rend plus belles encore. Une sorte de buée

chaude se dégageait de l’horizon, mais si fine, si

transparente, que les premiers feux du soleil devaient la

boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet

aspect de la mer, lorsqu’elle se confond avec l’extrême

périmètre du ciel. La portée de sa vue s’en trouvait

agrandie, mais son regard ne subissait pas cette

impression particulière que donne l’Océan, lorsque la

lumière semble en reculer les bornes à l’infini.

Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent

James Starr et Jack Ryan qui s’avançaient par les rues

désertes. Dans la pensée de Nell, ce faubourg de la

capitale n’était qu’un assemblage de maisons sombres,

qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule différence

que sa voûte était plus élevée et scintillait de points

brillants. Elle allait d’un pas léger, et jamais Harry

n’était obligé de ralentir le sien, par crainte de la

fatiguer.

« Tu n’es pas lasse ? lui demanda-t-il, après une

demi-heure de marche.

– Non, répondit-elle. Mes pieds ne semblent même

pas toucher à la terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de

nous que j’ai l’envie de m’envoler, comme si j’avais

des ailes !

– Retiens-la ! s’écria Jack Ryan. C’est qu’elle est

bonne à garder, notre petite Nell ! Moi aussi, j’éprouve

cet effet, lorsque je suis resté quelque temps sans sortir

de la houillère !

– Cela est dû, dit James Starr, à ce que nous ne nous

sentons plus écrasés par la voûte de schiste qui recouvre

Coal-city ! Il semble alors que le firmament soit comme

un profond abîme dans lequel on est tenté de s’élancer.

N’est-ce pas ce que tu ressens, Nell ?

– Oui, monsieur Starr, répondit la jeune fille, c’est

bien cela. J’éprouve comme une sorte de vertige !

– Tu t’y feras, Nell, répondit Harry. Tu te feras à

cette immensité du monde extérieur, et peut-être

oublieras-tu alors notre sombre houillère !

– Jamais, Harry ! » répondit Nell.

Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle

eût voulu refaire dans son esprit le souvenir de tout ce

qu’elle venait de quitter.

Entre les maisons endormies de la ville, James Starr

et ses compagnons traversèrent Leith-Walk. Ils

contournèrent Calton Hill, où se dressaient dans la

pénombre l’Observatoire et le monument de Nelson. Ils

suivirent la rue du Régent, franchirent un pont, et

arrivèrent par un léger détour à l’extrémité de la

Canongate.

Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville.

Deux heures sonnaient au clocher gothique de

Canongate-Church.

En cet endroit, Nell s’arrêta.

« Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en

montrant un édifice isolé qui s’élevait au fond d’une

petite place.

– Cette masse, Nell, répondit James Starr, c’est le

palais des anciens souverains de l’Écosse, Holyrood, où

se sont accomplis tant d’événements funèbres ! Là,

l’historien pourrait évoquer bien des ombres royales,

depuis l’ombre de l’infortunée Marie Stuart jusqu’à

celle du vieux roi français Charles X ! Et pourtant,

malgré ces funèbres souvenirs, lorsque le jour sera

venu, Nell, tu ne trouveras pas à cette résidence un

aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses tours

crénelées, Holyrood ne ressemble pas mal à quelque

château de plaisance, auquel le bon plaisir de son

propriétaire a conservé son caractère féodal ! Mais

continuons notre marche. Là, dans l’enceinte même de

l’ancienne abbaye d’Holyrood, se dressent ces roches

superbes de Salisbury que domine l’Arthur-Seat. C’est

là que nous monterons. C’est à sa cime, Nell, que tes

yeux verront le soleil apparaître au-dessus de l’horizon

de mer. »

Ils entrèrent dans le Parc du Roi. Puis, s’élevant

graduellement, ils traversèrent Victoria-Drive,

magnifique route circulaire, praticable aux voitures, que

Walter Scott se félicite d’avoir obtenue avec quelques

lignes de roman.

L’Arthur-Seat n’est, à vrai dire, qu’une colline haute

de sept cent cinquante pieds, dont la tête isolée domine

les hauteurs environnantes. En moins d’une demi-heure,

par un sentier tournant qui en rendait l’ascension facile,

James Starr et ses compagnons atteignirent le crâne de

ce lion auquel ressemble l’Arthur-Seat, lorsqu’on

l’observe du côté de l’ouest.

Là, tous quatre s’assirent, et James Starr, toujours

riche de citations empruntées au grand romancier

écossais, se borna à dire :

« Voici ce qu’a écrit Walter Scott, au chapitre huit

de la Prison d’Edimbourg :

« Si j’avais à choisir un lieu d’où l’on pût voir le

mieux possible le lever et le coucher du soleil, ce serait

cet endroit même. »

« Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder à

paraître, et, pour la première fois, tu pourras le

contempler dans toute sa splendeur. »

Les regards de la jeune fille étaient alors tournés

vers l’est. Harry, placé près d’elle, l’observait avec une

anxieuse attention. N’allait-elle pas être trop vivement

impressionnée par les premiers rayons du jour ? Tous

demeurèrent silencieux. Jack Ryan lui-même se tut.

Déjà une petite ligne pâle, nuancée de rose, se

dessinait au-dessus de l’horizon sur un fond de brumes

légères. Un reste de vapeurs, égarées au zénith, fut

attaqué par le premier trait de lumière. Au pied

d’Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit,

Edimbourg, assoupie encore, apparaissait confusément.

Quelques points lumineux piquaient çà et là l’obscurité.

C’étaient les étoiles matinales qu’allumaient les gens de

la vieille ville. En arrière, dans l’ouest, l’horizon, coupé

de silhouettes capricieuses, bornait une région

accidentée de pics, auxquels chaque rayon solaire allait

mettre une aigrette de feu.

Cependant, le périmètre de la mer se traçait plus

vivement vers l’est. La gamme des couleurs se disposait

peu à peu suivant l’ordre que donne le spectre solaire.

Le rouge des premières brumes allait par dégradation

jusqu’au violet du zénith. De seconde en seconde, la

palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge,

le rouge devenait feu. Le jour se faisait au point

d’intersection que l’arc diurne allait fixer sur la

circonférence de la mer.

En ce moment, les regards de Nell couraient du pied

de la colline jusqu’à la ville, dont les quartiers

commençaient à se détacher par groupes. De hauts

monuments, quelques clochers aigus émergeaient çà et

là, et leurs linéaments se profilaient alors avec plus de

netteté. Il se répandait comme une sorte de lumière

cendrée dans l’espace. Enfin, un premier rayon atteignit

l’œil de la jeune fille. C’était ce rayon vert, qui, soir ou

matin, se dégage de la mer, lorsque l’horizon est pur.

Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et

tendait la main vers un point qui dominait les quartiers

de la nouvelle ville.

« Un feu ! dit-elle.

– Non, Nell, répondit Harry, ce n’est pas un feu.

C’est une touche d’or que le soleil pose au sommet du

monument de Walter Scott ! »

Et, en effet, l’extrême pointe du clocheton, haut de

deux cents pieds, brillait comme un phare de premier

ordre.

Le jour était fait. Le soleil déborda. Son disque

semblait encore humide, comme s’il fût réellement sorti

des eaux de la mer. D’abord élargi par la réfraction, il

se rétrécit peu à peu, de manière à prendre la forme

circulaire. Son éclat, bientôt insoutenable, était celui

d’une bouche de fournaise qui eût troué le ciel.

Nell dut presque aussitôt fermer les yeux. Sur leurs

paupières, trop minces, il lui fallut même appliquer ses

doigts, serrés étroitement.

Harry voulait qu’elle se retournât vers l’horizon

opposé.

« Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux

s’habituent à voir ce que savent voir tes yeux ! »

À travers la paume de ses mains, Nell percevait

encore une lueur rose, qui blanchissait à mesure que le

soleil s’élevait au dessus de l’horizon. Son regard s’y

faisait graduellement. Puis, ses paupières se

soulevèrent, et ses yeux s’imprégnèrent enfin de la

lumière du jour.

La pieuse enfant tomba à genoux, s’écriant :

« Mon Dieu, que votre monde est beau ! »

La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. À ses

pieds se déroulait le panorama d’Edimbourg : les

quartiers neufs et bien alignés de la nouvelle ville,

l’amas confus des maisons et le réseau bizarre des rues

de l’Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet

ensemble, le château accroché à son rocher de basalte et

Calton-Hill, portant sur sa croupe arrondie les ruines

modernes d’un monument grec. De magnifiques routes

plantées rayonnaient de la capitale à la campagne. Au

nord, un bras de mer, le golfe de Forth, entaillait

profondément la côte, sur laquelle s’ouvrait le port de

Leith. Au-dessus, en troisième plan, se développait

l’harmonieux littoral du comté de Fife. Une voie, droite

comme celle du Pirée, reliait à la mer cette Athènes du

Nord. Vers l’ouest s’allongeaient les belles plages de

Newhaven et de Porto-Bello, dont le sable teignait en

jaune les premières lames du ressac. Au large, quelques

chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois

steamers empanachaient le ciel d’un cône de fumée

noire. Puis, au-delà, verdoyait l’immense campagne. De

modestes collines bossuaient çà et là la plaine. Au nord,

les Lomond-Hills, dans l’ouest, le Ben-Lomond et le

Ben-Ledi réverbéraient les rayons solaires, comme si

des glaces éternelles en eussent tapissé les cimes.

Nell ne pouvait parler. Ses lèvres ne murmuraient

que des mots vagues. Ses bras frémissaient. Sa tête était

prise de vertiges. Un instant, ses forces

l’abandonnèrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle

sublime, elle se sentit tout à coup faiblir, et tomba sans

connaissance dans les bras d’Harry, prêts à la recevoir.

Cette jeune fille, dont la vie s’était écoulée

jusqu’alors dans les entrailles du massif terrestre, avait

enfin contemplé ce qui constitue presque tout l’univers,

tel que l’ont fait le Créateur et l’homme. Ses regards,

après avoir plané sur la ville et sur la campagne,

venaient de s’étendre, pour la première fois, sur

l’immensité de la mer et l’infini du ciel.

18



Du lac Lomond au lac Katrine





Harry, portant Nell dans ses bras, suivi de James

Starr et de Jack Ryan, redescendit les pentes d’Arthur-

Seat. Après quelques heures de repos et un déjeuner

réconfortant qui fut pris à Lambret’s-Hotel, on songea à

compléter l’excursion par une promenade à travers le

pays des lacs.

Nell avait recouvré ses forces. Ses yeux pouvaient

désormais s’ouvrir tout grands à la lumière, et ses

poumons aspirer largement cet air vivifiant et salubre.

Le vert des arbres, la nuance variée des plantes, l’azur

du ciel, avaient déployé devant ses regards la gamme

des couleurs.

Le train qu’ils prirent à Général railway station

conduisit Nell et ses compagnons à Glasgow. Là, du

dernier pont jeté sur la Clyde, ils purent admirer le

curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils

passèrent la nuit à Comrie’s Royal-hôtel.

Le lendemain, de la gare d’« Edimbourg and

Glasgow railway », le train devait les conduire

rapidement, par Dumbarton et Balloch, à l’extrémité

méridionale du lac Lomond.

« C’est là le pays de Rob Roy et de Fergus Mac

Gregor ! s’écria James Starr, le territoire si

poétiquement célébré par Walter Scott ! Tu ne connais

pas ce pays, Jack ?

– Je le connais par ses chansons, monsieur Starr,

répondit Jack Ryan, et, lorsqu’un pays a été si bien

chanté, il doit être superbe !

– Il l’est, en effet, s’écria l’ingénieur, et notre chère

Nell en conservera le meilleur souvenir !

– Avec un guide tel que vous, monsieur Starr,

répondit Harry, ce sera double profit, car vous nous

raconterez l’histoire du pays pendant que nous le

regarderons.

– Oui, Harry, dit l’ingénieur, autant que ma

mémoire me le permettra, mais à une condition,

cependant : c’est que le joyeux Jack me viendra en

aide ! Lorsque je serai fatigué de raconter, il chantera !

– Il ne faudra pas me le dire deux fois », répliqua

Jack Ryan en lançant une note vibrante, comme s’il eût

voulu monter son gosier au la du diapason.

Par le railway de Glasgow à Balloch, entre la

métropole commerciale de l’Écosse et l’extrémité

méridionale du lac Lomond, on ne compte qu’une

vingtaine de milles.

Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-

lieu de comté, dont le château, toujours fortifié,

conformément au traité de l’Union, est pittoresquement

campé sur les deux pics d’un gros rocher de basalte.

Dumbarton est situé au confluent de la Clyde et de

la Leven. À ce propos, James Starr raconta quelques

particularités de l’aventureuse histoire de Marie Stuart.

En effet, ce fut de ce bourg qu’elle partit pour aller

épouser François II et devenir reine de France. Là aussi,

après 1815, le ministère anglais médita d’interner

Napoléon ; mais le choix de Sainte-Hélène prévalut, et

voilà pourquoi le prisonnier de l’Angleterre alla mourir

sur un roc de l’Atlantique, pour le plus grand profit de

la légendaire mémoire.

Bientôt, le train s’arrêta à Balloch, près d’une

estacade en bois qui descendait au niveau du lac.

Un bateau à vapeur, le Sinclair, attendait les

touristes qui font l’excursion des lacs. Nell et ses

compagnons s’y embarquèrent, après avoir pris leur

billet pour Inversnaid, à l’extrémité nord du lac

Lomond.

La journée commençait par un beau soleil, bien

dégagé de ces brumes britanniques, dont il se voile le

plus ordinairement. Aucun détail de ce paysage, qui

allait se dérouler sur un parcours de trente milles, ne

devait échapper aux voyageurs du Sinclair. Nell, assise

à l’arrière entre James Starr et Harry, aspirait par tous

ses sens la poésie superbe, dont cette belle nature

écossaise est si largement empreinte.

Jack Ryan allait et venait sur le pont du Sinclair,

interrogeant sans cesse l’ingénieur, qui, cependant,

n’avait pas besoin d’être interrogé. À mesure que ce

pays de Rob Roy se développait à ses regards, il le

décrivait en admirateur enthousiaste.

Dans les premières eaux du lac Lomond, apparurent

d’abord de nombreuses petites îles ou îlots. C’était

comme un semis. Le Sinclair côtoyait leurs rives

escarpées, et, dans l’entre-deux des îles, se dessinaient,

tantôt une vallée solitaire, tantôt une gorge sauvage,

hérissée de rocs abrupts.

« Nell, dit James Starr, chacun de ces îlots a sa

légende, et peut-être sa chanson, aussi bien que les

monts qui encadrent le lac. On peut dire, sans trop de

prétention, que l’histoire de cette contrée est écrite avec

ces caractères gigantesques d’îles et de montagnes.

– Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me

rappelle cette partie du lac Lomond ?

– Que te rappelle-t-elle, Harry ?

– Les mille îles du lac Ontario, si admirablement

décrites par Cooper. Tu dois être comme moi frappée

de cette ressemblance, ma chère Nell, car, il y a

quelques jours, je t’ai lu ce roman qu’on a pu justement

nommer le chef-d’œuvre de l’auteur américain.

– En effet, Harry, répondit la jeune fille, c’est le

même aspect, et le Sinclair se glisse entre ces îles,

comme faisait au lac Ontario le cutter de Jasper Eau-

douce !

– Eh bien, reprit l’ingénieur, cela prouve que les

deux sites méritaient d’être également chantés par deux

poètes ! Je ne connais pas ces mille îles de l’Ontario,

Harry, mais je doute que l’aspect en soit plus varié que

celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage !

Voici l’île Murray, avec son vieux fort Lennox, où

résida la vieille duchesse d’Albany, après la mort de

son père, de son époux, de ses deux fils, décapités par

ordre de Jacques Ier. Voici l’île Clar, l’île Cro, l’île

Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de

végétation, les autres, montrant leur croupe verte et

arrondie. Ici, des mélèzes et des bouleaux. Là, des

champs de bruyères jaunes et desséchées. En vérité !

j’ai quelque peine à croire que les mille îles du lac

Ontario offrent une telle variété de sites !

– Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s’était

retournée vers la rive orientale du lac.

– C’est Balmaha, qui forme l’entrée des Highlands,

répondit James Starr. Là commencent nos hautes terres

d’Écosse. Les ruines que tu aperçois, Nell, sont celles

d’un ancien couvent de femmes, et ces tombes éparses

renferment divers membres de la famille des Mac

Gregor, dont le nom est encore célèbre dans toute la

contrée.

– Célèbre par le sang que cette famille a répandu et

fait répandre ! fit observer Harry.

– Tu as raison, répondit James Starr, et il faut bien

avouer que la célébrité, due aux batailles, est encore la

plus retentissante. Ils vont loin à travers les âges ces

récits de combats...

– Et ils se perpétuent par les chansons », ajouta Jack

Ryan.

Et, à l’appui de son dire, le brave garçon entonna le

premier couplet d’un vieux chant de guerre, qui relatait

les exploits d’Alexandre Mac Gregor, du glen Sraë,

contre sir Humphry Colquhour, de Luss.

Nell écoutait, mais, de ces récits de combats, elle ne

recevait qu’une impression triste. Pourquoi tant de sang

versé sur ces plaines que la jeune fille trouvait

immenses, là où la place, cependant, ne devait manquer

à personne ?

Les rives du lac, qui mesurent de trois à quatre

milles, tendaient à se rapprocher aux abords du petit

port de Luss. Nell put apercevoir un instant la vieille

tour de l’ancien château. Puis, le Sinclair remit le cap

au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben

Lomond, qui s’élève à près de trois mille pieds au-

dessus du niveau du lac.

« L’admirable montagne ! s’écria Nell, et, de son

sommet, que la vue doit être belle !

– Oui, Nell, répondit James Starr. Regarde comme

cette cime se dégage fièrement de la corbeille de

chênes, de bouleaux, de mélèzes, qui tapissent la zone

inférieure du mont ! De là, on aperçoit les deux tiers de

notre vieille Calédonie. C’est ici que le clan de Mac

Gregor faisait sa résidence habituelle, sur la partie

orientale du lac. Non loin, les querelles des Jacobites et

des Hanovriens ont plus d’une fois ensanglanté ces

gorges désolées. Là, pendant les belles nuits, se lève

cette pâle lune, que les vieux récits nomment « la

lanterne de Mac Farlane ». Là, les échos répètent

encore les noms impérissables de Rob Roy et de Mac

Gregor Campbell ! »

Le Ben Lomond, dernier pic de la chaîne des

Grampians, mérite vraiment d’avoir été célébré par le

grand romancier écossais. Ainsi que le fit observer

James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la

cime revêt des neiges éternelles, mais il n’en est peut-

être pas de plus poétique en aucun coin du monde.

« Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond

appartient tout entier au duc de Montrose ! Sa Grâce

possède une montagne comme un bourgeois de Londres

possède un boulingrin dans son jardinet. »

Pendant ce temps, le Sinclair arrivait au village de

Tarbet, sur la rive opposée du lac, où il déposa les

voyageurs qui se rendaient à Inverary. De cet endroit, le

Ben Lomond apparaissait dans toute sa beauté. Ses

flancs, zébrés par le lit des torrents, miroitaient comme

des plaques d’argent en fusion.

À mesure que le Sinclair longeait la base de la

montagne, le pays devenait de plus en plus abrupt. À

peine, çà et là, des arbres isolés, entre autres quelques-

uns de ces saules, dont les baguettes servaient autrefois

à pendre les gens de petite condition.

« Pour économiser le chanvre », fit observer James

Starr.

Le lac, cependant, se rétrécissait en s’allongeant

vers le nord. Les montagnes latérales l’enserraient plus

étroitement. Le bateau à vapeur longea encore quelques

îles et îlots, Inveruglas, Eilad-Whou, où se dressaient

les vestiges d’une forteresse qui appartenait aux Mac

Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le

Sinclair s’arrêta à la station d’Inverslaid.

Là, pendant qu’on préparait leur déjeuner, Nell et

ses compagnons allèrent visiter, près du lieu de

débarquement, un torrent qui se précipitait dans le lac

d’une assez grande hauteur. Il paraissait avoir été planté

là comme un décor, pour le plaisir des touristes. Un

pont tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses,

au milieu d’une poussière liquide. De cet endroit, le

regard embrassait une grande partie du Lomond, et le

Sinclair ne paraissait plus être qu’un point à sa surface.

Le déjeuner achevé, il s’agissait de se rendre au lac

Katrine. Plusieurs voitures, aux armes de la famille

Breadalbane – cette famille qui assurait autrefois le bois

et l’eau à Rob Roy fugitif –, étaient à la disposition des

voyageurs et leur offraient tout ce confort qui distingue

la carrosserie anglaise.

Harry installa Nell sur l’impériale, conformément à

la mode du jour. Ses compagnons et lui prirent place

auprès d’elle. Un magnifique cocher, à livrée rouge,

réunit dans sa main gauche les guides de ses quatre

chevaux, et l’attelage commença à gravir le flanc de la

montagne, en côtoyant le lit sinueux du torrent.

La route était fort escarpée. À mesure qu’elle

s’élevait, la forme des cimes environnantes semblait se

modifier. On voyait grandir superbement toute la chaîne

de la rive opposée du lac et les sommets d’Arroquhar,

dominant la vallée d’Inveruglas. À gauche pointait le

Ben Lomond, qui découvrait ainsi le brusque

escarpement de son flanc septentrional.

Le pays compris entre le lac Lomond et le lac

Katrine présentait un aspect sauvage. La vallée

commençait par des défilés étroits qui aboutissaient au

glen d’Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement à la

jeune fille ces abîmes remplis d’épouvante, au fond

desquels s’était écoulée son enfance. Aussi James Starr

s’empressa-t-il de la distraire par ses récits.

La contrée y prêtait, d’ailleurs. C’est sur les bords

du petit lac d’Ard que se sont accomplis les principaux

événements de la vie de Rob Roy. Là se dressaient des

roches calcaires d’un aspect sinistre, entremêlées de

cailloux, que l’action du temps et de l’atmosphère avait

durcis comme du ciment. De misérables huttes,

semblables à des tanières – de celles qu’on appelle

« bourrochs » –, gisaient au milieu des bergeries en

ruine. On n’eût pu dire si elles étaient habitées par des

créatures humaines ou des bêtes sauvages. Quelques

marmots, aux cheveux déjà décolorés par l’intempérie

du climat, regardaient passer les voitures avec de

grands yeux ébahis.

« Voilà bien, dit James Starr, ce que l’on peut plus

particulièrement appeler le pays de Rob Roy. C’est ici

que l’excellent bailli Nichol Jarvie, digne fils de son

père le diacre, fut saisi par la milice du comte de

Lennox. C’est à cet endroit même qu’il resta suspendu

par le fond de sa culotte, heureusement faite d’un bon

drap d’Écosse, et non de ces camelots légers de

France ! Non loin des sources du Forth, qu’alimentent

les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gué que

franchit le héros pour échapper aux soldats du duc de

Montrose. Ah ! s’il avait connu les sombres retraites de

notre houillère, il aurait pu y défier toutes les

recherches ! Vous le voyez, mes amis, on ne peut faire

un pas dans cette contrée, merveilleuse à tant de titres,

sans rencontrer ces souvenirs du passé dont s’est inspiré

Walter Scott, lorsqu’il a paraphrasé en strophes

magnifiques l’appel aux armes du clan des Mac

Gregor !

– Tout cela est bien dit, monsieur Starr, répliqua

Jack Ryan, mais, s’il est vrai que Nichol Jarvie resta

suspendu par le fond de sa culotte, que devient notre

proverbe : « Bien malin celui qui pourra jamais prendre

la culotte d’un Écossais » ?

– Ma foi, Jack, tu as raison, répondit en riant James

Starr, et cela prouve tout simplement que, ce jour-là,

notre bailli n’était pas vêtu à la mode de ses ancêtres !

– Il eut tort, monsieur Starr !

– Je n’en disconviens pas, Jack ! »

L’attelage, après avoir gravi les abruptes rives du

torrent, redescendit dans une vallée sans arbres, sans

eaux, uniquement couverte d’une maigre bruyère. En

certains endroits, quelques tas de pierres s’élevaient en

pyramides.

« Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque

passant, autrefois, devait y apporter une pierre, pour

honorer le héros couché sous ces tombes. De là est venu

le dicton gaélique : « Malheur à qui passe devant un

cairn sans y déposer la pierre du dernier salut ! » Si les

fils avaient conservé la foi de leurs pères, ces amas de

pierres seraient maintenant des collines. En vérité, dans

cette contrée, tout contribue à développer cette poésie

naturelle innée au cœur des montagnards ! Il en est ainsi

de tous les pays de montagne. L’imagination y est

surexcitée par ces merveilles, et, si les Grecs eussent

habité un pays de plaines, ils n’auraient jamais inventé

la mythologie antique ! »

Pendant ces discours et bien d’autres, la voiture

s’enfonçait dans les défilés d’une vallée étroite, qui eût

été très propice aux ébats des brawnies familiers de la

grande Meg Mérillies. Le petit lac d’Arklet fut laissé

sur la gauche, et une route à pente raide se présenta, qui

conduisait à l’auberge de Stronachlacar, sur la rive du

lac Katrine.

Là, au musoir d’une légère estacade, se balançait un

petit steam-boat, qui portait naturellement le nom de

Rob-Roy. Les voyageurs s’y embarquèrent aussitôt : il

allait partir.

Le lac Katrine ne mesure que dix milles de

longueur, sur une largeur qui ne dépasse jamais deux

milles. Les premières collines du littoral sont encore

empreintes d’un grand caractère.

« Voilà donc ce lac, s’écria James Starr, que l’on a

justement comparé à une longue anguille ! On affirme

qu’il ne gèle jamais. Je n’en sais rien, mais ce qu’il ne

faut point oublier, c’est qu’il a servi de théâtre aux

exploits de la Dame du lac. Je suis certain que, si notre

ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore à sa

surface l’ombre légère de la belle Hélène Douglas !

– Certainement, monsieur Starr, répondit Jack Ryan,

et pourquoi ne la verrais-je point ? Pourquoi cette jolie

femme ne serait elle pas aussi visible sur les eaux du lac

Katrine, que le sont les lutins de la houillère sur les

eaux du lac Malcolm ? »

En cet instant, les sons clairs d’une cornemuse se

firent entendre à l’arrière du Rob-Roy.

Là, un Highlander en costume national préludait, sur

son « bag-pipe » à trois bourdons, dont le plus gros

sonnait le sol, le second le si, et le plus petit l’octave du

gros. Quant au chalumeau, percé de huit trous, il

donnait une gamme de sol majeur dont le fa était

naturel.

Le refrain du Highlander était un chant simple, doux

et naïf. On peut croire, véritablement, que ces mélodies

nationales n’ont été composées par personne, qu’elles

sont un mélange naturel du souffle de la brise, du

murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La

forme du refrain, qui revenait à intervalles réguliers,

était bizarre. Sa phrase se composait de trois mesures à

deux temps, et d’une mesure à trois temps, finissant sur

le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille

époque, il était en majeur, et l’on eût pu l’écrire comme

suit, dans ce langage chiffré qui donne, non les notes,

mais les intervalles des tons :





5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22

5 | 1.2 | 3535 | 1.765 | 11.11





Un homme véritablement heureux alors, ce fut Jack

Ryan. Ce chant des lacs d’Écosse, il le savait. Aussi,

pendant que le Highlander l’accompagnait sur sa

cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne,

consacré aux poétiques légendes de la vieille

Calédonie :

Beaux lacs aux ondes dormantes,

Gardez à jamais

Vos légendes charmantes,

Beaux lacs écossais !



Sur vos bords on trouve la trace

De ces héros tant regrettés,

Ces descendants de noble race,

Que notre Walter a chantés !

Voici la tour où les sorcières

Préparaient leur repas frugal ;

Là, les vastes champs de bruyères,

Où revient l’ombre de Fingal.



Ici passent dans la nuit sombre

Les folles danses des lutins.

Là, sinistre, apparaît dans l’ombre

La face des vieux Puritains !

Et parmi les rochers sauvages,

Le soir, on peut surprendre encore

Waverley, qui, vers vos rivages,

Entraîne Flora Mac Ivor !



La Dame du Lac vient sans doute

Errer là sur son palefroi,

Et Diana, non loin, écoute

Résonner le cor de Rob Roy !

N’a-t-on pas entendu naguère

Fergus au milieu de ses clans,

Entonnant ses pibrochs de guerre,

Réveiller l’écho des Highlands



Si loin de vous, lacs poétiques,

Que le destin mène nos pas,

Ravins, rochers, grottes antiques,

Nos yeux ne vous oublieront pas !

Ô vision trop tôt finie,

Vers nous ne peux-tu revenir

À toi, vieille Calédonie,

À toi, tout notre souvenir !



Beaux lacs aux ondes dormantes,

Gardez à jamais

Vos légendes charmantes,

Beaux lacs écossais !



Il était trois heures du soir. Les rives occidentales du

lac Katrine, moins accidentées, se détachaient alors

dans le double cadre du Ben An et du Ben Venue. Déjà,

à un demi-mille, se dessinait l’étroit bassin, au fond

duquel le Rob-Roy allait débarquer les voyageurs, qui

se rendaient à Stirling par Callander.

Nell était comme épuisée par la tension continue de

son esprit. Un seul mot sortait de ses lèvres : « Mon

Dieu ! mon Dieu ! » chaque fois qu’un nouveau sujet

d’admiration s’offrait à sa vue. Il lui fallait quelques

heures de repos, ne fût-ce que pour fixer plus

durablement le souvenir de tant de merveilles.

À ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda

la jeune fille avec émotion et lui dit :

« Nell, ma chère Nell, bientôt nous serons rentrés

dans notre sombre domaine ! Ne regretteras-tu rien de

ce que tu as vu pendant ces quelques heures passées à la

pleine lumière du jour ?

– Non, Harry, répondit la jeune fille. Je me

souviendrai, mais c’est avec bonheur que je rentrerai

avec toi dans notre bien-aimée houillère.

– Nell, demanda Harry d’une voix dont il voulait en

vain contenir l’émotion, veux-tu qu’un lien sacré nous

unisse à jamais devant Dieu et devant les hommes ?

Veux-tu de moi pour époux ?

– Je le veux, Harry, répondit Nell, en le regardant de

ses yeux si purs, je le veux, si tu crois que je puisse

suffire à ta vie... »

Nell n’avait pas achevé cette phrase, dans laquelle

se résumait tout l’avenir d’Harry, qu’un inexplicable

phénomène se produisait.

Le Rob-Roy, bien qu’il fût encore à un demi-mille

de la rive, éprouvait un choc brusque. Sa quille venait

de heurter le fond du lac, et sa machine, malgré tous ses

efforts, ne put l’en arracher.

Et si cet accident était arrivé, c’est que, dans sa

portion orientale, le lac Katrine venait de se vider

presque subitement, comme si une immense fissure se

fût ouverte sous son lit. En quelques secondes, il s’était

asséché, ainsi qu’un littoral au plus bas d’une grande

marée d’équinoxe. Presque tout son contenu avait fui à

travers les entrailles du sol.

« Mes amis, s’était écrié James Starr, comme si la

cause du phénomène se fût soudain révélée à son esprit,

Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle ! »

19



Une dernière menace





Ce jour-là, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux

s’accomplissaient d’une façon régulière. On entendait

au loin le fracas des cartouches de dynamite, faisant

éclater le filon carbonifère. Ici, c’étaient les coups de

pic et de pince qui provoquaient l’abattage du charbon ;

là, le grincement des perforatrices, dont les fleurets

trouaient les failles de grès ou de schiste. Il se faisait de

longs bruits caverneux. L’air aspiré par les machines

fusait à travers les galeries d’aération. Les portes de

bois se refermaient brusquement sous ces violentes

poussées. Dans les tunnels inférieurs, les trains de

wagonnets, mus mécaniquement, passaient avec une

vitesse de quinze milles à l’heure, et les timbres

automatiques prévenaient les ouvriers de se blottir dans

les refuges. Les cages montaient et descendaient sans

relâche, halées par les énormes tambours des machines

installées à la surface du sol. Les disques, poussés à

plein feu, éclairaient vivement Coal-city.

L’exploitation était donc conduite avec la plus

grande activité. Le filon s’égrenait dans les wagonnets,

qui venaient par centaines se vider dans les bennes, au

fond des puits d’extraction. Pendant qu’une partie des

mineurs se reposait après les travaux nocturnes, les

équipes de jour travaillaient sans perdre une heure.

Simon Ford et Madge, leur dîner terminé, s’étaient

installés dans la cour du cottage. Le vieil overman

faisait sa sieste accoutumée. Il fumait sa pipe bourrée

d’excellent tabac de France. Lorsque les deux époux

causaient, c’était pour parler de Nell, de leur garçon, de

James Starr, de cette excursion à la surface de la terre.

Où étaient-ils ? Que faisaient-ils en ce moment ?

Comment, sans éprouver la nostalgie de la houillère,

pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?

En ce moment, un mugissement d’une violence

extraordinaire se fit soudain entendre. C’était à croire

qu’une énorme cataracte se précipitait dans la houillère.

Simon Ford et Madge s’étaient levés brusquement.

Presque aussitôt les eaux du lac Malcolm se

gonflèrent. Une haute vague, déferlant comme une lame

de mascaret, envahit la rive et vint se briser contre le

mur du cottage.

Simon Ford, saisissant Madge, l’avait rapidement

entraînée au premier étage de l’habitation.

En même temps, des cris s’élevaient de toutes parts

dans Coal-city, menacée par cette inondation subite.

Ses habitants cherchaient refuge jusque sur les hautes

roches schisteuses, qui formaient le littoral du lac.

La terreur était au comble. Déjà quelques familles

de mineurs, à demi affolées, se précipitaient vers le

tunnel, pour gagner les étages supérieurs. On pouvait

craindre que la mer n’eût fait irruption dans la houillère,

dont les galeries s’enfonçaient jusque sous le canal du

Nord. La crypte, si vaste qu’elle fût, aurait été

entièrement noyée. Pas un des habitants de la Nouvelle-

Aberfoyle n’eût échappé à la mort.

Mais, au moment où les premiers fuyards

atteignaient l’orifice du tunnel, ils se trouvèrent en face

de Simon Ford, qui avait aussitôt quitté le cottage.

« Arrêtez, arrêtez, mes amis ! leur cria le vieil

overman. Si notre cité devait être envahie, l’inondation

courrait plus vite que vous, et personne ne lui

échapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout

danger paraît être écarté.

– Et nos compagnons qui sont occupés aux travaux

du fond ? s’écrièrent quelques-uns des mineurs.

– Il n’y a rien à craindre pour eux, répondit Simon

Ford. L’exploitation se fait à un étage supérieur au lit

du lac ! »

Les faits devaient donner raison au vieil overman.

L’envahissement de l’eau s’était produit subitement ;

mais, réparti à l’étage inférieur de la vaste houillère, il

n’avait eu d’autre effet que de surélever de quelques

pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n’était donc

pas compromise, et l’on pouvait espérer que

l’inondation, entraînée dans les plus basses profondeurs

de la houillère, encore inexploitées, n’aurait fait aucune

victime.

Quant à cette inondation, si elle était due à

l’épanchement d’une nappe intérieure à travers les

fissures du massif, ou si quelque cours d’eau du sol

s’était précipité par son lit effondré jusqu’aux derniers

étages de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne

pouvaient le dire. Quant à penser qu’il s’agissait là d’un

simple accident, tel qu’il s’en produit quelquefois dans

les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.

Mais, le soir même, on savait à quoi s’en tenir. Les

journaux du comté publiaient le récit de cet étrange

phénomène, dont le lac Katrine avait été le théâtre.

Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui étaient

revenus en toute hâte au cottage, confirmaient ces

nouvelles, et apprenaient, non sans grande satisfaction,

que tout se bornait à des dégâts matériels dans la

Nouvelle-Aberfoyle.

Ainsi donc, le lit du lac Katrine s’était subitement

effondré. Ses eaux avaient fait irruption à travers une

large fissure jusque dans la houillère. Au lac favori du

romancier écossais, il ne restait plus de quoi mouiller

les jolis pieds de la Dame du Lac – du moins dans toute

sa partie méridionale. Un étang de quelques acres, voilà

à quoi il était réduit, là où son lit se trouvait en

contrebas de la portion effondrée.

Quel retentissement eut cet événement bizarre !

C’était la première fois, sans doute, qu’un lac se vidait

en quelques instants dans les entrailles du sol. Il n’y

avait plus, maintenant, qu’à rayer celui-ci des cartes du

Royaume-Uni, jusqu’à ce qu’on l’eût rempli de

nouveau – par souscription publique –, après avoir

préalablement bouché la fissure. Walter Scott en fût

mort de désespoir, s’il eût encore été de ce monde !

Après tout, l’accident était explicable. En effet,

entre la profonde cavité et le lit du lac, l’étage des

terrains secondaires se réduisait à une mince couche,

par suite d’une disposition géologique particulière du

massif.

Mais, si cet éboulement semblait être dû à une cause

naturelle, James Starr, Simon et Harry Ford se

demandèrent, eux, s’il ne fallait pas l’attribuer à la

malveillance. Les soupçons étaient revenus avec plus de

force à leur esprit. Le génie malfaisant allait-il donc

recommencer ses entreprises contre les exploitants de la

riche houillère ?

Quelques jours après, James Starr en causait au

cottage avec le vieil overman et son fils.

« Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse

s’expliquer de lui-même, j’ai comme un pressentiment

qu’il rentre dans la catégorie de ceux dont nous

recherchons encore la cause !

– Je pense comme vous, monsieur James, répondit

Simon Ford ; mais, si vous m’en croyez, n’ébruitons

rien et faisons notre enquête nous-mêmes.

– Oh ! s’écria l’ingénieur, j’en connais le résultat

d’avance !

– Eh ! quel sera-t-il ?

– Nous trouverons les preuves de la malveillance,

mais non le malfaiteur !

– Cependant il existe ! répondit Simon Ford. Où se

cache-t-il ? Un seul être, si pervers qu’il soit, pourrait-il

mener à bien une idée aussi infernale que celle de

provoquer l’effondrement d’un lac ? Vraiment, je finirai

par croire, avec Jack Ryan, que c’est quelque génie de

la houillère, qui nous en veut d’avoir envahi son

domaine ! »

Il va sans dire que Nell, autant que possible, était

tenue en dehors de ces conciliabules. Elle aidait,

d’ailleurs, au désir qu’on avait de ne lui en rien laisser

soupçonner. Son attitude témoignait, toutefois, qu’elle

partageait les préoccupations de sa famille adoptive. Sa

figure attristée portait la marque des combats intérieurs

qui l’agitaient.

Quoi qu’il en soit, il fut résolu que James Starr,

Simon et Harry Ford retourneraient sur le lieu même de

l’éboulement, et qu’ils essaieraient de se rendre compte

de ses causes. Ils ne parlèrent à personne de leur projet.

À qui n’eût pas connu l’ensemble des faits qui lui

servaient de base, l’opinion de James Starr et de ses

amis devait sembler absolument inadmissible.

Quelques jours après, tous trois, montant un léger

canot que manœuvrait Harry, vinrent examiner les

piliers naturels qui soutenaient la partie du massif, dans

laquelle se creusait le lit du lac Katrine.

Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient

été attaqués à coups de mine. Les traces noircies étaient

encore visibles, car les eaux avaient baissé par suite

d’infiltrations, et l’on pouvait arriver jusqu’à la base de

la substruction.

Cette chute d’une portion des voûtes du dôme avait

été préméditée, puis exécutée de main d’homme.

« Aucun doute n’est possible, dit James Starr. Et qui

sait ce qui serait arrivé, si, au lieu de ce petit lac,

l’effondrement eût ouvert passage aux eaux d’une mer !

– Oui ! s’écria le vieil overman avec un sentiment

de fierté, il n’aurait pas fallu moins d’une mer pour

noyer notre Aberfoyle ! Mais, encore une fois, quel

intérêt peut avoir un être quelconque à la ruine de notre

exploitation ?

– C’est incompréhensible, répondit James Starr. Il

ne s’agit pas là d’une bande de malfaiteurs vulgaires

qui, de l’antre où ils s’abritent, se répandraient sur le

pays pour voler et piller ! De tels méfaits, depuis trois

ans, auraient révélé leur existence ! Il ne s’agit pas, non

plus, comme j’y ai pensé quelquefois, de contrebandiers

ou de faux monnayeurs, cachant dans quelque recoin

encore ignoré de ces immenses cavernes leur coupable

industrie, et intéressés par suite à nous en chasser. On

ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande

pour la garder ! Il est clair cependant qu’un ennemi

implacable a juré la perte de la Nouvelle-Aberfoyle, et

qu’un intérêt le pousse à chercher tous les moyens

possibles d’assouvir la haine qu’il nous a vouée ! Trop

faible, sans doute, pour agir ouvertement, c’est dans

l’ombre qu’il prépare ses embûches, mais l’intelligence

qu’il y déploie fait de lui un être redoutable. Mes amis,

il possède mieux que nous tous les secrets de notre

domaine, puisque depuis si longtemps il échappe à

toutes nos recherches ! C’est un homme du métier, un

habile parmi les habiles, à coup sûr, Simon. Ce que

nous avons surpris de sa façon d’opérer en est la preuve

manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu quelque

ennemi personnel, sur lequel vos soupçons puissent se

porter ? Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine

que le temps n’éteint pas. Remontez au plus haut dans

votre vie, s’il le faut. Tout ce qui se passe est l’œuvre

d’une sorte de folie froide et patiente, qui exige que

vous évoquiez sur ce point jusqu’à vos plus lointains

souvenirs ! »

Simon Ford ne répondit pas. On voyait que

l’honnête overman, avant de s’expliquer, interrogeait

avec candeur tout son passé. Enfin, relevant la tête :

« Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous

n’avons jamais fait de mal à personne. Nous ne croyons

pas que nous puissions avoir un ennemi, un seul !

– Ah ! s’écria l’ingénieur, si Nell voulait enfin

parler !

– Monsieur Starr, et vous, mon père, répondit Harry,

je vous en supplie, gardons encore pour nous seuls le

secret de notre enquête ! N’interrogez pas ma pauvre

Nell ! Je la sens déjà anxieuse et tourmentée. Il est

certain pour moi que son cœur contient à grand-peine

un secret qui l’étouffe. Si elle se tait, c’est ou qu’elle

n’a rien à dire, ou qu’elle ne croit pas devoir parler !

Nous ne pouvons pas douter de son affection pour nous,

pour nous tous ! Plus tard, si elle m’apprend ce qu’elle

nous a tu jusqu’ici, vous en serez instruits aussitôt.

– Soit, Harry, répondit l’ingénieur, et cependant ce

silence, si Nell sait quelque chose, est vraiment bien

inexplicable ! »

Et comme Harry allait se récrier :

« Sois tranquille, ajouta l’ingénieur. Nous ne dirons

rien à celle qui doit être ta femme.

– Et qui le serait sans plus attendre, si vous le

vouliez, mon père !

– Mon garçon, dit Simon Ford, dans un mois, jour

pour jour, ton mariage se fera. Vous tiendrez lieu de

père à Nell, monsieur James ?

– Comptez sur moi, Simon », répondit l’ingénieur.

James Starr et ses deux compagnons revinrent au

cottage. Ils ne dirent rien du résultat de leur exploration,

et, pour tout le monde de la houillère, l’effondrement

des voûtes resta à l’état de simple accident. Il n’y avait

qu’un lac de moins en Écosse.

Nell avait peu à peu repris ses occupations

habituelles. De cette visite à la surface du comté, elle

avait gardé d’impérissables souvenirs qu’Harry utilisait

pour son instruction. Mais cette initiation à la vie du

dehors ne lui avait laissé aucun regret. Elle aimait,

comme avant cette exploration, le sombre domaine où,

femme, elle continuerait de demeurer, après y avoir

vécu enfant et jeune fille.

Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de

Nell avait fait grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle.

Les compliments affluèrent au cottage. Jack Ryan ne

fut pas le dernier à y apporter les siens. On le surprenait

aussi à étudier au loin ses meilleures chansons pour une

fête à laquelle toute la population de Coal-city devait

prendre part.

Mais il arriva que, pendant le mois qui précéda le

mariage, la Nouvelle-Aberfoyle fut plus éprouvée

qu’elle ne l’avait jamais été. On eût dit que l’approche

de l’union de Nell et d’Harry provoquait catastrophes

sur catastrophes. Les accidents se produisaient

principalement dans les travaux du fond, sans que la

véritable cause pût en être connue.

Ainsi, un incendie dévora le boisage d’une galerie

inférieure, et on retrouva la lampe que l’incendiaire

avait employée. Harry et ses compagnons durent risquer

leur vie pour arrêter ce feu, qui menaçait de détruire le

gisement, et ils n’y parvinrent qu’en employant les

extincteurs, remplis d’une eau chargée d’acide

carbonique, dont la houillère était prudemment

pourvue.

Une autre fois, ce fut un éboulement dû à la rupture

des étançons d’un puits, et James Starr constata que ces

étançons avaient été préalablement attaqués à la scie.

Harry, qui surveillait les travaux sur ce point, fut

enseveli sous les décombres et n’échappa que par

miracle à la mort.

Quelques jours après, sur le tramway à traction

mécanique, le train de wagonnets sur lequel Harry était

monté, tamponna un obstacle et fut culbuté. On

reconnut ensuite qu’une poutre avait été placée en

travers de la voie.

Bref, ces faits se multiplièrent tellement, qu’une

sorte de panique se déclara parmi les mineurs. Il ne

fallait rien de moins que la présence de leurs chefs pour

les retenir sur les travaux.

« Mais ils sont donc toute une bande, ces

malfaiteurs ! répétait Simon Ford, et nous ne pouvons

mettre la main sur un seul ! »

On recommença les recherches. La police du comté

se tint sur pied nuit et jour, mais elle ne put rien

découvrir. James Starr défendit à Harry, que cette

malveillance semblait viser plus directement, de

s’aventurer jamais seul hors du centre des travaux.

On en agit de même à l’égard de Nell, à laquelle, sur

les instances de Harry, on cachait, néanmoins, toutes

ces tentatives criminelles, qui pouvaient lui rappeler le

souvenir du passé. Simon Ford et Madge la gardaient

jour et nuit avec une sorte de sévérité, ou plutôt de

sollicitude farouche. La pauvre enfant s’en rendait

compte, mais pas une remarque, pas une plainte ne lui

échappa. Se disait-elle que si l’on en agissait ainsi,

c’était dans son intérêt ? Oui, probablement. Toutefois,

elle aussi, à sa façon, semblait veiller sur les autres, et

ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu’elle

aimait étaient réunis au cottage. Le soir, quand Harry

rentrait, elle ne pouvait retenir un mouvement de joie

folle, peu compatible avec sa nature, d’ordinaire plus

réservée qu’expansive. La nuit une fois passée, elle était

debout, avant tous les autres. Son inquiétude la

reprenait dès le matin, à l’heure de la sortie pour les

travaux du fond.

Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur

mariage fût un fait accompli, Il lui semblait que, devant

cet acte irrévocable, la malveillance, devenue inutile,

désarmerait, et que Nell ne se sentirait en sûreté que

lorsqu’elle serait sa femme. Cette impatience était

d’ailleurs partagée par James Starr aussi bien que par

Simon Ford et Madge. Chacun comptait les jours.

La vérité est que chacun était sous le coup des plus

sinistres pressentiments. Cet ennemi caché, qu’on ne

savait où prendre et comment combattre, on se disait

tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne lui était

sans doute indifférent. Cet acte solennel du mariage

d’Harry et de la jeune fille pouvait donc être l’occasion

de quelque machination nouvelle de sa haine.

Un matin, huit jours avant l’époque convenue pour

la cérémonie, Nell, poussée sans doute par quelque

sinistre pressentiment, était parvenue à sortir la

première du cottage, dont elle voulait observer les

abords.

Arrivée au seuil, un cri d’indicible angoisse

s’échappa de sa bouche.

Ce cri retentit dans toute l’habitation, et attira en un

instant Madge, Simon et Harry près de la jeune fille.

Nell était pâle comme la mort, le visage bouleversé,

les traits empreints d’une épouvante inexprimable. Hors

d’état de parler, son regard était fixé sur la porte du

cottage, qu’elle venait d’ouvrir. Sa main crispée y

désignait ces lignes, qui avaient été tracées pendant la

nuit et dont la vue la terrifiait :





Simon Ford, tu m’as volé le dernier filon de nos

vieilles houillères ! Harry, ton fils, m’a volé Nell !

Malheur à vous ! malheur à tous ! malheur à la

Nouvelle-Aberfoyle !

SILFAX.

« Silfax ! s’écrièrent à la fois Simon Ford et Madge.

– Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le

regard se portait alternativement de son père à la jeune

fille.

– Silfax ! répétait Nell avec désespoir, Silfax ! »

Et tout son être frémissait en murmurant ce nom,

pendant que Madge, s’emparant d’elle, la reconduisait

presque de force à sa chambre.

James Starr était accouru. Après avoir lu et relu la

phrase menaçante :

« La main qui a tracé ces lignes, dit-il, est celle qui

m’avait écrit la lettre contradictoire de la vôtre, Simon !

Cet homme se nomme Silfax ! Je vois à votre trouble

que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ? »

20



Le pénitent





Ce nom avait été toute une révélation pour le vieil

overman.

C’était celui du dernier « pénitent » de la fosse

Dochart.

Autrefois, avant l’invention de la lampe de sûreté,

Simon Ford avait connu cet homme farouche, qui, au

risque de sa vie, allait chaque jour provoquer les

explosions partielles du grisou. Il avait vu cet être

étrange, rôdant dans la mine, toujours accompagné d’un

énorme harfang, sorte de chouette monstrueuse, qui

l’aidait dans son périlleux métier en portant une mèche

enflammée là où la main de Silfax ne pouvait atteindre.

Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en même temps

que lui, une petite orpheline, née dans la mine et qui

n’avait plus pour parent que lui, son arrière-grand-père.

Cette enfant, évidemment, c’était Nell. Depuis quinze

ans, tous deux auraient donc vécu dans quelque secret

abîme, jusqu’au jour où Nell fut sauvée par Harry.

Le vieil overman, en proie à la fois à un sentiment

de pitié et de colère, communiqua à l’ingénieur et à son

fils ce que la vue de ce nom de Silfax venait de lui

révéler.

Cela éclaircissait toute la situation. Silfax était l’être

mystérieux vainement cherché dans les profondeurs de

la Nouvelle-Aberfoyle !

« Ainsi, vous l’avez connu, Simon ? demanda

l’ingénieur.

– Oui, en vérité, répondit l’overman. L’homme au

harfang ! Il n’était déjà plus jeune. Il devait avoir

quinze ou vingt ans de plus que moi. Une sorte de

sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour

ne craindre ni l’eau ni le feu ! C’était par goût qu’il

avait choisi le métier de pénitent, dont peu se

souciaient. Cette dangereuse profession avait dérangé

ses idées. On le disait méchant, et il n’était peut-être

que fou. Sa force était prodigieuse. Il connaissait la

houillère comme pas un – aussi bien que moi tout au

moins. On lui accordait une certaine aisance. Ma foi, je

le croyais mort depuis bien des années.

– Mais, reprit James Starr, qu’entend-il par ces

mots : « Tu m’as volé le dernier filon de nos vieilles

houillères » ?

– Ah ! voilà, répondit Simon Ford. Il y a longtemps

déjà, Silfax, dont la cervelle, je vous l’ai dit, a toujours

été dérangée, prétendait avoir des droits sur l’ancienne

Aberfoyle. Aussi son humeur devenait-elle de plus en

plus farouche à mesure que la fosse Dochart – sa fosse !

– s’épuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres

entrailles que chaque coup de pic lui arrachât du corps !

Tu dois te souvenir de cela, Madge ?

– Oui, Simon, répondit la vieille Écossaise.

– Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford,

depuis que j’ai vu le nom de Silfax sur cette porte ;

mais, je le répète, je le croyais mort, et je ne pouvais

imaginer que cet être malfaisant, que nous avons tant

cherché, fût l’ancien pénitent de la fosse Dochart !

– En effet, dit James Starr, tout s’explique. Un

hasard a révélé à Silfax l’existence du nouveau

gisement. Dans son égoïsme de fou, il aura voulu s’en

constituer le défenseur. Vivant dans la houillère, la

parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret,

Simon, et su que vous me demandiez en toute hâte au

cottage. De là, cette lettre contradictoire de la vôtre ; de

là, après mon arrivée, le bloc de pierre lancé contre

Harry et les échelles détruites du puits Yarow ; de là,

l’obturation des fissures à la paroi du nouveau

gisement ; de là, enfin, notre séquestration, puis notre

délivrance, qui s’est accomplie grâce à la secourable

Nell, sans doute, à l’insu et malgré ce Silfax !

– Vous venez de raconter les choses comme elles

ont évidemment dû se passer, monsieur James, répondit

Simon Ford. Le vieux pénitent est certainement fou,

maintenant !

– Cela vaut mieux, dit Madge.

– Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tête,

car ce doit être une folie terrible que la sienne ! Ah ! je

comprends que Nell ne puisse songer à lui sans

épouvante, et je comprends aussi qu’elle n’ait pas voulu

dénoncer son grand-père ! Quelles tristes années elle a

dû passer près de ce vieillard !

– Bien tristes ! répondit Simon Ford, entre ce

sauvage et son harfang, non moins sauvage que lui !

Car, bien sûr, il n’est pas mort, cet oiseau ! Ce ne peut

être que lui qui a éteint notre lampe, lui qui a failli

couper la corde à laquelle étaient suspendus Harry et

Nell !...

– Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du

mariage de sa petite-fille avec notre fils semble avoir

exaspéré la rancune et redoublé la rage de Silfax !

– Le mariage de Nell avec le fils de celui qu’il

accuse de lui avoir volé le dernier gisement des

Aberfoyle ne peut, en effet, qu’avoir porté son irritation

au comble ! reprit Simon Ford.

– Il faudra pourtant bien qu’il prenne son parti de

cette union ! s’écria Harry. Si étranger qu’il soit à la vie

commune, on finira bien par l’amener à reconnaître que

la nouvelle existence de Nell vaut mieux que celle qu’il

lui faisait dans les abîmes de la houillère ! Je suis sûr,

monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur

lui, nous parviendrions à lui faire entendre raison !...

– On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre

Harry ! répondit l’ingénieur. Mieux vaut sans doute

connaître son ennemi que l’ignorer, mais tout n’est pas

fini, parce que nous savons aujourd’hui ce qu’il est.

Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour

commencer, Harry, il faut interroger Nell ! Il le faut !

Elle comprendra que, à l’heure qu’il est, son silence

n’aurait plus de raison. Dans l’intérêt même de son

grand-père, il convient qu’elle parle. Il importe autant

pour lui que pour nous, que nous puissions mettre à

néant ses sinistres projets.

– Je ne doute pas, monsieur Starr, répondit Harry,

que Nell ne vienne de son propre mouvement au-devant

de vos questions. Vous le savez maintenant, c’est par

conscience, c’est par devoir qu’elle s’est tue jusqu’ici.

C’est par devoir, c’est par conscience qu’elle parlera

dès que vous le voudrez. Ma mère a bien fait de la

reconduire dans sa chambre. Elle avait grand besoin de

se recueillir, mais je vais l’aller chercher...

– C’est inutile, Harry », dit d’une voix ferme et

claire la jeune fille, qui entrait au moment même dans

la grande salle du cottage.

Nell était pâle. Ses yeux disaient combien elle avait

pleuré ; mais on la sentait résolue à la démarche que sa

loyauté lui commandait en ce moment.

« Nell ! s’était écrié Harry, en s’élançant vers la

jeune fille.

– Harry, répondit Nell, qui d’un geste arrêta son

fiancé, ton père, ta mère et toi, il faut aujourd’hui que

vous sachiez tout. Il faut que vous n’ignoriez rien non

plus, monsieur Starr, de ce qui concerne l’enfant que

vous avez accueillie sans la connaître et qu’Harry pour

son malheur, hélas ! a tirée de l’abîme.

– Nell ! s’écria Harry.

– Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant

silence à Harry.

– Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je

n’ai jamais connu de mère que le jour où je suis entrée

ici, ajouta-t-elle en regardant Madge.

– Que ce jour soit béni, ma fille ! répondit la vieille

Écossaise.

– Je n’ai jamais connu de père que le jour où j’ai vu

Simon Ford, reprit Nell, et d’ami que le jour où la main

d’Harry a touché la mienne ! Seule, j’ai vécu pendant

quinze ans, dans les recoins les plus reculés de la mine,

avec mon grand-père. Avec lui, c’est beaucoup dire. Par

lui serait plus juste. Je le voyais à peine. Lorsqu’il

disparut de l’ancienne Aberfoyle, il se réfugia dans ces

profondeurs que lui seul connaissait. À sa façon, il était

alors bon pour moi, quoique effrayant. Il me nourrissait

de ce qu’il allait chercher au-dehors ; mais j’ai le vague

souvenir que, d’abord, pendant mes plus jeunes années,

j’ai eu pour nourrice une chèvre, dont la perte m’a bien

désolée. Grand-père, me voyant si chagrine, la remplaça

d’abord par un autre animal – un chien, me dit-il.

Malheureusement, ce chien était gai. Il aboyait. Grand-

père n’aimait pas la gaieté. Il avait horreur du bruit. Il

m’avait appris le silence, et n’avait pu l’apprendre au

chien. Le pauvre animal disparut presque aussitôt.

Grand-père avait pour compagnon un oiseau farouche,

un harfang, qui d’abord me fit horreur ; mais cet oiseau,

malgré la répulsion qu’il m’inspirait, me prit en une

telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en était

venu à m’obéir mieux qu’à son maître, et cela même

m’inquiétait pour lui. Grand-père était jaloux. Le

harfang et moi, nous nous cachions le plus que nous

pouvions d’être trop bien ensemble ! Nous comprenions

qu’il le fallait !... Mais c’est trop vous parler de moi !

C’est de vous qu’il s’agit...

– Non, ma fille, répondit James Starr. Dis les choses

comme elles te viennent.

– Mon grand-père, reprit Nell, avait toujours vu

d’un très mauvais œil votre voisinage dans la houillère.

L’espace ne manquait pas, cependant. C’était loin, bien

loin de vous qu’il se choisissait des refuges. Cela lui

déplaisait de vous sentir là. Quand je le questionnais sur

les gens de là-haut, son visage s’assombrissait, il ne

répondait pas et devenait comme muet pour longtemps.

Mais où sa colère éclata, ce fut quand il s’aperçut que,

ne vous contentant plus du vieux domaine, vous

sembliez vouloir empiéter sur le sien. Il jura que si vous

parveniez à pénétrer dans la nouvelle houillère, connue

de lui seul jusqu’alors, vous péririez ! Malgré son âge,

sa force est encore extraordinaire, et ses menaces me

firent trembler pour vous et pour lui.

– Continue, Nell, dit Simon Ford à la jeune fille, qui

s’était interrompue un instant, comme pour mieux

rassembler ses souvenirs.

– Après votre première tentative, reprit Nell, dès que

grand-père vous vit pénétrer dans la galerie de la

Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha l’ouverture et en fit

une prison pour vous. Je ne vous connaissais que

comme des ombres, vaguement entrevues dans

l’obscure houillère ; mais je ne pus supporter l’idée que

des chrétiens allaient mourir de faim dans ces

profondeurs, et, au risque d’être prise sur le fait, je

parvins à vous procurer pendant quelques jours un peu

d’eau et de pain !... J’aurais voulu vous guider au-

dehors, mais il était si difficile de tromper la

surveillance de mon grand-père ! Vous alliez mourir !

Jack Ryan et ses compagnons arrivèrent... Dieu a

permis que je les aie rencontrés ce jour-là ! Je les

entraînai jusqu’à vous. Au retour, mon grand-père me

surprit. Sa colère contre moi fut terrible. Je crus que

j’allais périr de sa main ! Depuis lors, la vie devint

insupportable pour moi. Les idées de mon grand-père

s’égarèrent tout à fait. Il se proclamait le roi de l’ombre

et du feu ! Quand il entendait vos pics frapper ces filons

qu’il regardait comme les siens, il devenait furieux et

me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible ;

tant il me gardait de près. Enfin, il y a trois mois, dans

un accès de démence sans nom, il me descendit dans

l’abîme où vous m’avez trouvée, et il disparut, après

avoir vainement appelé l’harfang, qui resta fidèlement

près de moi. Depuis quand étais-je là ? je l’ignore !

Tout ce que je sais, c’est que je me sentais mourir,

quand tu es arrivé, mon Harry, et quand tu m’as

sauvée ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux Silfax

ne peut pas être la femme d’Harry Ford, puisqu’il y va

de ta vie, de votre vie à tous !

– Nell ! s’écria Harry.

– Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il

n’est qu’un moyen de conjurer votre perte : c’est que je

retourne près de mon grand-père. Il menace toute la

Nouvelle-Aberfoyle !... C’est une âme incapable de

pardon, et nul ne peut savoir ce que le génie de la

vengeance lui aura inspiré ! Mon devoir est clair. Je

serais la plus misérable des créatures si j’hésitais à

l’accomplir. Adieu ! et merci ! Vous m’avez fait

connaître le bonheur dès ce monde ! Quoi qu’il arrive,

pensez que mon cœur tout entier restera au milieu de

vous ! »

À ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de

douleur, s’étaient levés.

« Quoi, Nell ! s’écrièrent-ils avec désespoir, tu

voudrais nous quitter ! »

James Starr les écarta d’un geste plein d’autorité, et,

allant droit à Nell, il lui prit les deux mains.

« C’est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que

tu devais dire ; mais voici ce que nous avons à te

répondre. Nous ne te laisserons pas partir, et, s’il le

faut, nous te retiendrons par la force. Nous crois-tu

donc capables de cette lâcheté d’accepter ton offre

généreuse ? Les menaces de Silfax sont redoutables,

soit ! Mais, après tout, un homme n’est qu’un homme,

et nous prendrons nos précautions. Cependant, peux-tu,

dans l’intérêt de Silfax même, nous renseigner sur ses

habitudes, nous dire où il se cache ? Nous ne voulons

qu’une chose : le mettre hors d’état de nuire, et peut-

être le ramener à la raison.

– Vous voulez l’impossible, répondit Nell. Mon

grand-père est partout et nulle part. Je n’ai jamais connu

ses retraites ! Je ne l’ai jamais vu endormi. Quand il

avait trouvé quelque refuge, il me laissait seule et

disparaissait. Lorsque j’ai pris ma résolution, monsieur

Starr, je savais tout ce que vous pouviez me répondre.

Croyez-moi ! Il n’y a qu’un moyen de désarmer mon

grand-père : c’est que je parvienne à le retrouver. Il est

invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous

comment il aurait découvert vos plus secrètes pensées,

depuis la lettre écrite à M. Starr, jusqu’au projet de mon

mariage avec Harry, s’il n’avait pas l’inexplicable

faculté de tout savoir. Mon grand-père, autant que je

puis en juger, est, dans sa folie même, un homme

puissant par l’esprit. Autrefois, il lui est arrivé de me

dire de grandes choses. Il m’a appris Dieu, et ne m’a

trompée que sur un point : c’est quand il m’a fait croire

que tous les hommes étaient perfides, lorsqu’il a voulu

m’inspirer sa haine contre l’humanité tout entière.

Lorsque Harry m’a rapportée dans ce cottage, vous

avez pensé que j’étais ignorante seulement ! J’étais plus

que cela. J’étais épouvantée ! Ah ! pardonnez-moi !

mais, pendant quelques jours, je me suis crue au

pouvoir des méchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a

commencé à ramener mon esprit au vrai, c’est vous,

Madge, non par vos paroles, mais par le spectacle de

votre vie, alors que je vous voyais aimée et respectée de

votre mari et de votre fils ! Puis, quand j’ai vu ces

travailleurs, heureux et bons, vénérer M. Starr, dont je

les ai crus d’abord les esclaves, lorsque pour la

première fois j’ai vu toute la population d’Aberfoyle

venir à la chapelle, s’y agenouiller, prier Dieu et le

remercier de ses bontés infinies, alors je me suis dit :

« Mon grand-père m’a trompée ! » Mais aujourd’hui,

éclairée par ce que vous m’avez appris, je pense qu’il

s’est trompé lui-même ! Je vais donc reprendre les

chemins secrets par lesquels je l’accompagnais

autrefois. Il doit me guetter ! Je l’appellerai... il

m’entendra, et qui sait si, en retournant vers lui, je ne le

ramènerai pas à la vérité ? »

Tous avaient laissé parler la jeune fille. Chacun

sentait qu’il devait lui être bon d’ouvrir son cœur tout

entier à ses amis, au moment où, dans sa généreuse

illusion, elle croyait qu’elle allait les quitter pour

toujours. Mais quand, épuisée, les yeux pleins de

larmes, elle se tut, Harry, se tournant vers Madge, dit :

« Ma mère, que penseriez-vous de l’homme qui

abandonnerait la noble fille que vous venez

d’entendre ?

– Je penserais, répondit Madge, que cet homme est

un lâche, et, s’il était mon fils, je le renierais, je le

maudirais !

– Nell, tu as entendu notre mère, reprit Harry. Où

que tu ailles, je te suivrai. Si tu persistes à partir, nous

partirons ensemble...

– Harry ! Harry ! » s’écria Nell.

Mais l’émotion était trop forte. On vit blêmir les

lèvres de la jeune fille, et elle tomba dans les bras de

Madge, qui pria l’ingénieur, Simon et Harry de la

laisser seule avec elle.

21



Le mariage de Nell





On se sépara, mais il fut d’abord convenu que les

hôtes du cottage seraient plus que jamais sur leurs

gardes. La menace du vieux Silfax était trop directe

pour qu’il n’en fût pas tenu compte. C’était à se

demander si l’ancien pénitent ne disposait pas de

quelque moyen terrible qui pouvait anéantir toute

l’Aberfoyle.

Des gardiens armés furent donc postés aux diverses

issues de la houillère, avec ordre de veiller jour et nuit.

Tout étranger à la mine dut être amené devant James

Starr, afin qu’il pût constater son identité. On ne

craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au

courant des menaces dont la colonie souterraine était

l’objet. Silfax n’ayant aucune intelligence dans la place,

il n’y avait nulle trahison à craindre. On fit connaître à

Nell toutes les mesures de sûreté qui venaient d’être

prises, et, sans qu’elle fût rassurée complètement, elle

retrouva quelque tranquillité. Mais la résolution

d’Harry de la suivre partout où elle irait, avait plus que

tout contribué à lui arracher la promesse de ne pas

s’enfuir.

Pendant la semaine qui précéda le mariage de Nell

et d’Harry, aucun incident ne troubla la Nouvelle-

Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se départir de la

surveillance organisée, revinrent-ils de cette panique,

qui avait failli compromettre l’exploitation.

Cependant James Starr continuait à faire rechercher

le vieux Silfax. Le vindicatif vieillard ayant déclaré que

Nell n’épouserait jamais Harry, on devait admettre qu’il

ne reculerait devant rien pour empêcher ce mariage. Le

mieux aurait été de s’emparer de sa personne, tout en

respectant sa vie. L’exploration de la Nouvelle-

Aberfoyle fut donc minutieusement recommencée. On

fouilla les galeries jusque dans les étages supérieurs qui

affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, à Irvine.

On supposait avec raison que c’était par le vieux

château que Silfax communiquait avec l’extérieur et

qu’il s’approvisionnait des choses nécessaires à sa

misérable existence, soit en achetant, soit en maraudant.

Quant aux « Dames de feu », James Starr eut la pensée

que quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette

partie de la houillère, avait pu être allumé par Silfax et

produire ce phénomène. Il ne se trompait pas. Mais les

recherches furent vaines.

James Starr, pendant cette lutte de tous les instants

contre un être insaisissable, fut, sans en rien faire voir,

le plus malheureux des hommes. À mesure que

s’approchait le jour du mariage, ses craintes

s’accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en

faire part au vieil overman, qui devint bientôt plus

inquiet que lui.

Enfin le jour arriva.

Silfax n’avait pas donné signe de vie.

Dès le matin, toute la population de Coal-city fut sur

pied. Les travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient été

suspendus. Chefs et ouvriers tenaient à rendre

hommage au vieil overman et à son fils. Ce n’était que

payer une dette de reconnaissance aux deux hommes

hardis et persévérants, qui avaient rendu à la houillère

la prospérité d’autrefois.

C’était à onze heures, dans la chapelle de Saint-

Gilles, élevée sur la rive du lac Malcolm, que la

cérémonie allait s’accomplir.

À l’heure dite, on vit sortir du cottage Harry

donnant le bras à sa mère, Simon Ford donnant le bras à

Nell.

Suivaient l’ingénieur James Starr, impassible en

apparence, mais au fond s’attendant à tout, et Jack

Ryan, superbe dans ses habits de piper.

Puis, venaient les autres ingénieurs de la mine, les

notables de Coal-city, les amis, les compagnons du vieil

overman, tous les membres de cette grande famille de

mineurs, qui formait la population spéciale de la

Nouvelle-Aberfoyle.

Au-dehors, il faisait une de ces journées torrides du

mois d’août, qui sont particulièrement pénibles dans les

pays du Nord. L’air orageux pénétrait jusque dans les

profondeurs de la houillère, où la température s’était

élevée d’une façon anormale. L’atmosphère s’y saturait

d’électricité, à travers les puits d’aération et le vaste

tunnel de Malcolm.

On aurait pu constater – phénomène assez rare – que

le baromètre, à Coal-city, avait baissé d’une quantité

considérable. C’était à se demander, vraiment, si

quelque orage n’allait pas éclater sous la voûte de

schiste, qui formait le ciel de l’immense crypte.

Mais la vérité est que personne, au-dedans, ne se

préoccupait des menaces atmosphériques du dehors.

Chacun, cela va sans dire, avait revêtu ses plus

beaux habits pour la circonstance.

Madge portait un costume qui rappelait ceux du

vieux temps. Elle était coiffée d’un « toy », comme les

anciennes matrones, et sur ses épaules flottait le

« rokelay », sorte de mantille quadrillée que les

Écossaises portent avec une certaine élégance.

Nell s’était promis de ne rien laisser voir des

agitations de sa pensée. Elle défendit à son cœur de

battre, à ses secrètes angoisses de se trahir, et la

courageuse enfant parvint à montrer à tous un visage

calme et recueilli.

Elle était simplement mise, et la simplicité de son

vêtement, qu’elle avait préféré à des ajustements plus

riches, ajoutait encore au charme de sa personne. Sa

seule coiffure était un « snood », ruban de couleurs

variées, dont se parent ordinairement les jeunes

Calédoniennes.

Simon Ford avait un habit que n’aurait pas désavoué

le digne bailli Nichol Jarvie, de Walter Scott. Tout ce

monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui

avait été luxueusement décorée.

Au ciel de Coal-city, les disques électriques, ravivés

par des courants plus intenses, resplendissaient comme

autant de soleils. Une atmosphère lumineuse emplissait

toute la Nouvelle-Aberfoyle.

Dans la chapelle, les lampes électriques projetaient

aussi de vives lueurs, et les vitraux coloriés brillaient

comme des kaléidoscopes de feux.

C’était le révérend William Hobson qui devait

officier. À la porte même de Saint-Gilles, il attendait

l’arrivée des époux.

Le cortège approchait, après avoir majestueusement

contourné la rive du lac Malcolm.

En ce moment, l’orgue se fit entendre, et les deux

couples, précédés du révérend Hobson, se dirigèrent

vers le chevet de Saint-Gilles.

La bénédiction céleste fut d’abord appelée sur toute

l’assistance ; puis, Harry et Nell restèrent seuls devant

le ministre, qui tenait le livre sacré à la main.

« Harry, demanda le révérend Hobson, voulez-vous

prendre Nell pour femme, et jurez-vous de l’aimer

toujours ?

– Je le jure, répondit le jeune homme d’une voix

forte.

– Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous

prendre pour époux Harry Ford, et... »

La jeune fille n’avait pas eu le temps de répondre,

qu’une immense clameur retentissait au-dehors.

Un de ces énormes rochers, formant terrasse, qui

surplombait la rive du lac Malcolm, à cent pas de la

chapelle, venait de s’ouvrir subitement, sans explosion,

comme si sa chute eût été préparée à l’avance. Au-

dessous, les eaux s’engouffraient dans une excavation

profonde, que personne ne savait exister là.

Puis soudain, entre les roches éboulées, apparut un

canot, qu’une poussée vigoureuse lança à la surface du

lac.

Sur ce canot, un vieillard, vêtu d’une sombre

cagoule, les cheveux hérissés, une longue barbe blanche

tombant sur sa poitrine, se tenait debout.

Il avait à la main une lampe Davy, dans laquelle

brillait une flamme, protégée par la toile métallique de

l’appareil.

En même temps, d’une voix forte, le vieillard criait :

« Le grisou ! le grisou ! Malheur à tous ! malheur ! »

En ce moment, la légère odeur qui caractérise

l’hydrogène protocarboné se répandit dans

l’atmosphère.

Et s’il en était ainsi, c’est que la chute du rocher

avait livré passage à une énorme quantité de gaz

explosif, emmagasiné dans d’énormes « soufflards »

dont les schistes obturaient l’orifice. Les jets de grisou

fusaient vers les voûtes du dôme, sous une pression de

cinq à six atmosphères.

Le vieillard connaissait l’existence de ces soufflards,

et il les avait brusquement ouverts, de manière à rendre

détonante l’atmosphère de la crypte.

Cependant James Starr et quelques autres, quittant

précipitamment la chapelle, s’étaient élancés sur la rive.

« Hors de la mine ! hors de la mine ! » cria

l’ingénieur, qui, ayant compris l’imminence du danger,

vint jeter ce cri d’alarme à la porte de Saint-Gilles.

« Le grisou ! le grisou ! » répétait le vieillard, en

poussant son canot plus avant sur les eaux du lac.

Harry, entraînant sa fiancée, son père, sa mère, avait

précipitamment quitté la chapelle.

« Hors de la mine ! hors de la mine ! » répétait

James Starr.

Il était trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax était là,

prêt à accomplir sa dernière menace, prêt à empêcher le

mariage de Nell et d’Harry, en ensevelissant toute la

population de Coal-city sous les ruines de la houillère.

Au-dessus de sa tête, volait son énorme harfang,

dont le plumage blanc était taché de points noirs.

Mais alors, un homme se précipita dans les eaux du

lac, qui nagea vigoureusement vers le canot.

C’était Jack Ryan. Il s’efforçait d’atteindre le fou,

avant que celui-ci n’eût accompli son œuvre de

destruction.

Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et,

après avoir arraché la mèche allumée, il la promena

dans l’air.

Un silence de mort planait sur toute l’assistance

atterrée. James Starr, résigné, s’étonnait que

l’explosion, inévitable, n’eût pas déjà anéanti la

Nouvelle-Aberfoyle.

Silfax, les traits crispés, se rendit compte que le

grisou, trop léger pour se maintenir dans les basses

couches, s’était accumulé vers les hauteurs du dôme.

Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax,

saisissant dans sa patte la mèche incendiaire, comme il

faisait autrefois dans les galeries de la fosse Dochart,

commença à monter vers la haute voûte, que le vieillard

lui montrait de la main.

Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle

avait vécu !...

À ce moment, Nell s’échappa des bras d’Harry.

Calme et inspirée tout à la fois, elle courut vers la

rive du lac, jusqu’à la lisière des eaux.

« Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d’une voix claire, à

moi ! Viens à moi ! »

L’oiseau fidèle, étonné, avait hésité un instant. Mais

soudain, ayant reconnu la voix de Nell, il avait laissé

tomber la mèche enflammée dans les eaux du lac, et,

traçant un large cercle, il était venu s’abattre aux pieds

de la jeune fille.

Les hautes couches explosives dans lesquelles le

grisou s’était mélangé à l’air n’avaient pas été

atteintes !

Alors un cri terrible retentit sous le dôme. Ce fut le

dernier que jeta le vieux Silfax.

À l’instant où Jack Ryan allait mettre la main sur le

bordage du canot, le vieillard, voyant sa vengeance lui

échapper, s’était précipité dans les eaux du lac.

« Sauvez-le ! sauvez-le ! » s’écria Nell d’une voix

déchirante.

Harry l’entendit. Se jetant à son tour à la nage, il eut

bientôt rejoint Jack Ryan et plongea à plusieurs

reprises.

Mais ses efforts furent inutiles.

Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie.

Elles s’étaient à jamais refermées sur le vieux Silfax.

22



La légende du vieux Silfax





Six mois après ces événements, le mariage, si

étrangement interrompu, d’Harry Ford et de Nell, se

célébrait dans la chapelle de Saint-Gilles. Après que le

révérend Hobson eut béni leur union, les jeunes époux,

encore vêtus de noir, rentrèrent au cottage.

James Starr et Simon Ford, désormais exempts de

toute inquiétude, présidèrent joyeusement à la fête qui

suivit la cérémonie et se prolongea jusqu’au lendemain.

Ce fut dans ces mémorables circonstances que Jack

Ryan, revêtu de son costume de piper, après avoir

gonflé d’air l’outre de sa cornemuse, obtint ce triple

résultat de jouer, de chanter et de danser tout à la fois,

aux applaudissements de toute l’assemblée.

Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond

recommencèrent, sous la direction de l’ingénieur James

Starr.

Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le

dire. Ces deux cœurs, tant éprouvés, trouvèrent dans

leur union le bonheur qu’ils méritaient.

Quant à Simon Ford, l’overman honoraire de la

Nouvelle-Aberfoyle, il comptait bien vivre assez pour

célébrer sa cinquantaine avec la bonne Madge, qui ne

demandait pas mieux, d’ailleurs.

« Et après celle-là, pourquoi pas une autre ? disait

Jack Ryan. Deux cinquantaines, ce ne serait pas trop

pour vous, monsieur Simon !

– Tu as raison, mon garçon, répondit tranquillement

le vieil overman. Qu’y aurait-il d’étonnant à ce que

sous le climat de la Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu

qui ne connaît pas les intempéries du dehors, on devînt

deux fois centenaire ? »

Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais

assister à cette seconde cérémonie ? L’avenir le dira.

En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre

une longévité extraordinaire, c’était le harfang du vieux

Silfax. Il hantait toujours le sombre domaine. Mais

après la mort du vieillard, bien que Nell eût essayé de le

retenir, il s’était enfui au bout de quelques jours. Outre

que la société des hommes ne lui plaisait décidément

pas plus qu’à son ancien maître, il semblait qu’il eût

gardé une sorte de rancune particulière à Harry, et que

cet oiseau jaloux eût toujours reconnu et détesté en lui

le premier ravisseur de Nell, celui à qui il l’avait

disputée en vain dans l’ascension du gouffre.

Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu’à de longs

intervalles, planant au-dessus du lac Malcolm.

Voulait-il revoir son amie d’autrefois ? Voulait-il

plonger ses regards pénétrants jusqu’au fond de l’abîme

où s’était englouti Silfax ?

Les deux versions furent admises, car le harfang

devint légendaire, et il inspira à Jack Ryan plus d’une

fantastique histoire.

C’est grâce à ce joyeux compagnon qu’on chante

encore dans les veillées écossaises la légende de

l’oiseau du vieux Silfax, l’ancien pénitent des houillères

d’Aberfoyle.

Table



1. Deux lettres contradictoires .............................. 5

2. Chemin faisant................................................ 17

3. Le sous-sol du Royaume-Uni ......................... 26

4. La fosse Dochart............................................. 39

5. La famille Ford ............................................... 58

6. Quelques phénomènes inexplicables .............. 73

7. Une expérience de Simon Ford....................... 83

8. Un coup de dynamite...................................... 99

9. La Nouvelle-Aberfoyle................................. 107

10. Aller et retour................................................ 112

11. Les Dames de feu ......................................... 125

12. Les exploits de Jack Ryan............................. 138

13. Coal-city ....................................................... 157

14. Suspendu à un fil .......................................... 169

15. Nell au cottage .............................................. 184

16. Sur l’échelle oscillante.................................. 201

17. Un lever de soleil.......................................... 212

18. Du lac Lomond au lac Katrine...................... 231

19. Une dernière menace .................................... 249

20. Le pénitent .................................................... 264

21. Le mariage de Nell ....................................... 277

22. La légende du vieux Silfax ........................... 287

Cet ouvrage est le 346ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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