Jules Verne
Les Indes noires
Be Q
Jules Verne
1828-1905
Les Indes noires
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 346 : version 1.0
Du même auteur, à la Bibliothèque
Famille-sans-nom L’école des Robinsons
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monde Le Rayon-Vert
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Le chemin de France La maison à vapeur
L’île à hélice Le village aérien
Clovis Dardentor
Les Indes noires
Source : Jules Verne : Les romans du feu, Omnibus,
édition présentée et commentée par Claude Aziza. Le
volume comprend : Voyage au centre de la terre, Le
Château des Carpathes, Les Indes noires et Maître du
monde.
1
Deux lettres contradictoires
Mr. J. R. Starr, ingénieur,
30, Canongate.
Edimbourg.
Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux
houillères d’Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il
lui sera fait une communication de nature à
l’intéresser.
Monsieur James Starr sera attendu, toute la
journée, à la gare de Callander, par Harry Ford, fils de
l’ancien overman Simon Ford.
Il est prié de tenir cette invitation secrète.
Telle fut la lettre que James Starr reçut par le
premier courrier à la date du 3 décembre 18... – lettre
qui portait le timbre du bureau de poste d’Aberfoyle,
comté de Stirling, Écosse.
La curiosité de l’ingénieur fut piquée au vif. Il ne lui
vint même pas à la pensée que cette lettre pût renfermer
une mystification. Il connaissait, de longue date, Simon
Ford, l’un des anciens contremaîtres des mines
d’Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait été, pendant
vingt ans, le directeur – ce que, dans les houillères
anglaises, on appelle le « viewer ».
James Starr était un homme solidement constitué,
auquel ses cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que
s’il n’en eût porté que quarante. Il appartenait à une
vieille famille d’Edimbourg, dont il était l’un des
membres les plus distingués. Ses travaux honoraient la
respectable corporation de ces ingénieurs qui dévorent
peu à peu le sous-sol carbonifère du Royaume-Uni,
aussi bien à Cardiff, à Newcastle que dans les bas
comtés de l’Écosse. Toutefois, c’était plus
particulièrement au fond de ces mystérieuses houillères
d’Aberfoyle, qui confinent aux mines d’Alloa et
occupent une partie du comté de Stirling, que le nom de
Starr avait conquis l’estime générale. Là s’était écoulée
presque toute son existence. En outre, James Starr
faisait partie de la Société des antiquaires écossais, dont
il avait été nommé président. Il comptait aussi parmi les
membres les plus actifs de « Royal Institution », et la
Revue d’Edimbourg publiait fréquemment de
remarquables articles signés de lui. C’était, on le voit,
un de ces savants pratiques auxquels est due la
prospérité de l’Angleterre. Il tenait un haut rang dans
cette vieille capitale de l’Écosse, qui, non seulement au
point de vue physique, mais encore au point de vue
moral, a pu mériter le nom d’« Athènes du Nord ».
On sait que les Anglais ont donné à l’ensemble de
leurs vastes houillères un nom très significatif. Ils les
appellent très justement les « Indes noires », et ces
Indes ont peut-être plus contribué que les Indes
orientales à accroître la surprenante richesse du
Royaume-Uni. Là, en effet, tout un peuple de mineurs
travaille, nuit et jour, à extraire du sous-sol britannique
le charbon, ce précieux combustible, indispensable
élément de la vie industrielle.
À cette époque, la limite de temps, assignée par les
hommes spéciaux à l’épuisement des houillères, était
fort reculée, et la disette n’était pas à craindre à court
délai. Il y avait encore à exploiter largement les
gisements carbonifères des deux mondes. Les fabriques,
appropriées à tant d’usages divers, les locomotives, les
locomobiles, les steamers, les usines à gaz, etc.,
n’étaient pas près de manquer du combustible minéral.
Seulement, la consommation s’était tellement accrue
pendant ces dernières années, que certaines couches
avaient été épuisées jusque dans leurs plus maigres
filons. Abandonnées maintenant, ces mines trouaient et
sillonnaient inutilement le sol de leurs puits délaissés et
de leurs galeries désertes.
Tel était, précisément, le cas des houillères
d’Aberfoyle.
Dix ans auparavant, la dernière benne avait enlevé la
dernière tonne de houille de ce gisement. Le matériel du
« fond1 », machines destinées à la traction mécanique
sur les rails des galeries, berlines formant les trains
subterranés, tramways souterrains, cages desservant les
puits d’extraction, tuyaux dont l’air comprimé
actionnait des perforatrices – en un mot, tout ce qui
constituait l’outillage d’exploitation avait été retiré des
profondeurs des fosses et abandonné à la surface du sol.
La houillère, épuisée, était comme le cadavre d’un
mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enlevé
les divers organes de la vie et laissé seulement
l’ossature.
De ce matériel, il n’était resté que de longues
échelles de bois, desservant les profondeurs de la
houillère par le puits Yarow – le seul qui donnât
maintenant accès aux galeries inférieures de la fosse
Dochart, depuis la cessation des travaux.
À l’extérieur, les bâtiments, abritant autrefois aux
1
L’exploitation d’une mine se divise en travaux du « fond » et
travaux du « jour »; les uns s’accomplissent à l’intérieur, les autres à
l’extérieur.
travaux du « jour », indiquaient encore la place où
avaient été foncés les puits de ladite fosse,
complètement abandonnée, comme l’étaient les autres
fosses, dont l’ensemble constituait les houillères
d’Aberfoyle.
Ce fut un triste jour, lorsque, pour la dernière fois,
les mineurs quittèrent la mine, dans laquelle ils avaient
vécu tant d’années.
L’ingénieur James Starr avait réuni ces quelques
milliers de travailleurs, qui composaient l’active et
courageuse population de la houillère. Piqueurs,
rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs,
cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons,
charpentiers, tous, femmes, enfants, vieillards, ouvriers
du fond et du jour, étaient rassemblés dans l’immense
cour de la fosse Dochart, autrefois encombrée du trop-
plein de la houillère.
Ces braves gens, que les nécessités de l’existence
allaient disperser – eux qui, pendant de longues années,
s’étaient succédé de père en fils dans la vieille
Aberfoyle –, attendaient, avant de la quitter pour
jamais, les derniers adieux de l’ingénieur. La
Compagnie leur avait fait distribuer, à titre de
gratification, les bénéfices de l’année courante. Peu de
chose, en vérité, car le rendement des filons avait
dépassé de bien peu les frais d’exploitation ; mais cela
devait leur permettre d’attendre qu’ils fussent
embauchés, soit dans les houillères voisines, soit dans
les fermes ou les usines du comté.
James Starr se tenait debout, devant la porte du
vaste appentis, sous lequel avaient si longtemps
fonctionné les puissantes machines à vapeur du puits
d’extraction.
Simon Ford, l’overman de la fosse Dochart, alors
âgé de cinquante-cinq ans, et quelques autres
conducteurs de travaux l’entouraient.
James Starr se découvrit. Les mineurs, chapeau bas,
gardaient un profond silence.
Cette scène d’adieux avait un caractère touchant, qui
ne manquait pas de grandeur.
« Mes amis, dit l’ingénieur, le moment de nous
séparer est venu. Les houillères d’Aberfoyle, qui,
depuis tant d’années, nous réunissaient dans un travail
commun, sont maintenant épuisées. Nos recherches
n’ont pu amener la découverte d’un nouveau filon, et le
dernier morceau de houille vient d’être extrait de la
fosse Dochart ! »
Et, à l’appui de sa parole, James Starr montrait aux
mineurs un bloc de charbon qui avait été gardé au fond
d’une benne.
« Ce morceau de houille, mes amis, reprit James
Starr, c’est comme le dernier globule du sang qui
circulait à travers les veines de la houillère ! Nous le
conserverons, comme nous avons conservé le premier
fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans,
des gisements d’Aberfoyle. Entre ces deux morceaux,
bien des générations de travailleurs se sont succédé
dans nos fosses ! Maintenant, c’est fini ! Les dernières
paroles que vous adresse votre ingénieur sont des
paroles d’adieu. Vous avez vécu de la mine, qui s’est
vidée sous votre main. Le travail a été dur, mais non
sans profit pour vous. Notre grande famille va se
disperser, et il n’est pas probable que l’avenir en
réunisse jamais les membres épars. Mais n’oubliez pas
que nous avons longtemps vécu ensemble, et que, chez
les mineurs d’Aberfoyle, c’est un devoir de s’entraider.
Vos anciens chefs ne l’oublieront pas, non plus. Quand
on a travaillé ensemble, on ne saurait être des étrangers
les uns pour les autres. Nous veillerons sur vous, et,
partout où vous irez en honnêtes gens, nos
recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis,
et que le Ciel vous assiste ! »
Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus
vieil ouvrier de la houillère, dont les yeux s’étaient
mouillés de larmes. Puis, les overmen des différentes
fosses vinrent serrer la main de l’ingénieur, pendant que
les mineurs agitaient leur chapeau et criaient :
« Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! »
Ces adieux devaient laisser un impérissable souvenir
dans tous ces braves cœurs. Mais, peu à peu, il le fallut,
cette population quitta tristement la vaste cour. Le vide
se fit autour de James Starr. Le sol noir des chemins,
conduisant à la fosse Dochart, retentit une dernière fois
sous le pied des mineurs, et le silence succéda à cette
bruyante animation, qui avait empli jusqu’alors la
houillère d’Aberfoyle.
Un homme était resté seul près de James Starr.
C’était l’overman Simon Ford. Près de lui se tenait
un jeune garçon, âgé de quinze ans, son fils Harry, qui,
depuis quelques années déjà, était employé aux travaux
du fond.
James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se
connaissant, s’estimaient l’un l’autre.
« Adieu, Simon, dit l’ingénieur.
– Adieu, monsieur James, répondit l’overman, ou
plutôt, laissez-moi ajouter : au revoir !
– Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous
savez que je serai toujours heureux de vous retrouver et
de pouvoir parler avec vous du passé de notre vieille
Aberfoyle !
– Je le sais, monsieur James.
– Ma maison d’Edimbourg vous est ouverte !
– C’est loin, Edimbourg ! répondit l’overman en
secouant la tête. Oui ! loin de la fosse Dochart !
– Loin, Simon ! Où comptez-vous donc demeurer ?
– Ici même, monsieur James ! Nous
n’abandonnerons pas la mine, notre vieille nourrice,
parce que son lait s’est tari ! Ma femme, mon fils et
moi, nous nous arrangerons pour lui rester fidèles !
– Adieu donc, Simon, répondit l’ingénieur, dont la
voix, malgré lui, trahissait l’émotion.
– Non, je vous répète : au revoir, monsieur James !
répondit l’overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford,
Aberfoyle vous reverra ! »
L’ingénieur ne voulut pas enlever cette dernière
illusion à l’overman. Il embrassa le jeune Harry, qui le
regardait de ses grands yeux émus. Il serra une dernière
fois la main de Simon Ford et quitta définitivement la
houillère.
Voilà ce qui s’était passé dix ans auparavant ; mais,
malgré le désir que venait d’exprimer l’overman de le
revoir quelque jour, James Starr n’avait plus entendu
parler de lui.
Et c’était après dix ans de séparation, que lui arrivait
cette lettre de Simon Ford, qui le conviait à reprendre
sans délai le chemin des anciennes houillères
d’Aberfoyle.
Une communication de nature à l’intéresser,
qu’était-ce donc ? La fosse Dochart, le puits Yarow !
Quels souvenirs du passé ces noms rappelaient à son
esprit ! Oui ! c’était le bon temps, celui du travail, de la
lutte – le meilleur temps de sa vie d’ingénieur !
James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous
les sens. Il regrettait, en vérité, qu’une ligne de plus
n’eût pas été ajoutée par Simon Ford. Il lui en voulait
d’avoir été si laconique.
Était-il donc possible que le vieil overman eût
découvert quelque nouveau filon à exploiter ? Non !
James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les
houillères d’Aberfoyle avaient été explorées avant la
cessation définitive des travaux. Il avait lui-même
procédé aux derniers sondages, sans trouver aucun
nouveau gisement dans ce sol ruiné par une exploitation
poussée à l’excès. On avait même tenté de reprendre le
terrain houiller sous les couches qui lui sont
ordinairement inférieures, telles que le grès rouge
dévonien, mais sans résultat. James Starr avait donc
abandonné la mine avec l’absolue conviction qu’elle ne
possédait plus un morceau de combustible.
« Non, se répétait-il, non ! Comment admettre que
ce qui aurait échappé à mes recherches se serait révélé à
celles de Simon Ford ? Pourtant, le vieil overman doit
bien savoir qu’une seule chose au monde peut
m’intéresser, et cette invitation, que je dois tenir
secrète, de me rendre à la fosse Dochart !... »
James Starr en revenait toujours là.
D’autre part, l’ingénieur connaissait Simon Ford
pour un habile mineur, particulièrement doué de
l’instinct du métier. Il ne l’avait pas revu depuis
l’époque où les exploitations d’Aberfoyle avaient été
abandonnées. Il ignorait même ce qu’était devenu le
vieil overman. Il n’aurait pu dire à quoi il s’occupait, ni
même où il demeurait, avec sa femme et son fils. Tout
ce qu’il savait, c’est que rendez-vous lui était donné au
puits Yarow, et qu’Harry, le fils de Simon Ford,
l’attendrait à la gare de Callander pendant toute la
journée du lendemain. Il s’agissait donc évidemment de
visiter la fosse Dochart.
« J’irai, j’irai ! » dit James Starr, qui sentait sa
surexcitation s’accroître à mesure que s’avançait
l’heure.
C’est qu’il appartenait, ce digne ingénieur, à cette
catégorie de gens passionnés, dont le cerveau est
toujours en ébullition, comme une bouilloire placée sur
une flamme ardente. Il est de ces bouilloires dans
lesquelles les idées cuisent à gros bouillons, d’autres où
elles mijotent paisiblement. Or, ce jour-là, les idées de
James Starr bouillaient à plein feu.
Mais, alors, un incident très inattendu se produisit.
Ce fut la goutte d’eau froide, qui allait momentanément
condenser toutes les vapeurs de ce cerveau.
En effet, vers six heures du soir, par le troisième
courrier, le domestique de James Starr apporta une
seconde lettre.
Cette lettre était renfermée dans une enveloppe
grossière, dont la suscription indiquait une main peu
exercée au maniement de la plume.
James Starr déchira cette enveloppe. Elle ne
contenait qu’un morceau de papier, jauni par le temps,
et qui semblait avoir été arraché à quelque vieux cahier
hors d’usage.
Sur ce papier il n’y avait qu’une seule phrase, ainsi
conçue :
« Inutile à l’ingénieur James Starr de se déranger...
la lettre de Simon Ford étant maintenant sans objet. »
Et pas de signature.
2
Chemin faisant
Le cours des idées de James Starr fut brusquement
arrêté, lorsqu’il eut lu cette seconde lettre,
contradictoire de la première.
« Qu’est-ce que cela veut dire ? » se demanda-t-il.
James Starr reprit l’enveloppe à demi déchirée. Elle
portait, ainsi que l’autre, le timbre du bureau de poste
d’Aberfoyle. Elle était donc partie de ce même point du
comté de Stirling. Ce n’était pas le vieux mineur qui
l’avait écrite, – évidemment. Mais, non moins
évidemment, l’auteur de cette seconde lettre connaissait
le secret de l’overman, puisqu’il contremandait
formellement l’invitation faite à l’ingénieur de se
rendre au puits Yarow.
Était-il donc vrai que cette première communication
fût maintenant sans objet ? Voulait-on empêcher James
Starr de se déranger, soit inutilement, soit utilement ?
N’y avait-il pas là plutôt une intention malveillante de
contrecarrer les projets de Simon Ford ?
C’est ce que pensa James Starr, après mûre
réflexion. Cette contradiction, qui existait entre les deux
lettres, ne fit naître en lui qu’un plus vif désir de se
rendre à la fosse Dochart. D’ailleurs, si, dans tout cela,
il n’y avait qu’une mystification, mieux valait s’en
assurer. Mais il semblait bien à James Starr qu’il
convenait d’accorder plus de créance à la première
lettre qu’à la seconde – c’est-à-dire à la demande d’un
homme tel que Simon Ford plutôt qu’à cet avis de son
contradicteur anonyme.
« En vérité, puisqu’on prétend influencer ma
résolution, se dit-il, c’est que la communication de
Simon Ford doit avoir une extrême importance !
Demain, je serai au rendez-vous indiqué et à l’heure
convenue ! »
Le soir venu, James Starr fit ses préparatifs de
départ. Comme il pouvait arriver que son absence se
prolongeât pendant quelques jours, il prévint, par lettre,
Sir W. Elphiston, le président de « Royal Institution »,
qu’il ne pourrait assister à la prochaine séance de la
Société. Il se dégagea également de deux ou trois
affaires, qui devaient l’occuper pendant la semaine.
Puis, après avoir donné l’ordre à son domestique de
préparer un sac de voyage, il se coucha, plus
impressionné que l’affaire ne le comportait peut-être.
Le lendemain, à cinq heures, James Starr sautait
hors de son lit, s’habillait chaudement – car il tombait
une pluie froide –, et il quittait sa maison de la
Canongate, pour aller prendre à Granton-pier le steam-
boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu’à
Stirling.
Pour la première fois, peut-être, James Starr, en
traversant la Canongate1, ne se retourna pas pour
regarder Holyrood, ce palais des anciens souverains de
l’Écosse. Il n’aperçut pas, devant sa poterne, les
sentinelles revêtues de l’antique costume écossais,
jupon d’étoffe verte, plaid quadrillé et sac de peau de
chèvre à longs poils pendant sur la cuisse. Bien qu’il fût
fanatique de Walter Scott, comme l’est tout vrai fils de
la vieille Calédonie, l’ingénieur, ainsi qu’il ne manquait
jamais de le faire, ne donna même pas un coup d’œil à
l’auberge où Waverley descendit, et dans laquelle le
tailleur lui apporta ce fameux costume en tartan de
guerre qu’admirait si naïvement la veuve Flockhart. Il
ne salua pas, non plus, la petite place où les
montagnards déchargèrent leurs fusils, après la victoire
du Prétendant, au risque de tuer Flora Mac Ivor.
L’horloge de la prison tendait au milieu de la rue son
cadran désolé : il n’y regarda que pour s’assurer qu’il
ne manquerait point l’heure du départ. On doit avouer
1
Principale et célèbre rue du vieil Edimbourg.
aussi qu’il n’entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du
grand réformateur John Knox, le seul homme que ne
purent séduire les sourires de Marie Stuart. Mais,
prenant par High-street, la rue populaire, si
minutieusement décrite dans le roman de L’Abbé, il
s’élança vers le pont gigantesque de Bridge-street, qui
relie les trois collines d’Edimbourg.
Quelques minutes après, James Starr arrivait à la
gare du « Général railway », et le train le débarquait,
une demi-heure après, à Newhaven, joli village de
pêcheurs, situé à un mille de Leith, qui forme le port
d’Edimbourg. La marée montante recouvrait alors la
plage noirâtre et rocailleuse du littoral. Les premiers
flots baignaient une estacade, sorte de jetée supportée
par des chaînes. À gauche, un de ces bateaux qui font le
service du Forth, entre Edimbourg et Stirling, était
amarré au « pier » de Granton.
En ce moment, la cheminée du Prince de Galles
vomissait des tourbillons de fumée noire, et sa
chaudière ronflait sourdement. Au son de la cloche, qui
ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard se
hâtèrent d’accourir. Il y avait là une foule de
marchands, de fermiers, de ministres, ces derniers
reconnaissables à leurs culottes courtes, à leurs longues
redingotes, au mince liséré blanc qui cerclait leur cou.
James Starr ne fut pas le dernier à s’embarquer. Il
sauta lestement sur le pont du Prince de Galles. Bien
que la pluie tombât avec violence, pas un de ces
passagers ne songeait à chercher un abri dans le salon
du steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppés de
leurs couvertures de voyage, quelques-uns se ranimant
de temps à autre avec le gin ou le whisky de leur
bouteille, – ce qu’ils appellent « se vêtir à l’intérieur ».
Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres
furent larguées, et le Prince de Galles évolua pour sortir
du petit bassin, qui l’abritait contre les lames de la mer
du Nord.
Le Firth of Forth, tel est le nom que l’on donne au
golfe creusé entre les rives du comté de Fife, au nord, et
celles des comtés de Linlilhgow, d’Edimbourg et
Haddington, au sud. Il forme l’estuaire du Forth, fleuve
peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux
profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben
Lomond, se jette dans la mer à Kincardine.
Ce ne serait qu’une courte traversée que celle de
Granton-pier à l’extrémité de ce golfe, si la nécessité de
faire escale aux diverses stations des deux rives
n’obligeait à de nombreux détours. Les villes, les
villages, les cottages s’étalent sur les bords du Forth
entre les arbres d’une campagne fertile. James Starr,
abrité sous la large passerelle jetée entre les tambours,
ne cherchait pas à rien voir de ce paysage, alors rayé
par les fines hachures de la pluie. Il s’inquiétait plutôt
d’observer s’il n’attirait pas spécialement l’attention de
quelque passager. Peut-être, en effet, l’auteur anonyme
de la seconde lettre était-il sur le bateau. Cependant,
l’ingénieur ne put surprendre aucun regard suspect.
Le Prince de Galles, en quittant Granton-pier, se
dirigea vers l’étroit pertuis qui se glisse entre les deux
pointes de South-Queensferry et North-Queensferry,
au-delà duquel le Forth forme une sorte de lac,
praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre les
brumes du fond apparaissaient, dans de courtes
éclaircies, les sommets neigeux des monts Grampian.
Bientôt, le steam-boat eut perdu de vue le village
d’Aberdour, l’île de Colm, couronnée par les ruines
d’un monastère du XIIe siècle, les restes du château de
Barnbougle, puis Donibristle, où fut assassiné le gendre
du régent Murray, puis l’îlot fortifié de Garvie. Il
franchit le détroit de Queensferry, laissa à gauche le
château de Rosyth, où résidait autrefois une branche des
Stuarts à laquelle était alliée la mère de Cromwell,
dépassa Blackness-castle, toujours fortifié,
conformément à l’un des articles du traité de l’Union, et
longea les quais du petit port de Charleston, d’où
s’exporte la chaux des carrières de Lord Elgin. Enfin, la
cloche du Prince de Galles signala la station de
Crombie-Point.
Le temps était alors très mauvais. La pluie, fouettée
par une brise violente, se pulvérisait au milieu de ces
mugissantes rafales, qui passaient comme des trombes.
James Starr n’était pas sans quelque inquiétude. Le
fils d’Harry Ford se trouverait-il au rendez-vous ? Il le
savait par expérience : les mineurs, habitués au calme
profond des houillères, affrontent moins volontiers que
les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de
l’atmosphère. De Callander à la fosse Dochart et au
puits Yarow, il fallait compter une distance de quatre
milles. C’étaient là des raisons qui pouvaient, dans une
certaine mesure, retarder le fils du vieil overman.
Toutefois, l’ingénieur se préoccupait davantage de
l’idée que le rendez-vous donné dans la première lettre
eût été contremandé dans la seconde. C’était, à vrai
dire, son plus gros souci.
En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas à
l’arrivée du train à Callander, James Starr était bien
décidé à se rendre seul à la fosse Dochart, et même, s’il
le fallait, jusqu’au village d’Aberfoyle. Là, il aurait sans
doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en
quel lieu résidait actuellement le vieil overman.
Cependant, le Prince de Galles continuait à soulever
de grosses lames sous la poussée de ses aubes. On ne
voyait rien des deux rives du fleuve, ni du village de
Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni Newmills, ni
Carriden-house, ni Kirkgrange, ni Salt-Pans, sur la
droite. Le petit port de Bowness, le port de
Grangemouth, creusé à l’embouchure du canal de la
Clyde, disparaissaient dans l’humide brouillard.
Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de
Cîteaux, Kinkardine et ses chantiers de construction,
auxquels le steam-boat fit escale, Ayrth-Castle et sa
tour carrée du XIIIe siècle, Clackmannan et son
château, bâti par Robert Bruce, n’étaient même pas
visibles à travers les rayures obliques de la pluie.
Le Prince de Galles s’arrêta à l’embarcadère
d’Alloa pour déposer quelques voyageurs. James Starr
eut le cœur serré en passant, après dix ans d’absence,
près de cette petite ville, siège d’exploitation
d’importantes houillères qui nourrissaient toujours une
nombreuse population de travailleurs. Son imagination
l’entraînait dans ce sous-sol, que le pic des mineurs
creusait encore à grand profit. Ces mines d’Alloa,
presque contiguës à celles d’Aberfoyle, continuaient à
enrichir le comté, tandis que les gisements voisins,
épuisés depuis tant d’années, ne comptaient plus un
seul ouvrier !
Le steam-boat, en quittant Alloa, s’enfonça dans les
nombreux détours que fait le Forth sur un parcours de
dix-neuf milles. Il circulait rapidement entre les grands
arbres des deux rives. Un instant, dans une éclaircie,
apparurent les ruines de l’abbaye de Cambuskenneth,
qui date du XIIe siècle. Puis, ce furent le château de
Stirling et le bourg royal de ce nom, où le Forth,
traversé par deux ponts, n’est plus navigable aux
navires de hautes mâtures.
À peine le Prince de Galles avait-il accosté, que
l’ingénieur sautait lestement sur le quai. Cinq minutes
après, il arrivait à la gare de Stirling. Une heure plus
tard, il descendait du train à Callander, gros village
situé sur la rive gauche du Teith.
Là, devant la gare, attendait un jeune homme, qui
s’avança aussitôt vers l’ingénieur.
C’était Harry, le fils de Simon Ford.
3
Le sous-sol du Royaume-Uni
Il est convenable, pour l’intelligence de ce récit, de
rappeler en quelques mots quelle est l’origine de la
houille.
Pendant les époques géologiques, lorsque le
sphéroïde terrestre était encore en voie de formation,
une épaisse atmosphère l’entourait, toute saturée de
vapeurs d’eau et largement imprégnée d’acide
carbonique. Peu à peu, ces vapeurs se condensèrent en
pluies diluviennes, qui tombèrent comme si elles
eussent été projetées du goulot de quelques millions de
milliards de bouteilles d’eau de Seltz. C’était, en effet,
un liquide chargé d’acide carbonique qui se déversait
torrentiellement sur un sol pâteux, mal consolidé, sujet
aux déformations brusques ou lentes, à la fois maintenu
dans cet état semi-fluide autant par les feux du soleil
que par les feux de la masse intérieure. C’est que la
chaleur interne n’était pas encore emmagasinée au
centre du globe. La croûte terrestre, peu épaisse et
incomplètement durcie, la laissait s’épancher à travers
ses pores. De là, une phénoménale végétation – telle,
sans doute, qu’elle se produit peut-être à la surface des
planètes inférieures, Vénus ou Mercure, plus
rapprochées que la terre de l’astre radieux.
Le sol des continents, encore mal fixé, se couvrit
donc de forêts immenses ; l’acide carbonique, si propre
au développement du règne végétal, abondait. Aussi les
végétaux se développaient-ils sous la forme
arborescente. Il n’y avait pas une seule plante herbacée.
C’étaient partout d’énormes massifs d’arbres, sans
fleurs, sans fruits, d’un aspect monotone, qui n’auraient
pu suffire à la nourriture d’aucun être vivant. La terre
n’était pas prête encore pour l’apparition du règne
animal.
Voici quelle était la composition de ces forêts
antédiluviennes. La classe des cryptogames vasculaires
y dominait. Les calamites, variétés de prêles
arborescentes, les lépidodendrons, sortes de lycopodes
géants, hauts de vingt-cinq ou trente mètres, larges d’un
mètre à leur base, des astérophylles, des fougères, des
sigillaires de proportions gigantesques, dont on a
retrouvé des empreintes dans les mines de Saint-
Étienne – toutes plantes grandioses alors, auxquelles on
ne reconnaîtrait d’analogues que parmi les plus
humbles spécimens de la terre habitable –, tels étaient,
peu variés dans leur espèce, mais énormes dans leur
développement, les végétaux qui composaient
exclusivement les forêts de cette époque.
Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte
d’immense lagune, rendue profondément humide par le
mélange des eaux douces et des eaux marines. Ils
s’assimilaient avidement le carbone qu’ils soutiraient
peu à peu de l’atmosphère, encore impropre au
fonctionnement de la vie, et on peut dire qu’ils étaient
destinés à l’emmagasiner, sous forme de houille, dans
les entrailles mêmes du globe.
En effet, c’était l’époque des tremblements de terre,
de ces secouements du sol, dus aux révolutions
intérieures et au travail plutonique, qui modifiaient
subitement les linéaments encore incertains de la
surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient
montagnes ; là, des gouffres que devaient emplir des
océans ou des mers. Et alors, des forêts entières
s’enfonçaient dans la croûte terrestre, à travers les
couches mouvantes, jusqu’à ce qu’elles eussent trouvé
un point d’appui, tel que le sol primitif des roches
granitoïdes, ou que, par le tassement, elles formassent
un tout résistant.
En effet, l’édifice géologique se présente suivant cet
ordre dans les entrailles du globe : le sol primitif, que
surmonte le sol de remblai, composé des terrains
primaires, puis les terrains secondaires dont les
gisements houillers occupent l’étage inférieur, puis les
terrains tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions
anciennes et modernes.
À cette époque, les eaux, qu’aucun lit ne retenait
encore et que la condensation engendrait sur tous les
points du globe, se précipitaient en arrachant aux
roches, à peine formées, de quoi composer les schistes,
les grès, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des
forêts tourbeuses et déposaient les éléments de ces
terrains qui allaient se superposer au terrain houiller.
Avec le temps – des périodes qui se chiffrent par
millions d’années –, ces terrains se durcirent,
s’étagèrent et enfermèrent sous une épaisse carapace de
poudingues, de schistes, de grès compacts ou friables,
de gravier, de cailloux, toute la masse des forêts
enlisées.
Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, où
s’accumulait la matière végétale, enfoncée à des
profondeurs variables ? Une véritable opération
chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que
contenaient ces végétaux s’agglomérait, et peu à peu la
houille se formait sous la double influence d’une
pression énorme et de la haute température que lui
fournissaient les feux internes, si voisins d’elle à cette
époque.
Ainsi donc un règne se substituait à l’autre dans
cette lente, mais irrésistible réaction. Le végétal se
transformait en minéral. Toutes ces plantes, qui avaient
vécu de la vie végétative sous l’active sève des
premiers jours, se pétrifiaient. Quelques-unes des
substances enfermées dans ce vaste herbier,
incomplètement déformées, laissaient leur empreinte
aux autres produits plus rapidement minéralisés, qui les
pressaient comme eût fait une presse hydraulique d’une
puissance incalculable. En même temps, des coquilles,
des zoophytes tels qu’étoiles de mer, polypiers,
spirifers, jusqu’à des poissons, jusqu’à des lézards,
entraînés par les eaux, laissaient sur la houille, tendre
encore, leur impression nette et comme
1
« admirablement tirée ».
La pression semble avoir joué un rôle considérable
dans la formation des gisements carbonifères. En effet,
c’est à son degré de puissance que sont dues les
diverses sortes de houilles dont l’industrie fait usage.
Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller
1
Il faut, d’ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les
empreintes ont été retrouvées, appartiennent aux espèces aujourd’hui
réservées aux zones équatoriales du globe. On peut donc en conclure que,
à cette époque, la chaleur était égale sur toute la terre, soit qu’elle y fût
apportée par des courants d’eaux chaudes, soit que les feux intérieurs se
fissent sentir à sa surface à travers la croûte poreuse. Ainsi s’explique la
formation de gisements carbonifères sous toutes les latitudes terrestres.
apparaît l’anthracite, qui, presque entièrement
dépourvue de matière volatile, contient la plus grande
quantité de carbone. Aux plus hautes couches se
montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile,
substances dans lesquelles la quantité de carbone est
infiniment moindre. Entre ces deux couches, suivant le
degré de pression qu’elles ont subie, se rencontrent les
filons de graphites, les houilles grasses ou maigres. On
peut même affirmer que c’est faute d’une pression
suffisante que la couche des marais tourbeux n’a pas été
complètement modifiée.
Ainsi donc, l’origine des houillères, en quelque
point du globe qu’on les ait découvertes, est celle-ci :
engloutissement dans la croûte terrestre des grandes
forêts de l’époque géologique, puis, minéralisation des
végétaux obtenue avec le temps, sous l’influence de la
pression et de la chaleur, et sous l’action de l’acide
carbonique.
Cependant, la nature, si prodigue d’ordinaire, n’a
pas enfoui assez de forêts pour une consommation qui
comprendrait quelques milliers d’années. La houille
manquera un jour – cela est certain. Un chômage forcé
s’imposera donc aux machines du monde entier, si
quelque nouveau combustible ne remplace pas le
charbon. À une époque plus ou moins reculée, il n’y
aura plus de gisements carbonifères, si ce n’est ceux
qu’une éternelle couche de glace recouvre au
Groenland, aux environs de la mer de Baffin, et dont
l’exploitation est à peu près impossible. C’est le sort
inévitable. Les bassins houillers de l’Amérique,
prodigieusement riches encore, ceux du lac Salé, de
l’Orégon, de la Californie, n’auront plus, un jour, qu’un
rendement insuffisant. Il en sera ainsi des houillères du
cap Breton et du Saint-Laurent, des gisements des
Alleghanys, de la Pennsylvanie, de la Virginie, de
l’Illinois, de l’Indiana, du Missouri. Bien que les gîtes
carbonifères du Nord-Amérique soient dix fois plus
considérables que tous les gisements du monde entier,
cent siècles ne s’écouleront pas sans que le monstre à
millions de gueules de l’industrie n’ait dévoré le dernier
morceau de houille du globe.
La disette, on le comprend, se fera plus
promptement sentir dans l’ancien monde. Il existe bien
des couches de combustible minéral en Abyssinie, à
Natal, au Zambèze, à Mozambique, à Madagascar, mais
leur exploitation régulière offre les plus grandes
difficultés. Celles de la Birmanie, de la Chine, de la
Cochinchine, du Japon, de l’Asie centrale, seront assez
vite épuisées. Les Anglais auront certainement vidé
l’Australie des produits houillers, assez abondamment
enfouis dans son sol, avant le jour où le charbon
manquera au Royaume-Uni. À cette époque, déjà, les
filons carbonifères de l’Europe, atteints jusque dans
leurs dernières veines, auront été abandonnés.
Que l’on juge par les chiffres suivants des quantités
de houille qui ont été consommées depuis la découverte
des premiers gisements. Les bassins houillers de la
Russie, de la Saxe et de la Bavière comprennent six
cent mille hectares ; ceux de l’Espagne, cent cinquante
mille ; ceux de la Bohême et de l’Autriche, cent
cinquante mille. Les bassins de la Belgique, longs de
quarante lieues, larges de trois, comptent également
cent cinquante mille hectares, qui s’étendent sous les
territoires de Liège, de Namur, de Mons et de Charleroi.
En France, le bassin situé entre la Loire et le Rhône,
Rive-de-Gier, Saint-Étienne, Givors, Épinac, Blanzy, le
Creuzot – les exploitations du Gard, Alais, La Grand-
Combe –, celles de l’Aveyron à Aubin – les gisements
de Carmaux, de Bassac, de Graissessac –, dans le Nord,
Anzin, Valenciennes, Lens, Béthune, recouvrent
environ trois cent cinquante mille hectares.
Le pays le plus riche en charbon, c’est
incontestablement le Royaume-Uni. Celui-ci, en
exceptant l’Irlande, à laquelle manque presque
absolument le combustible minéral, possède d’énormes
richesses carbonifères, – mais épuisables comme toutes
richesses. Le plus important de ces divers bassins, celui
de Newcastle, qui occupe le sous-sol du comté de
Northumberland, produit par an jusqu’à trente millions
de tonnes, c’est-à-dire près du tiers de la consommation
anglaise et plus du double de la production française.
Le bassin du pays de Galles, qui a concentré toute une
population de mineurs à Cardiff, à Swansea, à Newport,
rend annuellement dix millions de tonnes de cette
houille si recherchée qui porte son nom. Au centre,
s’exploitent les bassins des comtés d’York, de
Lancastre, de Derby, de Stafford, moins productifs,
mais d’un rendement considérable encore. Enfin, dans
cette portion de l’Écosse située entre Edimbourg et
Glasgow, entre ces deux mers qui l’échancrent si
profondément, se développe l’un des plus vastes
gisements houillers du Royaume-Uni. L’ensemble de
ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent
mille hectares, et produit annuellement jusqu’à cent
millions de tonnes du noir combustible.
Mais qu’importe ! La consommation deviendra telle,
pour les besoins de l’industrie et du commerce, que ces
richesses s’épuiseront. Le troisième millénaire de l’ère
chrétienne ne sera pas achevé, que la main du mineur
aura vidé, en Europe, ces magasins dans lesquels,
suivant une juste image, s’est concentrée la chaleur
solaire des premiers jours1.
1
Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la
houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, à l’épuisement
des combustibles minéraux :
Or, précisément à l’époque où se passe cette
histoire, l’une des plus importantes houillères du bassin
écossais avait été épuisée par une exploitation trop
rapide. En effet, c’était dans ce territoire, qui se
développe entre Edimbourg et Glasgow, sur une largeur
moyenne de dix à douze milles, que se creusait la
houillère d’Aberfoyle, dont l’ingénieur James Starr
avait si longtemps dirigé les travaux.
Or, depuis dix ans, ces mines avaient dû être
abandonnées. On n’avait pu découvrir de nouveaux
gisements, bien que les sondages eussent été portés
jusqu’à la profondeur de quinze cents et même de deux
mille pieds, et lorsque James Starr s’était retiré, c’était
avec la certitude que le plus mince filon avait été
exploité jusqu’à complet épuisement.
Il était donc plus qu’évident que, en de telles
conditions, la découverte d’un nouveau bassin houiller
dans les profondeurs du sous-sol anglais aurait été un
événement considérable. La communication annoncée
par Simon Ford se rapportait-elle à un fait de cette
France dans 1140 ans.
Angleterre – 800 ans.
Belgique – 750 ans.
Allemagne – 300 ans.
En Amérique, à raison de 500 millions de tonnes annuellement, les
gîtes pourraient produire du charbon pendant 6000 ans.
nature ? C’est ce que se demandait James Starr, c’est ce
qu’il voulait espérer.
En un mot, était-ce un autre coin de ces riches Indes
noires dont on l’appelait à faire de nouveau la
conquête ? Il voulait le croire.
La seconde lettre avait un instant dérouté ses idées à
ce sujet, mais maintenant il n’en tenait plus compte.
D’ailleurs, le fils du vieil overman était là, l’attendant
au rendez-vous indiqué. La lettre anonyme n’avait donc
plus aucune valeur.
À l’instant où l’ingénieur prenait pied sur le quai, le
jeune homme s’avança vers lui.
« Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James
Starr, sans autre entrée en matière.
– Oui, monsieur Starr.
– Je ne t’aurais pas reconnu, mon garçon ! Ah ! c’est
que, depuis dix ans, tu es devenu un homme !
– Moi, je vous ai reconnu, répondit le jeune mineur,
qui tenait son chapeau à la main. Vous n’avez pas
changé, monsieur. Vous êtes celui qui m’a embrassé le
jour des adieux à la fosse Dochart ! Ça ne s’oublie pas,
ces choses-là !
– Couvre-toi donc, Harry, dit l’ingénieur. Il pleut à
torrents, et la politesse ne doit pas aller jusqu’au rhume.
– Voulez-vous que nous nous mettions à l’abri,
monsieur Starr ? demanda Harry Ford.
– Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la
journée, et je suis pressé. Partons.
– À vos ordres, répondit le jeune homme.
– Dis-moi, Harry, le père se porte bien ?
– Très bien, monsieur Starr.
– Et la mère ?...
– La mère aussi.
– C’est ton père qui m’a écrit, pour me donner
rendez-vous au puits de Yarow ?
– Non, c’est moi.
– Mais Simon Ford m’a-t-il donc adressé une
seconde lettre pour contremander ce rendez-vous ?
demanda vivement l’ingénieur.
– Non, monsieur Starr, répondit le jeune mineur.
– Bien ! » répondit James Starr, sans parler
davantage de la lettre anonyme.
Puis, reprenant :
« Et peux-tu m’apprendre ce que me veut le vieux
Simon ? demanda-t-il au jeune homme.
– Monsieur Starr, mon père s’est réservé le soin de
vous le dire lui-même.
– Mais tu le sais ?...
– Je le sais.
– Eh bien, Harry, je ne t’en demande pas plus. En
route donc, car j’ai hâte de causer avec Simon Ford. À
propos, où demeure-t-il ?
– Dans la mine.
– Quoi ! Dans la fosse Dochart ?
– Oui, monsieur Starr, répondit Harry Ford.
– Comment ! ta famille n’a pas quitté la vieille mine
depuis la cessation des travaux ?
– Pas un jour, monsieur Starr. Vous connaissez le
père. C’est là qu’il est né, c’est là qu’il veut mourir !
– Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa
houillère natale ! Il n’a pas voulu l’abandonner ! Et
vous vous plaisez là ?...
– Oui, monsieur Starr, répondit le jeune mineur, car
nous nous aimons cordialement, et nous n’avons que
peu de besoins !
– Bien, Harry, dit l’ingénieur. En route ! »
Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea à
travers les rues de Callander.
Dix minutes après, tous deux avaient quitté la ville.
4
La fosse Dochart
Harry Ford était un grand garçon de vingt-cinq ans,
vigoureux, bien découplé. Sa physionomie un peu
sérieuse, son attitude habituellement pensive, l’avaient,
dès son enfance, fait remarquer entre ses camarades de
la mine. Ses traits réguliers, ses yeux profonds et doux,
ses cheveux assez rudes, plutôt châtains que blonds, le
charme naturel de sa personne, tout concordait à en
faire le type accompli du Lowlander, c’est-à-dire un
superbe spécimen de l’Écossais de la plaine. Endurci
presque dès son bas âge au travail de la houillère,
c’était, en même temps qu’un solide compagnon, une
brave et bonne nature. Guidé par son père, poussé par
ses propres instincts, il avait travaillé, il s’était instruit
de bonne heure, et, à un âge où l’on n’est guère qu’un
apprenti, il était arrivé à se faire quelqu’un – l’un des
premiers de sa condition –, dans un pays qui compte
peu d’ignorants, car il fait tout pour supprimer
l’ignorance. Si, pendant les premières années de son
adolescence, le pic ne quitta pas la main d’Harry Ford,
néanmoins le jeune mineur ne tarda pas à acquérir les
connaissances suffisantes pour s’élever dans la
hiérarchie de la houillère, et il aurait certainement
succédé à son père en qualité d’overman de la fosse
Dochart, si la mine n’eût pas été abandonnée.
James Starr était un bon marcheur encore, et,
cependant, il n’aurait pas suivi facilement son guide, si
celui-ci n’eût modéré son pas.
La pluie tombait alors avec moins de violence. Les
larges gouttes se pulvérisaient avant d’atteindre le sol.
C’étaient plutôt des rafales humides, qui couraient dans
l’air, soulevées par une fraîche brise.
Harry Ford et James Starr – le jeune homme portant
le léger bagage de l’ingénieur – suivirent la rive gauche
du fleuve pendant un mille environ. Après avoir longé
sa plage sinueuse, ils prirent une route qui s’enfonçait
dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De
vastes pâturages se développaient d’un côté et de
l’autre, autour de fermes isolées. Quelques troupeaux
paissaient tranquillement l’herbe toujours verte de ces
prairies de la basse Écosse. C’étaient des vaches sans
cornes, ou de petits moutons à laine soyeuse, qui
ressemblaient aux moutons des bergeries d’enfants.
Aucun berger ne se laissait voir, abrité qu’il était sans
doute dans quelque creux d’arbre ; mais le « colley »,
chien particulier à cette contrée du Royaume-Uni et
renommé pour sa vigilance, rôdait autour du pâturage.
Le puits Yarow était situé à quatre milles environ de
Callander. James Starr, tout en marchant, ne laissait pas
d’être impressionné. Il n’avait pas revu le pays depuis
le jour où la dernière tonne des houillères d’Aberfoyle
avait été versée dans les wagons du railway de
Glasgow. La vie agricole remplaçait, maintenant, la vie
industrielle, toujours plus bruyante, plus active. Le
contraste était d’autant plus frappant que, pendant
l’hiver, les travaux des champs subissent une sorte de
chômage. Mais autrefois, en toute saison, la population
des mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce
territoire. Les grands charrois de charbon passaient nuit
et jour. Les rails, maintenant enterrés sur leurs traverses
pourries, grinçaient sous le poids des wagons. À
présent, le chemin de pierre et de terre se substituait peu
à peu aux anciens tramways de l’exploitation. James
Starr croyait traverser un désert.
L’ingénieur regardait donc autour de lui d’un œil
attristé. Il s’arrêtait par instants pour reprendre haleine.
Il écoutait. L’air ne s’emplissait plus à présent des
sifflements lointains et du fracas haletant des machines.
À l’horizon, pas une de ces vapeurs noirâtres, que
l’industriel aime à retrouver, mêlées aux grands nuages.
Nulle haute cheminée cylindrique ou prismatique
vomissant des fumées, après s’être alimentée au
gisement même, nul tuyau d’échappement
s’époumonant à souffler sa vapeur blanche. Le sol,
autrefois sali par la poussière de la houille, avait un
aspect propre, auquel les yeux de James Starr n’étaient
plus habitués.
Lorsque l’ingénieur s’arrêtait, Harry Ford s’arrêtait
aussi. Le jeune mineur attendait en silence. Il sentait
bien ce qui se passait dans l’esprit de son compagnon,
et il partageait vivement cette impression – lui, un
enfant de la houillère, dont toute la vie s’était écoulée
dans les profondeurs de ce sol.
« Oui, Harry, tout cela est changé, dit James Starr.
Mais, à force d’y prendre, il fallait bien que les trésors
de houille s’épuisassent un jour ! Tu regrettes ce
temps !
– Je le regrette, monsieur Starr, répondit Harry. Le
travail était dur, mais il intéressait, comme toute lutte.
– Sans doute, mon garçon ! La lutte de tous les
instants, le danger des éboulements, des incendies, des
inondations, des coups de grisou qui frappent comme la
foudre ! Il fallait parer à ces périls ! Tu dis bien !
C’était la lutte, et, par conséquent, la vie émouvante !
– Les mineurs d’Alloa ont été plus favorisés que les
mineurs d’Aberfoyle, monsieur Starr !
– Oui, Harry, répondit l’ingénieur.
– En vérité, s’écria le jeune homme, il est à regretter
que tout le globe terrestre n’ait pas été uniquement
composé de charbon ! Il y en aurait eu pour quelques
millions d’années !
– Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant,
que la nature s’est montrée prévoyante en formant notre
sphéroïde plus principalement de grès, de calcaire, de
granit, que le feu ne peut consumer !
– Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains
auraient fini par brûler leur globe ?...
– Oui ! Tout entier, mon garçon, répondit
l’ingénieur. La terre aurait passé jusqu’au dernier
morceau dans les fourneaux des locomotives, des
locomobiles, des steamers, des usines à gaz, et,
certainement, c’est ainsi que notre monde eût fini un
beau jour !
– Cela n’est plus à craindre, monsieur Starr. Mais
aussi, les houillères s’épuiseront, sans doute, plus
rapidement que ne l’établissent les statistiques !
– Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l’Angleterre
a peut-être tort d’échanger son combustible contre l’or
des autres nations !
– En effet, répondit Harry.
– Je sais bien, ajouta l’ingénieur, que ni
l’hydraulique, ni l’électricité n’ont encore dit leur
dernier mot, et qu’on utilisera plus complètement un
jour ces deux forces. Mais n’importe ! La houille est
d’un emploi très pratique et se prête facilement aux
divers besoins de l’industrie ! Malheureusement, les
hommes ne peuvent la produire à volonté ! Si les forêts
extérieures repoussent incessamment sous l’influence
de la chaleur et de l’eau, les forêts intérieures, elles, ne
se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais
dans les conditions voulues pour les refaire ! »
James Starr et son guide, tout en causant, avaient
repris leur marche d’un pas rapide. Une heure après
avoir quitté Callander, ils arrivaient à la fosse Dochart.
Un indifférent lui-même eût été touché du triste
aspect que présentait l’établissement abandonné. C’était
comme le squelette de ce qui avait été si vivant
autrefois.
Dans un vaste cadre, bordé de quelques maigres
arbres, le sol disparaissait encore sous la noire
poussière du combustible minéral, mais on n’y voyait
plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun fragment de
houille. Tout avait été enlevé et consommé depuis
longtemps.
Sur une colline peu élevée, se découpait la silhouette
d’une énorme charpente que le soleil et la pluie
rongeaient lentement. Au sommet de cette charpente
apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et plus
bas s’arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels
s’enroulaient autrefois les câbles qui ramenaient les
cages à la surface du sol.
À l’étage inférieur, on reconnaissait la chambre
délabrée des machines, autrefois si luisantes dans les
parties du mécanisme faites d’acier ou de cuivre.
Quelques pans de murs gisaient à terre au milieu de
solives brisées et verdies par l’humidité. Des restes de
balanciers auxquels s’articulait la tige des pompes
d’éjuisement, des coussinets cassés ou encrassés, des
pignons édentés, des engins de basculage renversés,
quelques échelons fixés aux chevalets et figurant de
grandes arêtes d’ichthyosaures, des rails portés sur
quelque traverse rompue que soutenaient encore deux
ou trois pilotis branlants, des tramways qui n’auraient
pas résisté au poids d’un wagonnet vide – tel était
l’aspect désolé de la fosse Dochart.
La margelle des puits, aux pierres éraillées,
disparaissait sous les mousses épaisses. Ici, on
reconnaissait les vestiges d’une cage, là les restes d’un
parc où s’emmagasinait le charbon, qui devait être trié
suivant sa qualité ou sa grosseur. Enfin, débris de
tonnes auxquelles pendait un bout de chaîne, fragments
de chevalets gigantesques, tôles d’une chaudière
éventrée, pistons tordus, longs balanciers qui se
penchaient sur l’orifice des puits de pompes, passerelles
tremblant au vent, ponceaux frémissant au pied,
murailles lézardées, toits à demi effondrés qui
dominaient des cheminées aux briques disjointes,
ressemblant à ces canons modernes dont la culasse est
frettée d’anneaux cylindriques, de tout cela il sortait
une vive impression d’abandon, de misère, de tristesse,
que n’offrent pas les ruines du vieux château de pierre,
ni les restes d’une forteresse démantelée.
« C’est une désolation ! » dit James Starr, en
regardant le jeune homme qui ne répondit pas.
Tous deux pénétrèrent alors sous l’appentis qui
recouvrait l’orifice du puits Yarow, dont les échelles
donnaient encore accès jusqu’aux galeries inférieures
de la fosse.
L’ingénieur se pencha sur l’orifice.
De là s’épanchait autrefois le souffle puissant de
l’air aspiré par les ventilateurs. C’était maintenant un
abîme silencieux. Il semblait qu’on fût à la bouche de
quelque volcan éteint.
James Starr et Harry mirent pied sur le premier
palier.
À l’époque de l’exploitation, d’ingénieux engins
desservaient certains puits des houillères d’Aberfoyle,
qui, sous ce rapport, étaient parfaitement outillées :
cages munies de parachutes automatiques, mordant sur
des glissières en bois, échelles oscillantes, nommées
« engine-men », qui, par un simple mouvement
d’oscillation, permettaient aux mineurs de descendre
sans danger ou de remonter sans fatigue.
Mais ces appareils perfectionnés avaient été enlevés,
depuis la cessation des travaux. Il ne restait au puits
Yarow qu’une longue succession d’échelles, séparées
par des paliers étroits de cinquante en cinquante pieds.
Trente de ces échelles, ainsi placées bout à bout,
permettaient de descendre jusqu’à la semelle de la
galerie inférieure, à une profondeur de quinze cents
pieds. C’était la seule voie de communication qui
existât entre le fond de la fosse Dochart et le sol. Quant
à l’aération, elle s’opérait par le puits Yarow, que les
galeries faisaient communiquer avec un autre puits dont
l’orifice s’ouvrait à un niveau supérieur – l’air chaud se
dégageant naturellement par cette espèce de siphon
renversé.
« Je te suis, mon garçon, dit l’ingénieur, en faisant
signe au jeune homme de le précéder.
– À vos ordres, monsieur Starr.
– Tu as ta lampe ?
– Oui, et plût au Ciel que ce fût encore la lampe de
sûreté dont nous nous servions autrefois !
– En effet, répondit James Starr, les coups de grisou
ne sont plus à craindre maintenant ! »
Harry n’était muni que d’une simple lampe à huile,
dont il alluma la mèche. Dans la houillère, vide de
charbon, les fuites du gaz hydrogène protocarboné ne
pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion à
redouter, et nulle nécessité d’interposer entre la flamme
et l’air ambiant cette toile métallique qui empêche le
gaz de prendre feu à l’extérieur. La lampe de Davy, si
perfectionnée alors, ne trouvait plus ici son emploi.
Mais si le danger n’existait pas, c’est que la cause en
avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui
faisait autrefois la richesse de la fosse Dochart.
Harry descendit les premiers échelons de l’échelle
supérieure. James Starr le suivit. Tous deux se
trouvèrent bientôt dans une obscurité profonde que
rompait seul l’éclat de la lampe. Le jeune homme
l’élevait au-dessus de sa tête, afin de mieux éclairer son
compagnon.
Une dizaine d’échelles furent descendues par
l’ingénieur et son guide de ce pas mesuré habituel au
mineur. Elles étaient encore en bon état.
James Starr observait curieusement ce que
l’insuffisante lueur lui laissait apercevoir des parois du
sombre puits, qu’un cuvelage en bois, à demi pourri,
revêtait encore.
Arrivés au quinzième palier, c’est-à-dire à mi-
chemin, ils firent halte pour quelques instants.
« Décidément, je n’ai pas tes jambes, mon garçon,
dit l’ingénieur en respirant longuement, mais enfin, cela
va encore !
– Vous êtes solide, monsieur Starr, répondit Harry,
et c’est quelque chose, voyez-vous, que d’avoir
longtemps vécu dans la mine.
– Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j’avais
vingt ans, j’aurais descendu tout d’une haleine. Allons,
en route ! »
Mais, au moment où tous deux allaient quitter le
palier, une voix, encore éloignée, se fit entendre dans
les profondeurs du puits. Elle arrivait comme une onde
sonore qui se gonfle progressivement, et elle devenait
de plus en plus distincte.
« Eh ! qui vient là ? demanda l’ingénieur en arrêtant
Harry.
– Je ne pourrais le dire, répondit le jeune mineur.
– Ce n’est pas le vieux père ?...
– Lui ! monsieur Starr, non.
– Quelque voisin, alors ?...
– Nous n’avons pas de voisins au fond de la fosse,
répondit Harry. Nous sommes seuls, bien seuls.
– Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr.
C’est à ceux qui descendent de céder le pas à ceux qui
montent. »
Tous deux attendirent.
La voix résonnait en ce moment avec un magnifique
éclat, comme si elle eût été portée par un vaste pavillon
acoustique, et bientôt quelques paroles d’une chanson
écossaise arrivèrent assez nettement aux oreilles du
jeune mineur.
« La chanson des lacs ! s’écria Harry. Ah ! je serais
bien surpris si elle s’échappait d’une autre bouche que
de celle de Jack Ryan.
– Et qu’est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d’une si
superbe façon ? demanda James Starr.
– Un ancien camarade de la houillère », répondit
Harry.
Puis, se penchant au-dessus du palier :
« Eh ! Jack ! cria-t-il.
– C’est toi, Harry ? fut-il répondu. Attends-moi,
j’arrive. »
Et la chanson reprit de plus belle.
Quelques instants après, un grand garçon de vingt-
cinq ans, la figure gaie, les yeux souriants, la bouche
joyeuse, la chevelure d’un blond ardent, apparaissait au
fond du cône lumineux que projetait sa lanterne, et il
prenait pied sur le palier de la quinzième échelle.
Son premier acte fut de serrer vigoureusement la
main que venait de lui tendre Harry.
« Enchanté de te rencontrer ! s’écria-t-il. Mais, saint
Mungo me protège ! si j’avais su que tu revenais à terre
aujourd’hui, je me serais bien épargné cette descente au
puits Yarow !
– Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant
sa lampe vers l’ingénieur, qui était resté dans l’ombre.
– Monsieur Starr ! répondit Jack Ryan. Ah !
monsieur l’ingénieur, je ne vous aurais pas reconnu.
Depuis que j’ai quitté la fosse, mes yeux ne sont plus
habitués, comme autrefois, à voir dans l’obscurité.
– Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui
chantait toujours. Voilà bien dix ans de cela, mon
garçon ! C’était toi, sans doute ?
– Moi-même, monsieur Starr, et, en changeant de
métier, je n’ai pas changé d’humeur, voyez-vous ?
Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux, j’imagine, que
pleurer et geindre !
– Sans doute, Jack Ryan. Et que fais-tu, depuis que
tu as quitté la mine ?
– Je travaille à la ferme de Melrose, près d’Irvine,
dans le comté de Renfrew, à quarante milles d’ici. Ah !
ça ne vaut pas nos houillères d’Aberfoyle ! Le pic allait
mieux à ma main que la bêche ou l’aiguillon ! Et puis,
dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des
échos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos
chansons, tandis que là-haut !... Mais vous allez donc
rendre visite au vieux Simon, monsieur Starr ?
– Oui, Jack, répondit l’ingénieur.
– Que je ne vous retarde pas...
– Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t’a
amené au cottage aujourd’hui ?
– Je voulais te voir, camarade, répondit Jack Ryan,
et t’inviter à la fête du clan d’Irvine. Tu sais, je suis le
« piper1 » de l’endroit ! On chantera, on dansera !
– Merci, Jack, mais cela m’est impossible.
– Impossible ?
– Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je
dois le reconduire à Callander.
– Eh ! Harry, la fête du clan d’Irvine n’arrive que
dans huit jours. D’ici là, la visite de M. Starr sera
terminée, je suppose, et rien ne te retiendra plus au
cottage !
1
Le piper est le joueur de cornemuse en Écosse.
– En effet, Harry, répondit James Starr. Il faut
profiter de l’invitation que te fait ton camarade Jack !
– Eh bien, j’accepte, Jack, dit Harry. Dans huit
jours, nous nous retrouverons à la fête d’Irvine.
– Dans huit jours, c’est bien convenu, répondit Jack
Ryan. Adieu, Harry ! Votre serviteur, monsieur Starr !
Je suis très content de vous avoir revu ! Je pourrai
donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne vous a
oublié, monsieur l’ingénieur.
– Et je n’ai oublié personne, dit James Starr.
– Merci pour tous, monsieur, répondit Jack Ryan.
– Adieu, Jack ! » dit Harry, en serrant une dernière
fois la main de son camarade.
Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientôt
dans les hauteurs du puits, vaguement éclairées par sa
lampe.
Un quart d’heure après, James Starr et Harry
descendaient la dernière échelle, et mettaient le pied sur
le sol du dernier étage de la fosse.
Autour du rond-point que formait le fond du puits
Yarow rayonnaient diverses galeries qui avaient servi à
l’exploitation du dernier filon carbonifère de la mine.
Elles s’enfonçaient dans le massif de schistes et de grès,
les unes étançonnées par des trapèzes de grosses
poutres à peine équarries, les autres doublées d’un épais
revêtement de pierre. Partout des remblais remplaçaient
les veines dévorées par l’exploitation. Les piliers
artificiels étaient faits de pierres arrachées aux carrières
voisines, et maintenant ils supportaient le sol, c’est-à-
dire le double étage des terrains tertiaires et
quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement
même. L’obscurité emplissait alors ces galeries, jadis
éclairées soit par la lampe du mineur soit par la lumière
électrique, dont, pendant les dernières années, l’emploi
avait été introduit dans les fosses. Mais les sombres
tunnels ne résonnaient plus du grincement des
wagonnets roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes
d’air qui se refermaient brusquement, ni des éclats de
voix des rouleurs, ni du hennissement des chevaux et
des mules, ni des coups de pic de l’ouvrier, ni des
fracas du foudroyage qui faisait éclater le massif.
« Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur
Starr ? demanda le jeune homme.
– Non, mon garçon, répondit l’ingénieur, car j’ai
hâte d’arriver au cottage du vieux Simon.
– Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous
guider, et, cependant, je suis sûr que vous reconnaîtriez
parfaitement votre route dans cet obscur dédale des
galeries.
– Oui, certes ! J’ai encore dans la tête tout le plan de
la vieille fosse. »
Harry, suivi de l’ingénieur et levant sa lampe pour le
mieux éclairer, s’enfonça dans une haute galerie,
semblable à une contre-nef de cathédrale. Leur pied, à
tous deux, heurtait encore les traverses de bois qui
supportaient les rails à l’époque de l’exploitation.
Mais à peine avaient-ils fait cinquante pas, qu’une
énorme pierre vint tomber aux pieds de James Starr.
« Prenez garde, monsieur Starr ! s’écria Harry, en
saisissant le bras de l’ingénieur.
– Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voûtes ne sont
plus assez solides, sans doute, et...
– Monsieur Starr, répondit Harry Ford, il me semble
que la pierre a été jetée... et jetée par une main
d’homme !...
– Jetée ! s’écria James Starr. Que veux-tu dire, mon
garçon ?
– Rien, rien... monsieur Starr, répondit évasivement
Harry, dont le regard, devenu sérieux, aurait voulu
percer ces épaisses murailles. Continuons notre route.
Prenez mon bras, je vous prie, et n’ayez aucune crainte
de faire un faux pas.
– Me voilà, Harry ! »
Et tous deux s’avancèrent, pendant qu’Harry
regardait en arrière, en projetant l’éclat de sa lampe
dans les profondeurs de la galerie.
« Serons-nous bientôt arrivés ? demanda l’ingénieur.
– Dans dix minutes au plus.
– Bien.
– Mais, murmurait Harry, cela n’en est pas moins
singulier. C’est la première fois que pareille chose
m’arrive. Il a fallu que cette pierre vînt tomber juste au
moment où nous passions !...
– Harry, il n’y a eu là qu’un hasard !
– Un hasard... répondit le jeune homme en secouant
la tête. Oui... un hasard... »
Harry s’était arrêté. Il écoutait.
« Qu’y a-t-il, Harry ? demanda l’ingénieur.
– J’ai cru entendre marcher derrière nous », répondit
le jeune mineur, qui prêta plus attentivement l’oreille.
Puis :
« Non ! je me serai trompé, dit-il. Appuyez-vous
bien sur mon bras, monsieur Starr. Servez-vous de moi
comme d’un bâton...
– Un bâton solide, Harry, répondit James Starr. Il
n’en est pas de meilleur qu’un brave garçon tel que
toi ! »
Tous deux continuèrent à marcher silencieusement à
travers la sombre nef.
Souvent, Harry, évidemment préoccupé, se
retournait, essayant de surprendre, soit un bruit éloigné,
soit quelque lueur lointaine.
Mais, derrière et devant lui, tout n’était que silence
et ténèbres.
5
La famille Ford
Dix minutes après, James Starr et Harry sortaient
enfin de la galerie principale.
Le jeune mineur et son compagnon étaient arrivés
au fond d’une clairière – si toutefois ce mot peut servir
à désigner une vaste et obscure excavation. Cette
excavation, cependant, n’était pas absolument
dépourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par
l’orifice d’un puits abandonné, qui avait été foncé dans
les étages supérieurs. C’était par ce conduit que
s’établissait le courant d’aération de la fosse Dochart.
Grâce à sa moindre densité, l’air chaud de l’intérieur
était entraîné vers le puits Yarow.
Donc, un peu d’air et de clarté pénétrait à la fois à
travers l’épaisse voûte de schiste jusqu’à la clairière.
C’était là que Simon Ford habitait depuis dix ans,
avec sa famille, une souterraine demeure, évidée dans le
massif schisteux, à l’endroit même où fonctionnaient
autrefois les puissantes machines, destinées à opérer la
traction mécanique de la fosse Dochart.
Telle était l’habitation – à laquelle il donnait
volontiers le nom de « cottage » –, où résidait le vieil
overman. Grâce à une certaine aisance, due à une
longue existence de travail, Simon Ford aurait pu vivre
en plein soleil, au milieu des arbres, dans n’importe
quelle ville du royaume ; mais les siens et lui avaient
préféré ne pas quitter la houillère, où ils étaient
heureux, ayant mêmes idées, mêmes goûts. Oui ! il leur
plaisait, ce cottage, enfoui à quinze cents pieds au-
dessous du sol écossais. Entre autres avantages, il n’y
avait pas à craindre que les agents du fisc, les
« stentmaters » chargés d’établir la capitation, vinssent
jamais y relancer ses hôtes !
À cette époque, Simon Ford, l’ancien overman de la
fosse Dochart, portait vigoureusement encore ses
soixante-cinq ans. Grand, robuste, bien taillé, il eût été
regardé comme l’un des plus remarquables
« sawneys1 » du canton, qui fournissait tant de beaux
hommes aux régiments de Highlanders.
Simon Ford descendait d’une ancienne famille de
mineurs, et sa généalogie remontait aux premiers temps
où furent exploités les gisements carbonifères en
1
Le sawney, c’est l’Écossais, comme John Bull est l’Anglais, et
Paddy l’Irlandais.
Écosse.
Sans rechercher archéologiquement si les Grecs et
les Romains ont fait usage de la houille, si les Chinois
utilisaient les mines de charbon bien avant l’ère
chrétienne, sans discuter si réellement le combustible
minéral doit son nom au maréchal-ferrant Houillos, qui
vivait en Belgique dans le XIIe siècle, on peut affirmer
que les bassins de la Grande-Bretagne furent les
premiers dont l’exploitation fut mise en cours régulier.
Au XIe siècle, déjà, Guillaume le Conquérant partageait
entre ses compagnons d’armes les produits du bassin de
Newcastle. Au XIIIe siècle, une licence d’exploitation
du « charbon marin » était concédée par Henri III.
Enfin, vers la fin du même siècle, il est fait mention des
gisements de l’Écosse et du pays de Galles.
Ce fut vers ce temps que les ancêtres de Simon Ford
pénétrèrent dans les entrailles du sol calédonien, pour
n’en plus sortir, de père en fils. Ce n’étaient que de
simples ouvriers. Ils travaillaient comme des forçats à
l’extraction du précieux combustible. On croit même
que les charbonniers mineurs, tout comme les sauniers
de cette époque, étaient alors de véritables esclaves. En
effet, au XVIIIe siècle, cette opinion était si bien établie
en Écosse, que, pendant la guerre du Prétendant, on put
craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se
soulevassent pour reconquérir une liberté – qu’ils ne
croyaient pas avoir.
Quoi qu’il en soit, Simon Ford était fier d’appartenir
à cette grande famille des houilleurs écossais. Il avait
travaillé de ses mains, là même où ses ancêtres avaient
manié le pic, la pince, la rivelaine et la pioche. À trente
ans, il était overman de la fosse Dochart, la plus
importante des houillères d’Aberfoyle. Il aimait
passionnément son métier. Pendant de longues années,
il exerça ses fonctions avec zèle. Son seul chagrin était
de voir la couche s’appauvrir et de prévoir l’heure très
prochaine où le gisement serait épuisé.
C’est alors qu’il s’était adonné à la recherche de
nouveaux filons dans toutes les fosses d’Aberfoyle, qui
communiquaient souterrainement entre elles. Il avait eu
le bonheur d’en découvrir quelques-uns pendant la
dernière période d’exploitation. Son instinct de mineur
le servait merveilleusement, et l’ingénieur James Starr
l’appréciait fort. On eût dit qu’il devinait les gisements
dans les entrailles de la houillère, comme un
hydroscope devine les sources sous la couche du sol.
Mais le moment arriva, on l’a dit, où la matière
combustible manqua tout à fait à la houillère. Les
sondages ne donnèrent plus aucun résultat. Il fut
évident que le gîte carbonifère était entièrement épuisé.
L’exploitation cessa. Les mineurs se retirèrent.
Le croira-t-on ? Ce fut un désespoir pour le plus
grand nombre. Tous ceux qui savent que l’homme, au
fond, aime sa peine, ne s’en étonneront pas. Simon
Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il était, par
excellence, le type du mineur, dont l’existence est
indissolublement liée à celle de sa mine. Depuis sa
naissance, il n’avait cessé de l’habiter, et, lorsque les
travaux furent abandonnés, il voulut y demeurer encore.
Il resta donc. Harry, son fils, fut chargé du
ravitaillement de l’habitation souterraine ; mais quant à
lui, depuis dix ans, il n’était pas remonté dix fois à la
surface du sol.
« Aller là-haut ! À quoi bon ? » répétait-il, et il ne
quittait pas son noir domaine.
Dans ce milieu parfaitement sain, d’ailleurs, soumis
à une température toujours moyenne, le vieil overman
ne connaissait ni les chaleurs de l’été, ni les froids de
l’hiver. Les siens se portaient bien. Que pouvait-il
désirer de plus ?
Au fond, il était sérieusement attristé. Il regrettait
l’animation, le mouvement, la vie d’autrefois, dans la
fosse si laborieusement exploitée. Cependant, il était
soutenu par une idée fixe.
« Non ! non ! la houillère n’est pas épuisée ! »
répétait-il.
Et celui-là se serait fait un mauvais parti, qui aurait
mis en doute devant Simon Ford qu’un jour l’ancienne
Aberfoyle ressusciterait d’entre les mortes ! Il n’avait
donc jamais abandonné l’espoir de découvrir quelque
nouvelle couche qui rendrait à la mine sa splendeur
passée. Oui ! il aurait volontiers, s’il l’avait fallu, repris
le pic du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se
seraient vigoureusement attaqués à la roche. Il allait
donc à travers les obscures galeries, tantôt seul, tantôt
avec son fils, observant, cherchant, pour rentrer chaque
jour fatigué, mais non désespéré, au cottage.
La digne compagne de Simon Ford, c’était Madge,
grande et forte, la « goodwife », la « bonne femme »,
suivant l’expression écossaise. Pas plus que son mari,
Madge n’eût voulu quitter la fosse Dochart. Elle
partageait à cet égard toutes ses espérances et ses
regrets. Elle l’encourageait, elle le poussait en avant,
elle lui parlait avec une sorte de gravité, qui réchauffait
le cœur du vieil overman.
« Aberfoyle n’est qu’endormie, Simon, lui disait-
elle. C’est toi qui as raison. Ce n’est qu’un repos, ce
n’est pas la mort ! »
Madge savait aussi se passer du monde extérieur et
concentrer le bonheur d’une existence à trois dans le
sombre cottage.
Ce fut là qu’arriva James Starr.
L’ingénieur était bien attendu. Simon Ford, debout
sur sa porte, du plus loin que la lampe d’Harry lui
annonça l’arrivée de son ancien « viewer », s’avança
vers lui.
« Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il
d’une voix qui résonnait sous la voûte du schiste. Soyez
le bienvenu au cottage du vieil overman ! Pour être
enfouie à quinze cents pieds sous terre, la maison de la
famille Ford n’en est pas moins hospitalière !
– Comment allez-vous, brave Simon ? demanda
James Starr, en serrant la main que lui tendait son hôte.
– Très bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il
autrement ici, à l’abri de toute intempérie de l’air ? Vos
ladies qui vont respirer à Newhaven ou à Porto-Bello1,
pendant l’été, feraient mieux de passer quelques mois
dans la houillère d’Aberfoyle ! Elles ne risqueraient
point d’y gagner quelque gros rhume, comme dans les
rues humides de la vieille capitale.
– Ce n’est pas moi qui vous contredirai, Simon,
répondit James Starr, heureux de retrouver l’overman
tel qu’il était autrefois ! Vraiment, je me demande
pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate
pour quelque cottage voisin du vôtre !
1
Stations balnéaires des environs d’Edimbourg.
– À votre service, monsieur Starr. Je connais un de
vos anciens mineurs qui serait particulièrement
enchanté de n’avoir entre vous et lui qu’un mur
mitoyen.
– Et Madge ?... demanda l’ingénieur.
– La bonne femme se porte encore mieux que moi,
si cela est possible ! répondit Simon Ford, et elle se fait
une joie de vous voir à sa table. Je pense qu’elle se sera
surpassée pour vous recevoir.
– Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit
l’ingénieur, que l’annonce d’un bon déjeuner ne pouvait
laisser indifférent, après cette longue marche.
– Vous avez faim, monsieur Starr ?
– Positivement faim. Le voyage m’a ouvert
l’appétit. Je suis venu par un temps affreux !...
– Ah ! il pleut, là-haut ! répondit Simon Ford d’un
air de pitié très marqué.
– Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitées
aujourd’hui comme celles d’une mer !
– Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais.
Mais je n’ai pas à vous peindre des avantages que vous
connaissez aussi bien que moi ! Vous voilà arrivé au
cottage. C’est le principal, et, je vous le répète, soyez le
bienvenu ! »
Simon Ford, suivi d’Harry, fit entrer dans
l’habitation James Starr, qui se trouva au milieu d’une
vaste salle, éclairée par plusieurs lampes, dont l’une
était suspendue aux solives coloriées du plafond.
La table, recouverte d’une nappe égayée de fraîches
couleurs, n’attendait plus que les convives, auxquels
quatre chaises, rembourrées de vieux cuir, étaient
réservées.
« Bonjour, Madge, dit l’ingénieur.
– Bonjour, monsieur James, répondit la brave
Écossaise, qui se leva pour recevoir son hôte.
– Je vous revois avec plaisir, Madge.
– Et vous avez raison, monsieur James, car il est
agréable de retrouver ceux pour lesquels on s’est
toujours montré bon.
– La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il
ne faut pas la faire attendre, non plus que M. James. Il a
une faim de mineur, et il verra que notre garçon ne nous
laisse manquer de rien au cottage ! À propos, Harry,
ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils,
Jack Ryan est venu te voir.
– Je le sais, père ! Nous l’avons rencontré dans le
puits Yarow.
– C’est un bon et gai camarade, dit Simon Ford.
Mais il semble se plaire là-haut ! Ça n’avait pas du vrai
sang de mineur dans les veines. À table, monsieur
James, et déjeunons copieusement, car il est possible
que nous ne puissions souper que fort tard. »
Au moment où l’ingénieur et ses hôtes allaient
prendre place :
« Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous
que je mange de bon appétit ?
– Ce sera nous faire tout l’honneur possible,
monsieur James, répondit Simon Ford.
– Eh bien, il faut pour cela n’avoir aucune
préoccupation. Or, j’ai deux questions à vous adresser.
– Allez, monsieur James.
– Votre lettre me parle d’une communication qui
doit être de nature à m’intéresser ?
– Elle est très intéressante, en effet.
– Pour vous ?...
– Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je
désire ne vous la faire qu’après le repas et sur les lieux
mêmes. Sans cela, vous ne voudriez pas me croire.
– Simon, reprit l’ingénieur, regardez-moi bien... là...
dans les yeux. Une communication intéressante ?...
Oui... Bon !... Je ne vous en demande pas davantage,
ajouta-t-il, comme s’il eût lu la réponse qu’il espérait
dans le regard du vieil overman.
– Et la deuxième question ? demanda celui-ci.
– Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu
m’écrire ceci ? » répondit l’ingénieur, en présentant la
lettre anonyme qu’il avait reçue.
Simon Ford prit la lettre, et il la lut très
attentivement.
Puis, la montrant à son fils :
« Connais-tu cette écriture ? dit-il.
– Non, père, répondit Harry.
– Et cette lettre était timbrée du bureau de poste
d’Aberfoyle ? demanda Simon Ford à l’ingénieur.
– Oui, comme la vôtre, répondit James Starr.
– Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford,
dont le front s’assombrit un instant.
– Je pense, père, répondit Harry, que quelqu’un a eu
un intérêt quelconque à empêcher M. James Starr de
venir au rendez-vous que vous lui donniez.
– Mais qui ? s’écria le vieux mineur. Qui donc a pu
pénétrer assez avant dans le secret de ma pensée ?... »
Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rêverie dont
la voix de Madge le tira bientôt.
« Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe
va refroidir. Pour le moment, ne songeons plus à cette
lettre ! »
Et, sur l’invitation de la vieille femme, chacun prit
place à la table – James Starr vis-à-vis de Madge, pour
lui faire honneur –, le père et le fils l’un vis-à-vis de
l’autre.
Ce fut un bon repas écossais. Et, d’abord, on
mangea d’un « hotchpotch », soupe dont la viande
nageait au milieu d’un excellent bouillon. Au dire du
vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale
dans l’art de préparer le hotchpotch.
Il en était de même, d’ailleurs, du « cockyleeky »,
sorte de ragoût de coq, accommodé aux poireaux, qui
ne méritait que des éloges.
Le tout fut arrosé d’une excellente ale, puisée aux
meilleurs brassins des fabriques d’Edimbourg.
Mais le plat principal consista en un « haggis »,
pouding national, fait de viandes et de farine d’orge. Ce
mets remarquable, qui inspira au poète Burns l’une de
ses meilleures odes, eut le sort réservé aux belles choses
de ce monde : il passa comme un rêve.
Madge reçut les sincères compliments de son hôte.
Le déjeuner se termina par un dessert composé de
fromage et de « cakes », gâteaux d’avoine, finement
préparés, accompagnés de quelques petits verres
« d’usquebaugh », excellente eau-de-vie de grains, qui
avait vingt-cinq ans – juste l’âge d’Harry.
Ce repas dura une bonne heure. James Starr et
Simon Ford n’avaient pas seulement bien mangé, ils
avaient aussi bien causé – principalement du passé de la
vieille houillère d’Aberfoyle.
Harry, lui, était plutôt resté silencieux. Deux fois il
avait quitté la table et même la maison. Il était évident
qu’il éprouvait quelque inquiétude depuis l’incident de
la pierre, et il voulait observer les alentours du cottage.
La lettre anonyme n’était pas faite, non plus, pour le
rassurer.
Ce fut pendant une de ces sorties que l’ingénieur dit
à Simon Ford et Madge :
« Un brave garçon que vous avez là, mes amis !
– Oui, monsieur James, un être bon et dévoué,
répondit vivement le vieil overman.
– Il se plaît avec vous, au cottage ?
– Il ne voudrait pas nous quitter.
– Vous songerez à le marier, cependant ?
– Marier Harry ! s’écria Simon Ford. Et à qui ? À
une fille de là-haut, qui aimerait les fêtes, la danse, qui
préférerait son clan à notre houillère ! Harry n’en
voudrait pas !
– Simon, répondit Madge, tu n’exigeras pourtant pas
que jamais notre Harry ne prenne femme...
– Je n’exigerai rien, répondit le vieux mineur, mais
cela ne presse pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons
point... »
Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.
Lorsque Madge se leva de table, tous l’imitèrent et
vinrent s’asseoir un instant à la porte du cottage.
« Eh bien, Simon, dit l’ingénieur, je vous écoute !
– Monsieur James, répondit Simon Ford, je n’ai pas
besoin de vos oreilles, mais de vos jambes. Vous êtes-
vous bien reposé ?
– Bien reposé et bien refait, Simon. Je suis prêt à
vous accompagner partout où il vous plaira.
– Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son
fils, allume nos lampes de sûreté.
– Vous prenez des lampes de sûreté ! s’écria James
Starr, assez surpris, puisque les explosions de grisou
n’étaient plus à craindre dans une fosse absolument
vide de charbon.
– Oui, monsieur James, par prudence !
– N’allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me
proposer de revêtir un habit de mineur ?
– Pas encore, monsieur James ! pas encore ! »
répondit le vieil overman, dont les yeux brillaient
singulièrement sous leurs profondes orbites.
Harry, qui était rentré dans le cottage, en ressortit
presque aussitôt, rapportant trois lampes de sûreté.
Harry remit une de ces lampes à l’ingénieur, l’autre
à son père, et il garda la troisième suspendue à sa main
gauche, pendant que sa main droite s’armait d’un long
bâton.
« En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide,
déposé à la porte du cottage.
– En route ! répondit l’ingénieur. Au revoir Madge !
– Dieu vous assiste ! répondit l’Écossaise.
– Un bon souper, femme, tu entends, s’écria Simon
Ford. Nous aurons faim à notre retour, et nous lui
ferons honneur ! »
6
Quelques phénomènes inexplicables
On sait ce que sont les croyances superstitieuses
dans les hautes et basses terres de l’Écosse. En certains
clans, les tenanciers du laird, réunis pour la veillée,
aiment à redire les contes empruntés au répertoire de la
mythologie hyperboréenne. L’instruction, quoique
largement et libéralement répandue dans le pays, n’a
pas pu réduire encore à l’état de fictions ces légendes,
qui semblent inhérentes au sol même de la vieille
Calédonie. C’est encore le pays des esprits et des
revenants, des lutins et des fées. Là apparaissent
toujours le génie malfaisant qui ne s’éloigne que
moyennant finances, le « Seer » des Highlanders, qui,
par un don de seconde vue, prédit les morts prochaines,
le « May Moullach », qui se montre sous la forme d’une
jeune fille aux bras velus et prévient les familles des
malheurs dont elles sont menacées, la fée « Branshie »,
qui annonce les événements funestes, les « Brawnies »,
auxquels est confiée la garde du mobilier domestique,
l’« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les
gorges sauvages du lac Katrine – et tant d’autres.
Il va de soi que la population des houillères
écossaises devait fournir son contingent de légendes et
de fables à ce répertoire mythologique. Si les
montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d’êtres
chimériques, bons ou mauvais, à plus forte raison les
sombres houillères devaient-elles être hantées jusque
dans leurs dernières profondeurs. Qui fait trembler le
gisement pendant les nuits d’orage, qui met sur la trace
du filon encore inexploité, qui allume le grisou et
préside aux explosions terribles, sinon quelque génie de
la mine ? C’était, du moins, l’opinion communément
répandue parmi ces superstitieux Écossais. En vérité, la
plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique,
quand il ne s’agissait que de phénomènes purement
physiques, et on eût perdu son temps à vouloir les
désabuser. Où la crédulité se fût-elle développée plus
librement qu’au fond de ces abîmes ?
Or, les houillères d’Aberfoyle, précisément parce
qu’elles étaient exploitées dans le pays des légendes,
devaient se prêter plus naturellement à tous les
incidents du surnaturel.
Donc les légendes y abondaient. Il faut dire,
d’ailleurs, que certains phénomènes, inexpliqués
jusqu’alors, ne pouvaient que fournir un nouvel aliment
à la crédulité publique.
Au premier rang des superstitieux de la fosse
Dochart, figurait Jack Ryan, le camarade d’Harry.
C’était le plus grand partisan du surnaturel qui fût.
Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en
chansons, qui lui valaient de beaux succès pendant les
veillées d’hiver.
Mais Jack Ryan n’était pas le seul à faire montre de
sa crédulité. Ses camarades affirmaient, non moins
hautement, que les fosses d’Aberfoyle étaient hantées,
que certains êtres insaisissables y apparaissaient
fréquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-
Terres. À les entendre, ce qui même aurait été
extraordinaire, c’eût été qu’il n’en fût pas ainsi. Est-il
donc, en effet, un milieu mieux disposé qu’une sombre
et profonde houillère pour les ébats des génies, des
lutins, des follets et autres acteurs des drames
fantastiques ? Le décor était tout dressé, pourquoi les
personnages surnaturels n’y seraient pas venus jouer
leur rôle ?
Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des
houillères d’Aberfoyle. On a dit que les différentes
fosses communiquaient entre elles par les longues
galeries souterraines, ménagées entre les filons. Il
existait ainsi sous le comté de Stirling un énorme
massif, sillonné de tunnels, troué de caves, foré de
puits, une sorte d’hypogée, de labyrinthe subterrané, qui
offrait l’aspect d’une vaste fourmilière.
Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc
souvent, soit lorsqu’ils se rendaient sur les travaux
d’exploitation, soit lorsqu’ils en revenaient. De là, une
facilité constante d’échanger des propos et de faire
circuler d’une fosse à l’autre les histoires qui tiraient
leur origine de la houillère. Les récits se transmettaient
ainsi avec une rapidité merveilleuse, passant de bouche
en bouche et s’accroissant comme il convient.
Cependant, deux hommes plus instruits et de
tempérament plus positif que les autres, avaient
toujours résisté à cet entraînement. Ils n’admettaient à
aucun degré l’intervention des lutins, des génies ou des
fées.
C’étaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvèrent
bien en continuant d’habiter la sombre crypte, après
l’abandon de la fosse Dochart. Peut-être la bonne
Madge avait-elle quelque penchant au surnaturel,
comme toute Écossaise des Hautes-Terres. Mais ces
histoires d’apparitions, elle était réduite à se les
raconter à elle-même – ce qu’elle faisait
consciencieusement, d’ailleurs, pour ne point perdre les
vieilles traditions.
Simon et Harry Ford eussent-ils été aussi crédules
que leurs camarades, ils n’auraient abandonné la
houillère ni aux génies, ni aux fées. L’espoir de
découvrir un nouveau filon leur eût fait braver toute la
fantastique cohorte des lutins. Ils n’étaient crédules, ils
n’étaient croyants que sur un point : ils ne pouvaient
admettre que le gisement carbonifère d’Aberfoyle fût
totalement épuisé. On peut dire, avec quelque justesse,
que Simon Ford et son fils avaient à ce sujet « la foi du
charbonnier », cette foi en Dieu que rien ne peut
ébranler.
C’est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un
seul jour, obstinés, immuables dans leurs convictions, le
père et le fils prenaient leur pic, leur bâton et leur
lampe. Ils allaient ainsi tous les deux, cherchant, tâtant
la roche d’un coup sec, écoutant si elle rendait un son
favorable.
Tant que les sondages n’auraient pas été poussés
jusqu’au granit du terrain primaire, Simon et Harry
Ford étaient d’accord que la recherche, inutile
aujourd’hui, pouvait être utile demain, et qu’elle devait
être reprise. Leur vie entière, ils la passeraient à essayer
de rendre à la houillère d’Aberfoyle son ancienne
prospérité. Si le père devait succomber avant l’heure de
la réussite, le fils reprendrait la tâche à lui seul.
En même temps, ces deux gardiens passionnés de la
houillère la visitaient au point de vue de sa
conservation. Ils s’assuraient de la solidité des remblais
et des voûtes. Ils recherchaient si un éboulement était à
craindre, et s’il devenait urgent de condamner quelque
partie de la fosse. Ils examinaient les traces
d’infiltration des eaux supérieures, ils les dérivaient, ils
les canalisaient pour les envoyer à quelque puisard.
Enfin, ils s’étaient volontairement constitués les
protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif,
duquel étaient sorties tant de richesses, maintenant
dissoutes en fumées !
Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions
qu’il arriva à Harry, plus particulièrement, d’être frappé
de certains phénomènes, dont il cherchait en vain
l’explication.
Ainsi, plusieurs fois, lorsqu’il suivait quelque étroite
contre-galerie, il lui sembla entendre des bruits
analogues à ceux qu’auraient pu produire de violents
coups de pic, frappés sur la paroi remblayée.
Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne
pouvait effrayer, avait pressé le pas pour surprendre la
cause de ce mystérieux travail.
Le tunnel était désert. La lampe du jeune mineur,
promenée sur la paroi, n’avait laissé voir aucune trace
récente de coups de pince ou de pic. Harry se
demandait donc s’il n’était pas le jouet d’une illusion
d’acoustique, de quelque bizarre ou fantasque écho.
D’autres fois, en projetant subitement une vive
lumière vers une anfractuosité suspecte, il avait cru voir
passer une ombre. Il s’était élancé... Rien, alors même
qu’aucune issue n’eût permis à un être humain de se
dérober à sa poursuite !
À deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la
partie ouest de la fosse, entendit distinctement des
détonations lointaines, comme si quelque mineur eût
fait éclater une cartouche de dynamite.
La dernière fois, après de minutieuses recherches, il
avait reconnu qu’un pilier venait d’être éventré par un
coup de mine.
À la clarté de sa lampe, Harry examina
attentivement la paroi attaquée par la mine. Elle n’était
point faite d’un simple remblayage de pierres, mais
d’un pan de schiste, qui avait pénétré à cette profondeur
dans l’étage du gisement houiller. Le coup de mine
avait-il eu pour objet de provoquer la découverte d’un
nouveau filon ? N’avait-on voulu que produire un
éboulement de cette portion de la houillère ? C’est ce
que se demanda Harry, et, quand il fit connaître ce fait à
son père, ni le vieil overman, ni lui ne purent résoudre
la question d’une façon satisfaisante.
« C’est singulier, répétait souvent Harry. La
présence dans la mine d’un être inconnu semble
impossible, et, cependant, elle ne peut être mise en
doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s’il
n’existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou
plutôt, ne tenterait-il pas d’anéantir ce qui reste des
houillères d’Aberfoyle ? Mais dans quel but ? Je le
saurai, quand il devrait m’en coûter la vie ! »
Quinze jours avant cette journée, pendant laquelle
Harry Ford guidait l’ingénieur à travers le dédale de la
fosse Dochart, il s’était vu sur le point d’atteindre le but
de ses recherches.
Il parcourait l’extrémité du sud-ouest de la houillère,
un puissant fanal à la main.
Tout à coup, il lui sembla qu’une lumière venait de
s’éteindre, à quelques centaines de pieds devant lui, au
fond d’une étroite cheminée, qui coupait obliquement le
massif. Il se précipita vers la lueur suspecte...
Recherche inutile. Comme Harry n’admettait pas
pour les choses physiques d’explication surnaturelle, il
en conclut que, certainement, un être inconnu rôdait
dans la fosse. Mais, quoi qu’il fît, cherchant avec le
plus extrême soin, scrutant les moindres anfractuosités
de la galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver à
une certitude quelconque.
Harry s’en remit donc au hasard pour lui dévoiler ce
mystère. De loin en loin, il vit encore apparaître des
lueurs qui voltigeaient d’un point à l’autre comme des
feux de Saint-Elme ; mais leur apparition n’avait que la
durée d’un éclair et il fallut renoncer à en découvrir la
cause.
Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la
houillère eussent aperçu ces flammes fantastiques, ils
n’auraient certainement pas manqué de crier au
surnaturel !
Mais Harry n’y songeait même pas. Le vieux Simon
non plus. Et lorsque tous deux causaient de ces
phénomènes, dus évidemment à une cause purement
physique :
« Mon garçon, répondait le vieil overman,
attendons ! Tout cela s’expliquera quelque jour ! »
Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu’alors,
ni Harry, ni son père n’avaient été en butte à un acte de
violence.
Si la pierre, tombée ce jour même aux pieds de
James Starr, avait été lancée par la main d’un
malfaiteur, c’était le premier acte criminel de ce genre.
James Starr, interrogé, fus d’avis que cette pierre
s’était détachée de la voûte de la galerie. Mais Harry
n’admit pas une explication si simple. La pierre, suivant
lui, n’était pas tombée, elle avait été lancée. À moins de
rebondir, elle n’eût jamais décrit une trajectoire, si elle
n’eût été mue par une impulsion étrangère.
Harry voyait donc là une tentative directe contre lui
et son père, ou même contre l’ingénieur. Après ce
qu’on sait, peut-être conviendra-t-on qu’il était fondé à
le croire.
7
Une expérience de Simon Ford
Midi sonnait à la vieille horloge de bois de la salle,
lorsque James Starr et ses deux compagnons quittèrent
le cottage.
La lumière, pénétrant à travers le puits d’aération,
éclairait vaguement la clairière. La lampe d’Harry eût
été inutile alors, mais elle ne devait pas tarder à servir,
car c’était vers l’extrémité même de la fosse Dochart
que le vieil overman allait conduire l’ingénieur.
Après avoir suivi sur un espace de deux milles la
galerie principale, les trois explorateurs – on verra qu’il
s’agissait d’une exploration – arrivèrent à l’orifice d’un
étroit tunnel. C’était comme une contre-nef dont la
voûte reposait sur un boisage, tapissé d’une mousse
blanchâtre. Elle suivait à peu près la ligne que traçait, à
quinze cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth.
Pour le cas où James Starr eût été moins familiarisé
qu’autrefois avec le dédale de la fosse Dochart, Simon
Ford lui rappelait les dispositions du plan général, en
les comparant au tracé géographique du sol.
James Starr et Simon Ford marchaient donc en
causant.
En avant, Harry éclairait la route. Il cherchait, en
projetant brusquement de vifs éclats lumineux vers les
sombres anfractuosités, à découvrir quelque ombre
suspecte.
« Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda
l’ingénieur.
– Encore un demi-mille, monsieur James !
Autrefois, nous aurions fait cette route en berline, sur
les tramways à traction mécanique ! Mais que ces
temps sont loin !
– Nous nous dirigeons donc vers l’extrémité du
dernier filon ? demanda James Starr.
– Oui. Je vois que vous connaissez encore bien la
mine.
– Eh ! Simon, répondit l’ingénieur, il serait difficile
d’aller plus loin, si je ne me trompe ?
– En effet, monsieur James. C’est là que nos
rivelaines ont arraché le dernier morceau de houille du
gisement ! Je me le rappelle comme si j’y étais encore !
C’est moi qui ai donné ce dernier coup, et il a retenti
dans ma poitrine plus violemment que sur la roche !
Tout n’était plus que grès ou schiste autour de nous, et,
quand le wagonnet a roulé vers le puits d’extraction, je
l’ai suivi, le cœur ému, comme on suit un convoi de
pauvre ! Il me semblait que c’était l’âme de la mine qui
s’en allait avec lui ! »
La gravité avec laquelle le vieil overman prononça
ces paroles impressionna l’ingénieur, bien près de
partager de tels sentiments. Ce sont ceux du marin qui
abandonne son navire désemparé, ceux du laird qui voit
abattre la maison de ses ancêtres !
James Starr avait serré la main de Simon Ford.
Mais, à son tour, celui-ci venait de prendre la main de
l’ingénieur, et la pressant fortement :
« Ce jour-là, nous nous étions tous trompés, dit-il.
Non ! La vieille houillère n’était pas morte ! Ce n’était
pas un cadavre que les mineurs allaient abandonner, et
j’oserais affirmer, monsieur James, que son cœur bat
encore !
– Parlez donc, Simon ! Vous avez découvert un
nouveau filon ? s’écria l’ingénieur, qui ne fut pas maître
de lui. Je le savais bien ! Votre lettre ne pouvait
signifier autre chose ! Une communication à me faire,
et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre
découverte que celle d’une couche carbonifère aurait pu
m’intéresser ?...
– Monsieur James, répondit Simon Ford, je n’ai pas
voulu prévenir un autre que vous...
– Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi
comment, par quels sondages, vous vous êtes assuré ?...
– Écoutez-moi, monsieur James, répondit Simon
Ford. Ce n’est pas un gisement que j’ai retrouvé...
– Qu’est-ce donc ?
– C’est seulement la preuve matérielle que ce
gisement existe.
– Et cette preuve ?
– Pouvez-vous admettre qu’il se dégage du grisou
des entrailles du sol, si la houille n’est pas là pour le
produire ?
– Non, certes ! répondit l’ingénieur. Pas de charbon,
pas de grisou ! Il n’y a pas d’effets sans cause...
– Comme il n’y a pas de fumée sans feu !
– Et vous avez constaté, à nouveau, la présence de
l’hydrogène protocarboné ?...
– Un vieux mineur ne s’y laisserait pas prendre,
répondit Simon Ford. J’ai reconnu là notre vieil ennemi,
le grisou !
– Mais si c’était un autre gaz ! dit James Starr. Le
grisou est presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne
trahit véritablement sa présence que par l’explosion !...
– Monsieur James, répondit Simon Ford, voulez-
vous me permettre de vous raconter ce que j’ai fait... et
comment je l’ai fait... à ma façon, en excusant les
longueurs ? »
James Starr connaissait le vieil overman, et savait
que le mieux était de le laisser aller.
« Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix
ans, il ne s’est pas passé un jour sans qu’Harry et moi,
nous ayons songé à rendre à la houillère son ancienne
prospérité – non, pas un jour ! S’il existait encore
quelque gisement, nous étions décidés à le découvrir.
Quels moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous
était pas possible, mais nous avions l’instinct du
mineur, et souvent on va plus droit au but par l’instinct
que par la raison... – du moins, c’est mon idée...
– Que je ne contredis pas, répondit l’ingénieur.
– Or, voici ce qu’Harry avait une ou deux fois
observé pendant ses excursions dans l’ouest de la
houillère. Des feux, qui s’éteignaient soudain,
apparaissaient quelquefois à travers le schiste ou le
remblai des galeries extrêmes. Par quelle cause ces feux
s’allumaient-ils ? Je ne pouvais et je ne puis le dire
encore. Mais enfin, ces feux n’étaient évidemment dus
qu’à la présence du grisou, et, pour moi, le grisou,
c’était le filon de houille.
– Ces feux ne produisaient aucune explosion ?
demanda vivement l’ingénieur.
– Si, de petites explosions partielles, répondit Simon
Ford, et telles que j’en provoquai moi-même, lorsque je
voulus constater la présence de ce grisou. Vous vous
souvenez de quelle manière on cherchait autrefois à
prévenir les explosions dans les mines, avant que notre
bon génie, Humphry Davy, eût inventé sa lampe de
sûreté ?
– Oui, répondit James Starr. Vous voulez parler du
« pénitent » ? Mais je ne l’ai jamais vu dans l’exercice
de ses fonctions.
– En effet, monsieur James, vous êtes trop jeune,
malgré vos cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais
moi, avec dix ans de plus que vous, j’ai vu fonctionner
le dernier pénitent de la houillère. On l’appelait ainsi
parce qu’il portait une grande robe de moine. Son nom
vrai était le « fireman », l’homme du feu. À cette
époque, on n’avait d’autre moyen de détruire le
mauvais gaz qu’en le décomposant par de petites
explosions, avant que sa légèreté l’eût amassé en trop
grandes quantités dans les hauteurs des galeries. C’est
pourquoi le pénitent, la face masquée, la tête
encapuchonnée dans son épaisse cagoule, tout le corps
étroitement serré dans sa robe de bure, allait en rampant
sur le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l’air
était pur, et, de sa main droite, il promenait, en l’élevant
au-dessus de sa tête, une torche enflammée. Lorsque le
grisou se trouvait répandu dans l’air de manière à
former un mélange détonant, l’explosion se produisait
sans être funeste, et, en renouvelant souvent cette
opération, on parvenait à prévenir les catastrophes.
Quelquefois, le pénitent, frappé d’un coup de grisou,
mourait à la peine. Un autre le remplaçait. Ce fut ainsi
jusqu’au moment où la lampe de Davy fut adoptée dans
toutes les houillères. Mais je connaissais le procédé, et
c’est en l’employant que j’ai reconnu la présence du
grisou, et, par conséquent, celle d’un nouveau gisement
carbonifère dans la fosse Dochart. »
Tout ce que le vieil overman avait raconté du
pénitent était rigoureusement exact. C’est ainsi que l’on
procédait autrefois dans les houillères pour purifier l’air
des galeries.
Le grisou, autrement dit l’hydrogène protocarboné
ou gaz des marais, incolore, presque inodore, ayant un
pouvoir peu éclairant, est absolument impropre à la
respiration. Le mineur ne saurait vivre dans un milieu
rempli de ce gaz malfaisant – pas plus qu’on ne pourrait
vivre au milieu d’un gazomètre plein de gaz
d’éclairage. En outre, de même que celui-ci, qui est de
l’hydrogène bicarboné, le grisou forme un mélange
détonant, dès que l’air y entre dans une proportion de
huit et peut-être même de cinq pour cent.
L’inflammation de ce mélange se fait-elle par une cause
quelconque, il y a explosion, presque toujours suivie
d’épouvantables catastrophes.
C’est à ce danger que pare l’appareil de Davy, en
isolant la flamme des lampes dans un tube de toile
métallique, qui brûle le gaz à l’intérieur du tube, sans
jamais laisser l’inflammation se propager au-dehors.
Cette lampe de sûreté a été perfectionnée de vingt
façons. Si elle vient à se briser, elle s’éteint. Si, malgré
les défenses formelles, le mineur veut l’ouvrir, elle
s’éteint encore. Pourquoi donc les explosions se
produisent-elles ? C’est que rien ne peut obvier à
l’imprudence d’un ouvrier qui veut quand même
allumer sa pipe, ni au choc de l’outil qui peut produire
une étincelle.
Toutes les houillères ne sont pas infectées par le
grisou. Dans celles où il ne s’en produit pas, on autorise
l’emploi de la lampe ordinaire. Telle est, entre autres, la
fosse Thiers, aux mines d’Anzin. Mais, lorsque la
houille du gisement exploité est grasse, elle renferme
une certaine quantité de matières volatiles, et le grisou
peut s’échapper avec une grande abondance. La lampe
de sûreté seule est combinée de manière à empêcher des
explosions d’autant plus terribles, que les mineurs qui
n’ont pas été directement atteints par le coup de grisou,
courent risque d’être instantanément asphyxiés dans les
galeries remplies du gaz délétère, formé après
l’inflammation, c’est-à-dire d’acide carbonique.
Tout en marchant, Simon Ford apprit à l’ingénieur
ce qu’il avait fait pour atteindre son but, comment il
s’était assuré que le dégagement du grisou se faisait au
fond même de l’extrême galerie de la fosse, dans sa
portion occidentale, de quelle façon il avait provoqué à
l’affleurement des feuillets de schistes quelques
explosions partielles, ou plutôt certaines inflammations,
qui ne laissaient aucun doute sur la nature du gaz, dont
la fuite s’opérait à petite dose, mais d’une manière
permanente.
Une heure après avoir quitté le cottage, James Starr
et ses deux compagnons avaient franchi une distance de
quatre milles. L’ingénieur, entraîné par le désir et
l’espoir, venait de faire ce trajet sans aucunement
songer à sa longueur. Il réfléchissait à tout ce que lui
disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les
arguments que celui-ci donnait en faveur de sa thèse. Il
croyait, avec lui, que cette émission continue
d’hydrogène protocarboné indiquait, avec certitude,
l’existence d’un nouveau gisement carbonifère. Si ce
n’eût été qu’une sorte de poche, pleine de gaz, comme
il s’en rencontre quelquefois entre les feuillets, elle se
fût promptement vidée, et le phénomène eût cessé de se
produire. Mais loin de là. Au dire de Simon Ford,
l’hydrogène se dégageait sans cesse, et l’on en pouvait
conclure à l’existence de quelque important filon.
Conséquemment, les richesses de la fosse Dochart
pouvaient n’être pas entièrement épuisées. Toutefois,
s’agissait-il d’une couche dont le rendement serait peu
considérable, ou d’un gisement occupant un large étage
du terrain houiller ? c’était là, véritablement, la grosse
question.
Harry, qui précédait son père et l’ingénieur, s’était
arrêté.
« Nous voici arrivés ! s’écria le vieux mineur. Enfin,
grâce à Dieu, monsieur James, vous êtes là, et nous
allons savoir... »
La voix si ferme du vieil overman tremblait
légèrement.
« Mon brave Simon, lui dit l’ingénieur, calmez-
vous ! Je suis aussi ému que vous l’êtes, mais il ne faut
pas perdre de temps ! »
À cet endroit, l’extrême galerie de la fosse formait
en s’évasant une sorte de caverne obscure. Aucun puits
n’avait été foncé dans cette portion du massif, et la
galerie, profondément ouverte dans les entrailles du sol,
était sans communication directe avec la surface du
comté de Stirling.
James Starr, vivement intéressé, examinait d’un œil
grave l’endroit où il se trouvait.
On voyait encore sur la paroi terminale de cette
caverne la marque des derniers coups de pic, et même
quelques trous de cartouches, qui avaient provoqué
l’éclatement de la roche, vers la fin de l’exploitation.
Cette matière schisteuse était extrêmement dure, et il
n’avait pas été nécessaire de remblayer les assises de ce
cul-de-sac, au fond duquel les travaux avaient dû
s’arrêter. Là, en effet, venait mourir le filon carbonifère,
entre les schistes et les grès du terrain tertiaire. Là, à
cette place même, avait été extrait le dernier morceau
de combustible de la fosse Dochart.
« C’est ici, monsieur James, dit Simon Ford en
soulevant son pic, c’est ici que nous attaquerons la
faille1, car, derrière cette paroi, à une profondeur plus
ou moins considérable, se trouve assurément le nouveau
filon dont j’affirme l’existence.
– Et c’est à la surface de ces roches, demanda James
Starr, que vous avez constaté la présence du grisou ?
– Là même, monsieur James, répondit Simon Ford,
1
La faille est la portion du massif où manque le filon, et elle se
compose ordinairement de grès ou de schiste.
et j’ai pu l’allumer rien qu’en approchant ma lampe, à
l’affleurement des feuillets. Harry l’a fait comme moi.
– À quelle hauteur ? demanda James Starr.
– À dix pieds au-dessus du sol », répondit Harry.
James Starr s’était assis sur une roche. On eût dit
que, après avoir humé l’air de la caverne, il regardait les
deux mineurs, comme s’il se fût pris à douter de leurs
paroles, si affirmatives cependant.
C’est que, en effet, l’hydrogène protocarboné n’est
pas complètement inodore, et l’ingénieur était tout
d’abord étonné que son odorat, qu’il avait très fin, ne
lui eût pas révélé la présence du gaz explosif. En tout
cas, si ce gaz était mêlé à l’air ambiant, ce n’était qu’à
bien faible dose. Donc, pas d’explosion à craindre, et
l’on pouvait sans danger ouvrir la lampe de sûreté pour
tenter l’expérience, ainsi que le vieux mineur l’avait
déjà fait.
Ce qui inquiétait James Starr en ce moment, ce
n’était donc pas qu’il y eût trop de gaz mélangé à l’air,
c’était qu’il n’y en eût pas assez – et même pas du tout.
« Se seraient-ils trompés ? murmura-t-il. Non ! Ce
sont des hommes qui s’y connaissent ! Et pourtant !... »
Il attendait donc, non sans une certaine anxiété, que
le phénomène signalé par Simon Ford s’accomplît en sa
présence. Mais, à ce moment, il paraît que ce qu’il
venait d’observer, c’est-à-dire cette absence de l’odeur
caractéristique du grisou, avait été aussi remarquée par
Harry, car celui-ci, d’une voix altérée, dit :
« Père, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus à
travers les feuillets de schiste !
– Ne se fait plus !... » s’écria le vieux mineur.
Et Simon Ford, après avoir hermétiquement serré
ses lèvres, aspira fortement du nez, à plusieurs reprises.
Puis, tout d’un coup, et d’un mouvement brusque :
« Donne ta lampe, Harry ! » dit-il.
Simon Ford prit la lampe d’une main qui s’agitait
fébrilement. Il dévissa l’enveloppe de toile métallique
qui entourait la mèche, et la flamme brûla à l’air libre.
Ainsi qu’on s’y attendait, il ne se produisit aucune
explosion ; mais, ce qui était plus grave, il ne se fit pas
même ce léger grésillement, qui indique la présence du
grisou à faible dose.
Simon Ford prit le bâton que tenait Harry, et, fixant
la lampe à son extrémité, il l’éleva dans les couches
d’air supérieures, là où le gaz, en raison de sa légèreté
spécifique, aurait dû plutôt s’accumuler, en si minime
quantité que ce fût.
La flamme de la lampe, droite et blanche, ne décela
aucune trace d’hydrogène protocarboné.
« À la paroi ! dit l’ingénieur.
– Oui ! » répondit Simon Ford, en portant la lampe
sur cette partie de la paroi à travers laquelle son fils et
lui avaient, la veille encore, constaté la fuite du gaz.
Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu’il
essayait de promener la lampe à la hauteur des fissures
du feuillet de schiste.
« Remplace-moi, Harry », dit-il.
Harry prit le bâton et présenta successivement la
lampe aux divers points de la paroi où les feuillets
semblaient se dédoubler... mais il secouait la tête, car ce
léger craquement, particulier au grisou qui s’échappe,
n’arrivait pas à son oreille.
L’inflammation ne se fit pas. Il était donc évident
qu’aucune molécule de gaz ne fusait à travers la paroi.
« Rien ! » s’écria Simon Ford, dont le poing se
tendit sous une impression de colère plutôt que de
désappointement.
Un cri s’échappa alors de la bouche d’Harry.
« Qu’as-tu ? demanda vivement James Starr.
– On a bouché les fissures du schiste !
– Dis-tu vrai ? s’écria le vieux mineur.
– Regardez, père ! »
Harry ne s’était pas trompé. L’obturation des
fissures était nettement visible à la lumière de la lampe.
Un lutage, récemment pratiqué et fait à la chaux,
laissait voir sur la paroi une longue trace blanchâtre,
mal dissimulée sous une couche de poussière de
charbon.
« Lui ! s’écria Hardy. Ce ne peut être que lui !
– Lui ! répéta James Starr.
– Oui ! répondit le jeune homme, cet être
mystérieux qui hante notre domaine, celui que j’ai cent
fois guetté sans pouvoir l’atteindre, l’auteur, dès à
présent certain, de cette lettre qui voulait vous
empêcher de venir au rendez-vous que vous donnait
mon père, monsieur Starr, celui, enfin, qui nous a lancé
cette pierre dans la galerie du puits Yarow ! Ah ! aucun
doute n’est plus possible ! La main d’un homme est
dans tout cela ! »
Harry avait parlé avec une telle énergie, que sa
conviction passa instantanément et tout entière dans
l’esprit de l’ingénieur. Quant au vieil overman, il n’était
plus à convaincre. D’ailleurs, on se trouvait en présence
d’un fait indéniable : l’obturation des fissures à travers
lesquelles le gaz s’échappait librement la veille.
« Prends ton pic, Harry, s’écria Simon Ford. Monte
sur mes épaules, mon garçon ! Je suis assez solide
encore pour te porter ! »
Harry avait compris. Son père s’accota à la paroi.
Harry s’éleva sur ses épaules, de manière que son pic
pût atteindre la trace suffisamment visible du lutage.
Puis, à coups redoublés, il entama la partie de roche
schisteuse que ce lutage recouvrait.
Aussitôt un léger pétillement se produisit, semblable
à celui que fait le vin de Champagne lorsqu’il
s’échappe d’une bouteille – bruit qui, dans les
houillères anglaises, est connu sous le nom
onomatopique de « puff ».
Harry saisit alors sa lampe, et il l’approcha de la
fissure...
Une légère détonation se fit entendre, et une petite
flamme rouge, un peu bleuâtre à son contour, voltigea
sur la paroi, comme eût fait un follet de feu Saint-Elme.
Harry sauta aussitôt à terre, et le vieil overman, ne
pouvant contenir sa joie, saisit les mains de l’ingénieur,
en s’écriant :
« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le
grisou brûle ! Donc, le filon est là ! »
8
Un coup de dynamite
L’expérience annoncée par le vieil overman avait
réussi. L’hydrogène protocarboné, on le sait, ne se
développe que dans les gisements houillers. Donc,
l’existence d’un filon du précieux combustible ne
pouvait être mise en doute. Quelles étaient son
importance et sa qualité ? on les déterminerait plus tard.
Telles furent les conséquences que l’ingénieur
déduisit du phénomène qu’il venait d’observer. Elles
étaient en tout conformes à celles qu’en avait déjà tirées
Simon Ford.
« Oui, se dit James Starr, derrière cette paroi s’étend
une couche carbonifère que nos sondages n’ont pas su
atteindre ! Cela est fâcheux, puisque tout l’outillage de
la mine abandonnée depuis dix ans, est maintenant à
refaire ! N’importe ! Nous avons retrouvé la veine que
l’on croyait épuisée, et, cette fois, nous l’exploiterons
jusqu’au bout !
– Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford,
que pensez-vous de notre découverte ? Ai-je eu tort de
vous déranger ? Regrettez-vous cette dernière visite
faite à la fosse Dochart ?
– Non, non, mon vieux compagnon ! répondit James
Starr. Nous n’avons pas perdu notre temps, mais nous
le perdrions maintenant, si nous ne retournions
immédiatement au cottage. Demain, nous reviendrons
ici. Nous ferons éclater cette paroi à coups de dynamite.
Nous mettrons au jour l’affleurement du nouveau filon,
et, après une série de sondages, si la couche paraît être
importante, je reconstituerai une Société de la
Nouvelle-Aberfoyle, à l’extrême satisfaction des
anciens actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les
premières bennes de houille aient été extraites du
nouveau gisement !
– Bien parlé, monsieur James ! s’écria Simon Ford.
La vieille houillère va donc rajeunir, comme une veuve
qui se remarie ! L’animation des anciens jours
recommencera avec les coups de pioche, les coups de
pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le
hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le
grondement des machines ! Je reverrai donc tout cela,
moi ! J’espère, monsieur James, que vous ne me
trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions
d’overman ?
– Non, brave Simon, non, certes ! Vous êtes resté
plus jeune que moi, mon vieux camarade !
– Et, que saint Mungo nous protège ! Vous serez
encore notre « viewer » ! Puisse la nouvelle
exploitation durer de longues années, et fasse le Ciel
que j’aie la consolation de mourir sans en avoir vu la
fin ! »
La joie du vieux mineur débordait. James Starr la
partageait tout entière, mais il laissait Simon Ford
s’enthousiasmer pour deux.
Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir
reparaissait la succession des circonstances singulières,
inexplicables, au milieu desquelles s’était opérée la
découverte du nouveau gisement. Cela ne laissait pas de
l’inquiéter pour l’avenir.
Une heure après, James Starr et ses deux
compagnons étaient de retour au cottage.
L’ingénieur soupa avec grand appétit, approuvant du
geste tous les plans que développait le vieil overman,
et, n’eût été son impérieux désir d’être au lendemain,
jamais il n’aurait mieux dormi que dans ce calme
absolu du cottage.
Le lendemain, après un déjeuner substantiel, James
Starr, Simon Ford, Harry et Madge elle-même
reprenaient le chemin déjà parcouru la veille. Tous
allaient là en véritables mineurs. Ils emportaient divers
outils et des cartouches de dynamite, destinées à faire
sauter la paroi terminale. Harry, en même temps qu’un
puissant fanal, prit une grosse lampe de sûreté qui
pouvait brûler pendant douze heures. C’était plus qu’il
ne fallait pour opérer le voyage d’aller et de retour, en y
comprenant les haltes nécessaires à l’exploration – si
une exploration devenait possible.
« À l’œuvre ! » s’écria Simon, lorsque ses
compagnons et lui furent arrivés à l’extrémité de la
galerie.
Et sa main saisit une lourde pince qu’elle brandit
avec vigueur.
« Un instant, dit alors James Starr. Observons si
aucun changement ne s’est produit et si le grisou fuse
toujours à travers les feuillets de la paroi.
– Vous avez raison, monsieur Starr, répondit Harry.
Ce qui était bouché hier pourrait bien l’être encore
aujourd’hui ! »
Madge, assise sur une roche, observait attentivement
l’excavation et la muraille qu’il s’agissait d’éventrer.
Il fut constaté que les choses étaient telles qu’on les
avait laissées. Les fissures des feuillets n’avaient subi
aucune altération. L’hydrogène protocarboné fusait au
travers, mais assez faiblement. Cela tenait sans doute à
ce que, depuis la veille, il trouvait un libre passage pour
s’épancher. Toutefois, cette émission était si peu
importante, qu’elle ne pouvait former avec l’air
intérieur un mélange détonant. James Starr et ses
compagnons allaient donc pouvoir procéder en toute
sécurité. D’ailleurs, cet air se purifierait peu à peu, en
gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le
grisou, perdu dans toute cette atmosphère, ne pourrait
plus produire aucune explosion.
« À l’œuvre, donc ! » reprit Simon Ford.
Et bientôt, sous sa pince, vigoureusement maniée, la
roche ne tarda pas à voler en éclats.
Cette faille se composait principalement de
poudingues, interposés entre le grès et le schiste, tels
qu’il s’en rencontre le plus souvent à l’affleurement des
filons carbonifères.
James Starr ramassait les morceaux que l’outil
abattait, et il les examinait avec soin, espérant y
découvrir quelque indice de charbon.
Ce premier travail dura environ une heure. Il en
résulta un évidement assez profond dans la paroi
terminale.
James Starr choisit alors l’emplacement où devaient
être forés les trous de mine, travail qui s’accomplit
rapidement sous la main d’Harry avec le fleuret et la
massette1. Des cartouches de dynamite furent
introduites dans ces trous. Dès qu’on y eut placé la
longue mèche goudronnée d’une fusée de sûreté, qui
aboutissait à une capsule de fulminate, elle fut allumée
au ras du sol. James Starr et ses compagnons se mirent
à l’écart.
« Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie à
une véritable émotion qu’il ne cherchait pas à
dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux cœur n’a
battu si vite ! Je voudrais déjà attaquer le filon !
– Patience, Simon, répondit l’ingénieur, vous n’avez
pas la prétention de trouver derrière cette paroi une
galerie tout ouverte ?
– Excusez-moi, monsieur James, répondit le vieil
overman. J’ai toutes les prétentions possibles ! S’il y a
eu bonne chance dans la manière dont Harry et moi
nous avons découvert ce gîte, pourquoi cette chance ne
continuerait-elle pas jusqu’au bout ? »
L’explosion de la dynamite se produisit. Un
roulement sourd se propagea à travers le réseau des
galeries souterraines.
James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent
aussitôt vers la paroi de la caverne.
1
Sorte de marteau spécial au mineur.
« Monsieur James ! monsieur James ! s’écria le vieil
overman. Voyez ! La porte est enfoncée !... »
Cette comparaison de Simon Ford était justifiée par
l’apparition d’une excavation, dont on ne pouvait
estimer la profondeur.
Harry allait s’élancer par l’ouverture...
L’ingénieur, extrêmement surpris, d’ailleurs, de
trouver là cette cavité, retint le jeune mineur.
« Laisse le temps à l’air intérieur de se purifier, dit-
il.
– Oui ! gare aux mofettes1 ! » s’écria Simon Ford.
Un quart d’heure se passa dans une anxieuse attente.
Le fanal, placé au bout d’un bâton, fut alors introduit
dans l’excavation et continua de brûler avec un
inaltérable éclat.
« Va donc, Harry, dit James Starr, nous te
suivrons. »
L’ouverture produite par la dynamite était plus que
suffisante pour qu’un homme pût y passer.
Harry, le fanal à la main, s’y introduisit sans hésiter
et disparut dans les ténèbres.
James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles,
1
Nom donné aux exhalaisons mauvaises dans les houlières.
attendaient.
Une minute – qui leur parut bien longue – s’écoula.
Harry ne reparaissait pas, il n’appelait pas. En
s’approchant de l’orifice, James Starr n’aperçut même
plus la lueur de sa lampe, qui aurait dû éclairer cette
sombre cavité.
Le sol avait-il donc manqué subitement sous les
pieds d’Harry ? Le jeune mineur était-il tombé dans
quelque anfractuosité ? Sa voix ne pouvait-elle plus
arriver jusqu’à ses compagnons ?
Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait
s’introduire à son tour par l’orifice, lorsque parut une
lueur, vague d’abord, qui se renforça peu à peu, et
Harry fit entendre ces paroles :
« Venez, monsieur Starr ! Venez, mon père ! La
route est libre dans la Nouvelle-Aberfoyle. »
9
La Nouvelle-Aberfoyle
Si, par quelque puissance surhumaine, des
ingénieurs eussent pu enlever d’un bloc et sur une
épaisseur de mille pieds toute cette portion de la croûte
terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves,
de golfes et les territoires riverains des comtés de
Stirling, de Dumbarton et de Renfrew, ils auraient
trouvé, sous cet énorme couvercle, une excavation
immense, et telle qu’il n’en existait qu’une autre au
monde qui pût lui être comparée – la célèbre grotte de
Mammouth, dans le Kentucky.
Cette excavation se composait de plusieurs
centaines d’alvéoles, de toutes formes et de toutes
grandeurs. On eût dit une ruche, avec ses nombreux
étages de cellules, capricieusement disposées, mais une
ruche construite sur une vaste échelle, et qui, au lieu
d’abeilles, eût suffi à loger tous les ichthyosaures, les
mégathériums, et les ptérodactyles de l’époque
géologique !
Un labyrinthe de galeries, les unes plus élevées que
les plus hautes voûtes des cathédrales, les autres
semblables à des contre-nefs, rétrécies et tortueuses,
celles-ci suivant la ligne horizontale, celles-là
remontant ou descendant obliquement en toutes
directions, réunissaient ces cavités et laissaient libre
communication entre elles.
Les piliers qui soutenaient ces voûtes, dont la courbe
admettait tous les styles, les épaisses murailles,
solidement assises entre les galeries, les nefs elles-
mêmes, dans cet étage des terrains secondaires, étaient
faits de grès et de roches schisteuses. Mais, entre ces
couches inutilisables, et puissamment pressées par elles,
couraient d’admirables veines de charbon, comme si le
sang noir de cette étrange houillère eût circulé à travers
leur inextricable réseau. Ces gisements se
développaient sur une étendue de quarante milles du
nord au sud, et ils s’enfonçaient même sous le canal du
Nord. L’importance de ce bassin n’aurait pu être
évaluée qu’après sondages, mais elle devait dépasser
celle des couches carbonifères de Cardiff, dans le pays
de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comté
de Northumberland.
Il faut ajouter que l’exploitation de cette houillère
allait être singulièrement facilitée, puisque, par une
disposition bizarre des terrains secondaires, par un
inexplicable retrait des matières minérales à l’époque
géologique où ce massif se solidifiait, la nature avait
déjà multiplié les galeries et les tunnels de la Nouvelle-
Aberfoyle.
Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout
d’abord, à la découverte de quelque exploitation
abandonnée depuis des siècles. Il n’en était rien. On ne
délaisse pas de telles richesses. Les termites humains
n’avaient jamais rongé cette portion du sous-sol de
l’Écosse, et c’était la nature qui avait ainsi fait les
choses. Mais, on le répète, nul hypogée de l’époque
égyptienne, nulle catacombe de l’époque romaine,
n’auraient pu lui être comparés – si ce n’est les célèbres
grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de
vingt milles, comptent deux cent vingt-six avenues,
onze lacs, sept rivières, huit cataractes, trente-deux
puits insondables et cinquante-sept dômes, dont
quelques-uns sont suspendus à plus de quatre cent
cinquante pieds de hauteur.
Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle était,
non l’œuvre des hommes, mais l’œuvre du Créateur.
Tel était ce nouveau domaine, d’une incomparable
richesse, dont la découverte appartenait en propre au
vieil overman. Dix ans de séjour dans l’ancienne
houillère, une rare persistance de recherches, une foi
absolue, soutenue par un merveilleux instinct de
mineur, il lui avait fallu toutes ces conditions réunies
pour réussir, là où tant d’autres auraient échoué.
Pourquoi les sondages, pratiqués sous la direction de
James Starr, pendant les dernières années
d’exploitation, s’étaient-ils précisément arrêtés à cette
limite, sur la frontière même de la nouvelle mine ? cela
était dû au hasard, dont la part est grande dans les
recherches de ce genre.
Quoi qu’il en soit, il y avait là, dans le sous-sol
écossais, une sorte de comté souterrain, auquel il ne
manquait, pour être habitable, que les rayons du soleil,
ou, à son défaut, la clarté d’un astre spécial.
L’eau y était localisée dans certaines dépressions,
formant de vastes étangs, ou même des lacs plus grands
que le lac Katrine, situé précisément au-dessus. Sans
doute, ces lacs n’avaient pas le mouvement des eaux,
les courants, le ressac. Ils ne reflétaient pas la silhouette
de quelque vieux château gothique. Ni les bouleaux ni
les chênes ne se penchaient sur leurs rives, les
montagnes n’allongeaient pas de grandes ombres à leur
surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune
lumière ne se réverbérait dans leurs eaux, le soleil ne
les imprégnait pas de ses rayons éclatants, la lune ne se
levait jamais sur leur horizon. Et pourtant, ces lacs
profonds, dont la brise ne ridait pas le miroir, n’auraient
pas été sans charme, à la lumière de quelque astre
électrique, et, réunis par un lacet de canaux, ils
complétaient bien la géographie de cet étrange
domaine.
Quoiqu’il fût impropre à toute production végétale,
ce sous-sol eût, cependant, pu servir de demeure à toute
une population. Et qui sait si, dans ces milieux à
température constante, au fond de ces houillères
d’Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle,
d’Alloa ou de Cardiff, lorsque leurs gisements seront
épuisés, qui sait si la classe pauvre du Royaume-Uni ne
trouvera pas refuge quelque jour ?
10
Aller et retour
À la voix d’Harry, James Starr, Madge et Simon
Ford s’étaient introduits par l’étroit orifice qui mettait
en communication la fosse Dochart avec la nouvelle
houillère.
Ils se trouvaient alors à la naissance d’une galerie
assez large. On aurait pu croire qu’elle avait été percée
de main d’homme, que le pic et la pioche l’avaient
évidée pour l’exploitation d’un nouveau gisement. Les
explorateurs devaient se demander si, par un singulier
hasard, ils n’avaient pas été transportés dans quelque
ancienne houillère, dont les plus vieux mineurs du
comté n’auraient jamais connu l’existence.
Non ! C’étaient les couches géologiques qui avaient
« épargné » cette galerie, à l’époque où se faisait le
tassement des terrains secondaires. Peut-être quelque
torrent l’avait-il parcourue autrefois, lorsque les eaux
supérieures allaient se mélanger aux végétaux enlisés ;
mais, maintenant, elle était aussi sèche que si elle eût
été forée, quelque mille pieds plus bas, dans l’étage des
roches granitoïdes. En même temps, l’air y circulait
avec aisance – ce qui indiquait que certains
« éventoirs » naturels la mettaient en communication
avec l’atmosphère extérieure.
Cette observation, qui fut faite par l’ingénieur, était
juste, et l’on sentait que l’aération s’opérait facilement
dans la nouvelle mine. Quant à ce grisou qui fusait
naguère à travers les schistes de la paroi, il semblait
qu’il n’eût été contenu que dans une simple « poche »,
vide maintenant, et il était certain que l’atmosphère de
la galerie n’en conservait pas la moindre trace.
Cependant, et par précaution, Harry n’avait emporté
que la lampe de sûreté, qui lui assurait un éclairage de
douze heures.
James Starr et ses compagnons éprouvaient alors
une joie complète. C’était l’entière satisfaction de leurs
désirs. Autour d’eux, tout n’était que houille. Une
certaine émotion les rendait silencieux. Simon Ford,
lui-même, se contenait. Sa joie débordait, non en
longues phrases, mais par petites interjections.
C’était peut-être imprudent, à eux, de s’engager si
profondément dans la crypte. Bah ! ils ne songeaient
guère au retour. La galerie était praticable, peu
sinueuse. Nulle crevasse n’en barrait le passage, nulle
« pousse » n’y propageait d’exhalaisons malfaisantes. Il
n’y avait donc aucune raison pour s’arrêter, et, pendant
une heure, James Starr, Madge, Harry et Simon Ford
allèrent ainsi, sans que rien pût leur indiquer quelle était
l’exacte orientation de ce tunnel inconnu.
Et, sans doute, ils auraient été plus loin encore, s’ils
ne fussent arrivés à l’extrémité même de cette large
voie qu’ils suivaient depuis leur entrée dans la
houillère.
La galerie aboutissait à une énorme caverne, dont on
ne pouvait estimer ni la hauteur, ni la profondeur. À
quelle altitude s’arrondissait la voûte de cette
excavation, à quelle distance se reculait sa paroi
opposée ? les ténèbres qui l’emplissaient ne
permettaient pas de le reconnaître. Mais, à la lueur de la
lampe, les explorateurs purent constater que son dôme
recouvrait une vaste étendue d’eau dormante – étang ou
lac –, dont les rives pittoresques, accidentées de hautes
roches, se perdaient dans l’obscurité.
« Halte ! s’écria Simon Ford, en s’arrêtant
brusquement. Un pas de plus, et nous roulions peut-être
dans quelque abîme !
– Reposons-nous donc, mes amis, répondit
l’ingénieur. Aussi bien, il faudra songer à retourner au
cottage.
– Notre lampe peut nous éclairer pendant dix heures
encore, monsieur Starr, dit Harry.
– Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J’avoue
que mes jambes en ont besoin ! Et vous, Madge, est-ce
que vous ne vous ressentez pas des fatigues d’une aussi
longue course ?
– Mais pas trop, monsieur James, répondit la robuste
Écossaise. Nous avions l’habitude d’explorer pendant
des journées entières l’ancienne houillère d’Aberfoyle.
– Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois
cette route, s’il le fallait ! Mais j’insiste, monsieur
James, ma communication valait-elle la peine de vous
être faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire
non !
– Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que
je n’ai ressenti une telle joie ! répondit l’ingénieur. Le
peu que nous avons exploré de cette merveilleuse
houillère semble indiquer que son étendue est très
considérable, au moins en longueur.
– En largeur et en profondeur aussi, monsieur
James ! répliqua Simon Ford.
– C’est ce que nous saurons plus tard.
– Et moi, j’en réponds ! Rapportez-vous-en à mon
instinct de vieux mineur. Il ne m’a jamais trompé !
– Je veux vous croire, Simon, répondit l’ingénieur
en souriant. Mais enfin, tel que j’en puis juger par cette
courte exploration, nous possédons les éléments d’une
exploitation qui durera des siècles !
– Des siècles ! s’écria Simon Ford. Je le crois bien,
monsieur James ! Il se passera mille ans et plus, avant
que le dernier morceau de charbon ait été extrait de
notre nouvelle mine !
– Dieu vous entende ! répondit James Starr. Quant à
la qualité de la houille qui vient affleurer ces parois...
– Superbe ! monsieur James, superbe ! répondit
Simon Ford. Voyez cela vous-même ! »
Et, ce disant, il détacha d’un coup de pic un
fragment de roche noire.
« Voyez ! voyez ! répéta-t-il en l’approchant de sa
lampe. Les surfaces de ce morceau de charbon sont
luisantes ! Nous aurons là de la houille grasse, riche en
matières bitumeuses ! Et comme elle se détaillera en
gailleteries1, presque sans poussière ! Ah ! monsieur
James, il y a vingt ans, voici un gisement qui aurait fait
une rude concurrence au Swansea et au Cardiff ! Eh
bien, les chauffeurs se le disputeront encore, et, s’il
coûte peu à extraire de la mine, il ne s’en vendra pas
moins cher au-dehors !
1
Nom que les mineurs donnent aux moyennes sortes.
– En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de
houille et l’examinait en connaisseuse. C’est là du
charbon de bonne qualité. Emporte-le, Simon, emporte-
le au cottage ! Je veux que ce premier morceau de
houille brûle sous notre bouilloire !
– Bien parlé, femme ! répondit le vieil overman, et
tu verras que je ne me suis pas trompé.
– Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous
quelque idée de l’orientation probable de cette longue
galerie que nous avons suivie depuis notre entrée dans
la nouvelle houillère ?
– Non, mon garçon, répondit l’ingénieur. Avec une
boussole, j’aurais peut-être pu établir sa direction
générale. Mais, sans boussole, je suis ici comme un
marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque
l’absence de soleil ne lui permet pas de relever sa
position.
– Sans doute, monsieur James, répliqua Simon Ford,
mais, je vous en prie, ne comparez pas notre position à
celle du marin, qui a toujours et partout l’abîme sous
ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et nous
n’avons pas à craindre de jamais sombrer !
– Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon,
répondit James Starr. Loin de moi la pensée de
déprécier la nouvelle houillère d’Aberfoyle par une
comparaison injuste ! Je n’ai voulu dire qu’une chose,
c’est que nous ne savons pas où nous sommes.
– Nous sommes dans le sous-sol du comté de
Stirling, monsieur James, répondit Simon Ford, et cela,
je l’affirme comme si...
– Écoutez ! » dit Harry en interrompant le vieil
overman.
Tous prêtèrent l’oreille, ainsi que le faisait le jeune
mineur. Le nerf auditif, très exercé chez lui, avait
surpris un bruit sourd, comme eût été un murmure
lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardèrent pas
à l’entendre eux-mêmes. Il se produisait, dans les
couches supérieures du massif, une sorte de roulement,
dont on percevait distinctement le crescendo et le
decrescendo successif, si faible qu’il fût.
Tous quatre restèrent pendant quelques minutes,
l’oreille tendue, sans proférer une parole.
Puis, tout à coup, Simon Ford de s’écrier :
« Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets
courent déjà sur les rails de la nouvelle Aberfoyle ?
– Père, répondit Harry, il me semble bien que c’est
le bruit que font des eaux en roulant sur un littoral.
– Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s’écria
le vieil overman.
– Non, répondit l’ingénieur, mais il ne serait pas
impossible que nous ne fussions sous le lit même du lac
Katrine.
– Il faudrait donc que la voûte fût peu épaisse en cet
endroit, puisque le bruit des eaux est perceptible ?
– Peu épaisse, en effet, répondit James Starr, et c’est
ce qui fait que cette excavation est si vaste.
– Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit
Harry.
– En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit
James Starr, que les eaux du lac doivent être soulevées
comme celles du golfe de Forth.
– Eh ! qu’importe, après tout, répondit Simon Ford.
La couche carbonifère n’en sera pas plus mauvaise pour
se développer au-dessous d’un lac ! Ce ne serait pas la
première fois que l’on irait chercher la houille sous le lit
même de l’Océan ! Quand nous devrions exploiter tout
le fonds et le tréfonds du canal du Nord, où serait le
mal ?
– Bien dit, Simon, s’écria l’ingénieur, qui ne put
retenir un sourire en regardant l’enthousiaste overman.
Poussons nos tranchées sous les eaux de la mer !
Trouons comme une écumoire le lit de l’Atlantique !
Allons rejoindre à coups de pioche nos frères des États-
Unis à travers le sous-sol de l’Océan ! Fonçons
jusqu’au centre du globe, s’il le faut, pour lui arracher
son dernier morceau de houille !
– Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda
Simon Ford d’un air tant soit peu goguenard.
– Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous êtes si
enthousiaste, que vous m’entraînez jusque dans
l’impossible ! Tenez, revenons à la réalité, qui est déjà
belle. Laissons là nos pics, que nous retrouverons un
autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! »
Il n’y avait pas autre chose à faire pour le moment.
Plus tard, l’ingénieur, accompagné d’une brigade de
mineurs et muni des lampes et ustensiles nécessaires,
reprendrait l’exploration de la Nouvelle-Aberfoyle.
Mais il était urgent de retourner à la fosse Dochart. La
route était facile, d’ailleurs. La galerie courait presque
droit à travers le massif jusqu’à l’orifice ouvert par la
dynamite. Donc, nulle crainte de s’égarer.
Mais, au moment où James Starr se dirigeait vers la
galerie, Simon Ford l’arrêta.
« Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette
caverne immense, ce lac souterrain qu’elle recouvre,
cette grève que les eaux viennent baigner à nos pieds ?
Eh bien, c’est ici que je veux transporter ma demeure,
c’est ici que je me bâtirai un nouveau cottage, et, si
quelques braves compagnons veulent suivre mon
exemple, avant un an, on comptera un bourg de plus
dans le massif de notre vieille Angleterre ! »
James Starr, approuvant d’un sourire les projets de
Simon Ford, lui serra la main, et tous trois, précédant
Madge, s’enfoncèrent dans la galerie, afin de regagner
la fosse Dochart.
Pendant le premier mille, aucun incident ne se
produisit. Harry marchait en avant, élevant la lampe au-
dessus de sa tête. Il suivait soigneusement la galerie
principale, sans jamais s’écarter dans les tunnels étroits
qui rayonnaient à droite et à gauche. Il semblait donc
que le retour dût s’accomplir aussi facilement que
l’aller, lorsqu’une fâcheuse complication survint, qui
rendit fort grave la situation des explorateurs.
En effet, à un moment où Harry levait sa lampe, un
vif déplacement de l’air s’opéra, comme s’il eût été
causé par un battement d’ailes invisibles. La lampe,
frappée de biais, s’échappa des mains d’Harry, tomba
sur le sol rocheux de la galerie et se brisa.
James Starr et ses compagnons furent subitement
plongés dans une obscurité absolue. Leur lampe, dont
l’huile s’était répandue, ne pouvait plus servir.
« Eh bien, Harry, s’écria Simon Ford, veux-tu donc
que nous nous rompions le cou en retournant au
cottage ? »
Harry ne répondit pas. Il réfléchissait. Devait-il voir
encore la main d’un être mystérieux dans ce dernier
accident ? Existait-il donc en ces profondeurs un
ennemi dont l’inexplicable antagonisme pouvait créer,
un jour, de sérieuses difficultés ? Quelqu’un avait-il
intérêt à défendre le nouveau gîte carbonifère contre
toute tentative d’exploitation ? En vérité, cela était
absurde, mais les faits parlaient d’eux-mêmes, et ils
s’accumulaient de manière à changer de simples
présomptions en certitudes.
En attendant, la situation des explorateurs était assez
mauvaise. Il leur fallait, au milieu de profondes
ténèbres, suivre pendant environ cinq milles la galerie
qui conduisait à la fosse Dochart. Puis, ils auraient
encore une heure de route avant d’avoir atteint le
cottage.
« Continuons, dit Simon Ford. Nous n’avons pas un
instant à perdre. Nous marcherons en tâtonnant, comme
des aveugles. Il n’est pas possible de s’égarer. Les
tunnels qui s’ouvrent sur notre chemin ne sont que de
véritables boyaux de taupinières, et, en suivant la
galerie principale, nous arriverons inévitablement à
l’orifice qui nous a livré passage. Ensuite, c’est la
vieille houillère. Nous la connaissons, et ce ne sera pas
la première fois qu’Harry ou moi nous nous y serons
trouvés dans l’obscurité. D’ailleurs, nous retrouverons
là les lampes que nous avons laissées. En route, donc !
Harry, prends la tête. Monsieur James, suivez-le.
Madge, tu viendras après, et moi, je fermerai la marche.
Ne nous séparons pas surtout, et qu’on se sente les
talons, sinon les coudes ! »
Il n’y avait qu’à se conformer aux instructions du
vieil overman. Comme il le disait, en tâtonnant on ne
pouvait guère se tromper de route. Il fallait seulement
remplacer les yeux par les mains, et se fier à cet instinct
qui, chez Simon Ford et son fils, était devenu une
seconde nature.
Donc, James Starr et ses compagnons marchèrent
dans l’ordre indiqué. Ils ne parlaient pas, mais ce n’était
pas faute de penser. Il devenait évident qu’ils avaient un
adversaire. Mais quel était-il, et comment se défendre
de ces attaques si mystérieusement préparées ? Ces
idées assez inquiétantes affluaient à leur cerveau.
Cependant, ce n’était pas le moment de se décourager.
Harry, les bras étendus, s’avançait d’un pas assuré.
Il allait successivement d’une paroi à l’autre de la
galerie. Une anfractuosité, un orifice latéral se
présentaient-ils, il reconnaissait à la main qu’il ne fallait
pas s’y engager, soit que l’anfractuosité fût peu
profonde, soit que l’orifice fût trop étroit, et il se
maintenait ainsi dans le droit chemin.
Au milieu d’une obscurité à laquelle les yeux ne
pouvaient se faire, puisqu’elle était absolue, ce difficile
retour dura deux heures environ. En supputant le temps
écoulé, en tenant compte de ce que la marche n’avait pu
être rapide, James Starr estimait que ses compagnons et
lui devaient être bien près de l’issue.
En effet, presque aussitôt, Harry s’arrêta.
« Sommes-nous enfin arrivés à l’extrémité de la
galerie ? demanda Simon Ford.
– Oui, répondit le jeune mineur.
– Eh bien, tu dois retrouver l’orifice qui établit la
communication entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse
Dochart ?
– Non », répondit Harry, dont les mains crispées ne
rencontraient que la surface pleine d’une paroi.
Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint
palper lui même la roche schisteuse.
Un cri lui échappa.
Ou les explorateurs s’étaient égarés pendant le
retour, ou l’étroit orifice, creusé dans la paroi par la
dynamite, avait été bouché récemment !
Quoi qu’il en soit, James Starr et ses compagnons
étaient emprisonnés dans la Nouvelle-Aberfoyle !
11
Les Dames de feu
Huit jours après ces événements, les amis de James
Starr étaient fort inquiets. L’ingénieur avait disparu
sans qu’aucun motif pût être allégué à cette disparition.
On avait appris, en interrogeant son domestique, qu’il
s’était embarqué à Granton-pier, et on savait par le
capitaine du steam-boat Prince de Galles qu’il avait
débarqué à Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de
traces de James Starr. La lettre de Simon Ford lui avait
recommandé le secret, et il n’avait rien dit de son départ
pour les houillères d’Aberfoyle.
Donc, à Edimbourg, il ne fut plus question que de
l’absence inexplicable de l’ingénieur. Sir W. Elphiston,
le président de « Royal Institution », communiqua à ses
collègues la lettre que lui avait adressée James Starr, en
s’excusant de ne pouvoir assister à la prochaine séance
de la Société. Deux ou trois autres personnes
produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces
documents prouvaient que James Starr avait quitté
Edimbourg – ce que l’on savait de reste –, rien
n’indiquait ce qu’il était devenu. Or, de la part d’un tel
homme, cette absence, en dehors de ses habitudes,
devait surprendre d’abord, inquiéter ensuite, puisqu’elle
se prolongeait.
Aucun des amis de l’ingénieur n’aurait pu supposer
qu’il se fût rendu aux houillères d’Aberfoyle. On savait
qu’il n’eût point aimé à revoir l’ancien théâtre de ses
travaux. Il n’y avait jamais remis les pieds, depuis le
jour où la dernière benne était remontée à la surface du
sol. Cependant, puisque le steam-boat l’avait déposé au
débarcadère de Stirling, on fit quelques recherches de
ce côté.
Les recherches n’aboutirent pas. Personne ne se
rappelait avoir vu l’ingénieur dans le pays. Seul, Jack
Ryan, qui l’avait rencontré en compagnie d’Harry sur
un des paliers du puits Yarow, eût pu satisfaire la
curiosité publique. Mais le joyeux garçon, on le sait,
travaillait à la ferme de Melrose, à quarante milles dans
le sud-ouest du comté de Renfrew, et il ne se doutait
guère que l’on s’inquiétât à ce point de la disparition de
James Starr. Donc, huit jours après sa visite au cottage,
Jack Ryan eût continué à chanter de plus belle pendant
les veillées du clan d’Irvine, s’il n’eût eu, lui aussi, un
motif de vive inquiétude dont il sera bientôt parlé.
James Starr était un homme trop considérable et trop
considéré, non seulement dans la ville, mais dans toute
l’Écosse, pour qu’un fait le concernant pût passer
inaperçu. Le lord prévôt, premier magistrat
d’Edimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart
étaient des amis de l’ingénieur, firent commencer les
plus actives recherches. Des agents furent mis en
campagne, mais aucun résultat ne fut obtenu.
Il fallut donc insérer dans les principaux journaux
du Royaume-Uni une note relative à l’ingénieur James
Starr, donnant son signalement, indiquant la date à
laquelle il avait quitté Edimbourg, et il n’y eut plus qu’à
attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiété. Le
monde savant de l’Angleterre n’était pas éloigné de
croire à la disparition définitive de l’un de ses membres
les plus distingués.
En même temps que l’on s’inquiétait ainsi de la
personne de James Starr, la personne d’Harry était le
sujet de préoccupations non moins vives. Seulement, au
lieu d’occuper l’opinion publique, le fils du vieil
overman ne troublait que la bonne humeur de son ami
Jack Ryan.
On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le
puits Yarow, Jack Ryan avait invité Harry à venir, huit
jours après, à la fête du clan d’Irvine. Il y avait eu
acceptation et promesse formelle d’Harry de se rendre à
cette cérémonie. Jack Ryan savait, pour l’avoir constaté
en maintes circonstances, que son camarade était
homme de parole. Avec lui, chose promise, chose faite.
Or, à la fête d’Irvine, rien n’avait manqué, ni les
chants, ni les danses, ni les réjouissances de toutes
sortes, rien – si ce n’est Harry Ford.
Jack Ryan avait commencé par lui en vouloir, parce
que l’absence de son ami influait sur sa bonne humeur.
Il en perdit même la mémoire au milieu d’une de ses
chansons, et, pour la première fois, il resta court
pendant une gigue, qui lui valait d’ordinaire des
applaudissements mérités.
Il faut dire ici que la note relative à James Starr, et
publiée dans les journaux, n’était pas encore tombée
sous les yeux de Jack Ryan. Ce brave garçon ne se
préoccupait donc que de l’absence d’Harry, se disant
bien qu’une grave circonstance avait seule pu
l’empêcher de tenir sa promesse. Aussi, le lendemain de
la fête d’Irvine, Jack Ryan comptait-il prendre le
railway de Glasgow pour se rendre à la fosse Dochart,
et il l’aurait fait, s’il n’eût été retenu par un accident qui
faillit lui coûter la vie.
Voici ce qui était arrivé pendant la nuit du 12
décembre. En vérité, le fait était de nature à donner
raison à tous les partisans du surnaturel, et ils étaient
nombreux à la ferme de Melrose.
Irvine, petite ville maritime du comté de Renfrew,
qui compte environ sept mille habitants, est bâtie dans
un brusque retour que fait la côte écossaise, presque à
l’ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez bien
abrité contre les vents du large, est éclairé par un feu
important qui indique les atterrissages, de telle façon
qu’un marin prudent ne peut s’y tromper. Aussi, les
naufrages étaient-ils rares sur cette portion du littoral, et
les caboteurs ou long-courriers, qu’ils voulussent, soit
embouquer le golfe de Clyde pour se rendre à Glasgow,
soit donner dans la baie d’Irvine, pouvaient-ils
manœuvrer sans danger, même par les nuits obscures.
Lorsqu’une ville est pourvue d’un passé historique,
si mince qu’il soit, lorsque son château a appartenu
autrefois à un Robert Stuart, elle n’est pas sans posséder
quelques ruines.
Or, en Écosse, toutes les ruines sont hantées par des
esprits. Du moins, c’est l’opinion commune dans les
Hautes et Basses Terres.
Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal
famées de cette partie du littoral, étaient précisément
celles de ce château de Robert Stuart, qui porte le nom
de Dundonald-Castle.
À cette époque, le château de Dundonald, refuge de
tous les lutins errants de la contrée, était voué au plus
complet abandon. On allait peu le visiter sur le haut
rocher qu’il occupait au-dessus de la mer, à deux milles
de la ville. Peut-être quelques étrangers avaient-ils
encore l’idée d’interroger ces vieux restes historiques,
mais alors ils s’y rendaient seuls. Les habitants d’Irvine
ne les y eussent point conduits, à quelque prix que ce
fût. En effet, quelques histoires couraient sur le compte
de certaines « Dames de feu » qui hantaient le vieux
château.
Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs
yeux vu, ces fantastiques créatures. Naturellement, Jack
Ryan était de ces derniers.
La vérité est que, de temps à autre, de longues
flammes apparaissaient, tantôt sur un pan de mur à
demi éboulé, tantôt au sommet de la tour qui domine
l’ensemble des ruines de Dundonald-Castle.
Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme
on l’assurait ? Méritaient-elles ce nom de « Dames de
feu » que leur avaient donné les Écossais du littoral ?
Ce n’était évidemment là qu’une illusion de cerveaux
portés à la crédulité, et la science eût expliqué
physiquement ce phénomène.
Quoi qu’il en soit, les Dames de feu avaient dans
toute la contrée la réputation bien établie de fréquenter
les ruines du vieux château et d’y exécuter parfois
d’étranges sarabandes, surtout pendant les nuits
obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu’il
fût, ne se serait point hasardé à les accompagner aux
sons de sa cornemuse.
« Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n’a pas
besoin de moi pour compléter son orchestre infernal ! »
On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient
le texte obligé des récits pendant la veillée. Aussi, Jack
Ryan possédait-il tout un répertoire de légendes sur les
Dames de feu, et ne se trouvait-il jamais à court, quand
il s’agissait d’en conter à leur sujet !
Donc, pendant cette dernière veillée, bien arrosée
d’ale, de brandy et de whisky, qui avait terminé la fête
du clan d’Irvine, Jack Ryan n’avait pas manqué de
reprendre son thème favori, au grand plaisir et peut-être
au grand effroi de ses auditeurs.
La veillée se faisait dans une vaste grange de la
ferme de Melrose, sur la limite du littoral. Un bon feu
de coke brûlait dans un large trépied de tôle, au milieu
de l’assemblée.
Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes épaisses
roulaient sur les lames, qu’une forte brise de sud-ouest
amenait du large. Une nuit très noire, pas une seule
éclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et l’eau se
confondant dans de profondes ténèbres, c’était là de
quoi rendre difficiles les atterrages de la baie d’Irvine,
si quelque navire s’y fût aventuré avec ces vents qui
battaient en côte.
Le petit port d’Irvine n’est pas très fréquenté – du
moins par les navires d’un certain tonnage. C’est un peu
plus au nord que les bâtiments de commerce, à voiles
ou vapeur, attaquent la terre, lorsqu’ils veulent donner
dans le golfe de Clyde.
Ce soir-là, cependant, quelque pêcheur, attardé sur
le rivage, eût aperçu, non sans surprise, un navire qui se
dirigeait vers la côte. Si le jour se fût fait tout à coup, ce
n’est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce
bâtiment eût été vu, courant vent arrière, avec toute la
toile qu’il pouvait porter. L’entrée du golfe manquée, il
n’existait aucun refuge entre les roches formidables du
littoral. Si cet imprudent navire s’obstinait à s’en
approcher encore, comment parviendrait-il à se
relever ?
La veillée allait finir sur une dernière histoire de
Jack Ryan. Ses auditeurs, transportés dans le monde des
fantômes, étaient bien dans les conditions voulues pour
faire acte de crédulité, le cas échéant.
Tout à coup, des cris retentirent au-dehors.
Jack Ryan suspendit aussitôt son récit, et tous
quittèrent précipitamment la grange.
La nuit était profonde. De longues rafales de pluie et
de vent couraient à la surface de la grève.
Deux ou trois pêcheurs, arc-boutés près d’un rocher,
afin de mieux résister aux poussées de l’air, appelaient
avec de grands éclats de voix.
Jack Ryan et ses compagnons coururent à eux.
Ces cris, ce n’était pas aux habitants de la ferme
qu’ils s’adressaient, mais à un équipage qui, sans le
savoir, courait à sa perte.
En effet, une masse sombre apparaissait
confusément à quelques encablures au large. C’était un
navire, bien reconnaissable à ses feux de position, car il
portait à sa hune de misaine un feu blanc, à tribord un
feu vert, à bâbord un feu rouge. On le voyait donc par
l’avant, et il était manifeste qu’il se dirigeait à toute
vitesse vers la côte.
« Un navire en perdition ? s’écria Jack Ryan.
– Oui, répondit un des pêcheurs, et maintenant il
voudrait virer de bord, qu’il ne le pourrait plus !
– Des signaux, des signaux ! cria l’un des Écossais.
– Lesquels ? répliqua le pêcheur. Par cette
bourrasque, on ne pourrait pas tenir une torche
allumée ! »
Et, pendant que ces propos s’échangeaient
rapidement, de nouveaux cris étaient poussés. Mais
comment eût-on pu les entendre au milieu de cette
tempête ? L’équipage du navire n’avait plus aucune
chance d’échapper au naufrage.
« Pourquoi manœuvrer ainsi ? s’écriait un marin.
– Veut-il donc faire côte ? répondit un autre.
– Le capitaine n’a donc pas eu connaissance du feu
d’Irvine ? demanda Jack Ryan.
– Il faut le croire, répondit un des pêcheurs, à moins
qu’il n’ait été trompé par quelque... »
Le pêcheur n’avait pas achevé sa phrase, que Jack
Ryan poussait un formidable cri. Fut-il entendu de
l’équipage ? En tout cas, il était trop tard pour que le
bâtiment pût se relever de la ligne des brisants qui
blanchissait dans les ténèbres.
Mais ce n’était pas, comme on aurait pu le croire, un
suprême avertissement que Jack Ryan avait tenté de
faire parvenir au bâtiment en perdition. Jack Ryan
tournait alors le dos à la mer. Ses compagnons, eux
aussi, regardaient un point situé à un demi mille en
arrière de la grève.
C’était le château de Dundonald. Une longue
flamme se tordait sous les rafales au sommet de la
vieille tour.
« La Dame de feu ! » s’écrièrent avec grande terreur
tous ces superstitieux Écossais.
Franchement, il fallait une bonne dose
d’imagination pour trouver à cette flamme une
apparence humaine. Agitée comme un pavillon
lumineux sous la brise, elle semblait parfois s’envoler
du sommet de la tour, comme si elle eût été sur le point
de s’éteindre, et, un instant après, elle s’y rattachait de
nouveau par sa pointe bleuâtre.
« La Dame de feu ! la Dame de feu ! » criaient les
pêcheurs et les paysans effarés.
Tout s’expliquait alors. Il était évident que le navire,
désorienté dans les brumes, avait fait fausse route, et
qu’il avait pris cette flamme, allumée au sommet du
château de Dundonald, pour le feu d’Irvine. Il se croyait
à l’entrée du golfe, située dix milles plus au nord, et il
courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun
refuge !
Que pouvait-on faire pour le sauver, s’il en était
temps encore ? Peut-être eût-il fallu monter jusqu’aux
ruines et tenter d’éteindre ce feu, pour qu’il ne fût pas
possible de le confondre plus longtemps avec le phare
du port d’Irvine !
Sans doute, c’était ainsi qu’il convenait d’agir, sans
retard ; mais lequel de ces Écossais eût eu la pensée, et,
après la pensée, l’audace de braver la Dame de feu ?
Jack Ryan, peut-être, car il était courageux, et sa
crédulité, si forte qu’elle fût, ne pouvait l’arrêter dans
un généreux mouvement.
Il était trop tard. Un horrible craquement retentit au
milieu du fracas des éléments.
Le navire venait de talonner par son arrière. Ses
feux de position s’éteignirent. La ligne blanchâtre du
ressac sembla brisée un instant. C’était le bâtiment qui
l’abordait, se couchait sur le flanc et se disloquait entre
les récifs.
Et, à ce même instant, par une coïncidence qui ne
pouvait être due qu’au hasard, la longue flamme
disparut, comme si elle eût été arrachée par une violente
rafale. La mer, le ciel, la grève furent aussitôt replongés
dans les plus profondes ténèbres.
« La Dame de feu ! » avait une dernière fois crié
Jack Ryan, lorsque cette apparition, surnaturelle pour
ses compagnons et lui, se fut évanouie subitement.
Mais alors, le courage que ces superstitieux Écossais
n’auraient pas eu contre un danger chimérique, ils le
retrouvèrent en face d’un danger réel, maintenant qu’il
s’agissait de sauver leurs semblables. Les éléments
déchaînés ne les arrêtèrent pas. Au moyen de cordes
lancées dans les lames – héroïques autant qu’ils avaient
été crédules –, ils se jetèrent au secours du bâtiment
naufragé.
Heureusement, ils réussirent, non sans que
quelques-uns – et le hardi Jack Ryan était du nombre –
se fussent grièvement meurtris sur les roches ; mais le
capitaine du navire et les huit hommes de l’équipage
purent être déposés, sains et saufs, sur la grève.
Ce navire était le brick norvégien Motala, chargé de
bois du Nord, faisant route pour Glasgow.
Il n’était que trop vrai. Le capitaine, trompé par ce
feu, allumé sur la tour du château de Dundonald, était
venu donner en pleine côte, au lieu d’embouquer le
golfe de Clyde.
Et maintenant, du Motala, il ne restait plus que de
rares épaves, dont le ressac achevait de briser les débris
sur les roches du littoral.
12
Les exploits de Jack Ryan
Jack Ryan et trois de ses compagnons, blessés
comme lui, avaient été transportés dans une des
chambres de la ferme de Melrose, où des soins leur
furent immédiatement prodigués.
Jack Ryan avait été le plus maltraité, car, au moment
où, la corde aux reins, il s’était jeté à la mer, les lames
furieuses l’avaient rudement roulé sur les récifs. Peu
s’en était fallu, même, que ses camarades ne l’eussent
rapporté sans vie sur le rivage.
Le brave garçon fut donc cloué au lit pour quelques
jours, ce dont il enragea fort. Cependant, lorsqu’on lui
eut permis de chanter autant qu’il le voudrait, il prit son
mal en patience, et la ferme de Melrose retentit, à toute
heure, des joyeux éclats de sa voix. Mais Jack Ryan,
dans cette aventure, ne puisa qu’un plus vif sentiment
de crainte à l’égard de ces brawnies et autres lutins qui
s’amusent à tracasser le pauvre monde, et ce fut eux
qu’il rendit responsables de la catastrophe du Motala.
On fût mal venu à lui soutenir que les Dames de feu
n’existaient pas, et que cette flamme, si soudainement
projetée entre les ruines, n’était due qu’à un phénomène
physique. Aucun raisonnement ne l’eût convaincu. Ses
compagnons étaient encore plus obstinés que lui dans
leur crédulité. À les entendre, une des Dames de feu
avait méchamment attiré le Motala à la côte. Quant à
vouloir l’en punir, autant mettre l’ouragan à l’amende !
Les magistrats pouvaient décréter toutes poursuites qui
leur conviendraient. On n’emprisonne pas une flamme,
on n’enchaîne pas un être impalpable. Et, s’il faut le
dire, les recherches qui furent ultérieurement faites,
semblèrent donner raison – au moins en apparence – à
cette façon superstitieuse d’expliquer les choses.
En effet, le magistrat, chargé de diriger une enquête
relativement à la perte du Motala, vint interroger les
divers témoins de la catastrophe. Tous furent d’accord
sur ce point que le naufrage était dû à l’apparition
surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du
château de Dundonald.
On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de
semblables raisons. Qu’un phénomène purement
physique se fût produit dans ces ruines, pas de doute à
cet égard. Mais était-ce accident ou malveillance ? c’est
ce que le magistrat devait chercher à établir.
Que ce mot « malveillance » ne surprenne pas. Il ne
faudrait pas remonter haut dans l’histoire armoricaine
pour en trouver la justification. Bien des pilleurs
d’épaves du littoral breton ont fait ce métier d’attirer les
navires à la côte afin de s’en partager les dépouilles.
Tantôt un bouquet d’arbres résineux, enflammés
pendant la nuit, guidait un bâtiment dans des passes
dont il ne pouvait plus sortir. Tantôt une torche,
attachée aux cornes d’un taureau et promenée au
caprice de l’animal, trompait un équipage sur la route à
suivre. Le résultat de ces manœuvres était
inévitablement quelque naufrage, dont les pillards
profitaient. Il avait fallu l’intervention de la justice et de
sévères exemples pour détruire ces barbares coutumes.
Or, ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance,
une main criminelle n’eût repris les anciennes traditions
des pilleurs d’épaves ?
C’est ce que pensaient les gens de la police, quoi
qu’en eussent Jack Ryan et ses compagnons. Lorsque
ceux-ci entendirent parler d’enquête, ils se divisèrent en
deux camps : les uns se contentèrent de hausser les
épaules ; les autres, plus craintifs, annoncèrent que, très
certainement, à provoquer ainsi les êtres surnaturels, on
amènerait de nouvelles catastrophes.
Néanmoins, l’enquête fut faite avec beaucoup de
soin. Les gens de police se transportèrent au château de
Dundonald, et ils procédèrent aux recherches les plus
rigoureuses.
Le magistrat voulut d’abord reconnaître si le sol
avait conservé quelques empreintes de pas, pouvant être
attribuées à d’autres pieds que des pieds de lutins. Il fut
impossible de relever la plus légère trace, ni ancienne ni
nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide des
pluies de la veille, eût conservé le moindre vestige.
« Des pas de brawnies ! s’écria Jack Ryan, lorsqu’il
connut l’insuccès des premières recherches. Autant
vouloir retrouver les traces d’un follet sur l’eau d’un
marécage ! »
Cette première partie de l’enquête ne produisit donc
aucun résultat. Il n’était pas probable que la seconde
partie en donnât davantage.
Il s’agissait d’établir, en effet, comment le feu avait
pu être allumé au sommet de la vieille tour, quels
éléments avaient été fournis à la combustion, et enfin
quels résidus cette combustion avait laissés.
Sur le premier point, rien, ni restes d’allumettes, ni
chiffons de papier, ayant pu servir à allumer un feu
quelconque.
Sur le second point, néant non moins absolu. On ne
retrouva ni herbes desséchées, ni fragments de bois,
dont ce foyer, si intense, avait pourtant dû être
largement alimenté pendant la nuit.
Quant au troisième point, il ne put être éclairci
davantage. L’absence de toutes cendres, de tout résidu
d’un combustible quelconque, ne permit pas même de
retrouver l’endroit où le foyer avait dû être établi. Il
n’existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la
roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait été
tenu par la main de quelque malfaiteur ? C’était bien
invraisemblable, puisque, au dire des témoins, la
flamme présentait un développement gigantesque, tel
que l’équipage du Motala avait pu, malgré les brumes,
l’apercevoir de plusieurs milles au large.
« Bon ! s’écria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien
se passer d’allumettes ! Elle souffle, cela suffit à
embraser l’air autour d’elle, et son foyer ne laisse
jamais de cendres ! »
Il résulta donc de tout ceci que les magistrats en
furent pour leur peine, qu’une nouvelle légende s’ajouta
à tant d’autres – légende qui devait perpétuer le
souvenir de la catastrophe du Motala et affirmer plus
indiscutablement encore l’apparition des Dames de feu.
Cependant, un si brave garçon que Jack Ryan, et
d’une si vigoureuse constitution, ne pouvait demeurer
longtemps alité. Quelques foulures et luxations
n’étaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu’il ne
convenait. Il n’avait pas le temps d’être malade. Or,
lorsque ce temps-là manque, on ne l’est guère dans ces
régions salubres des Lowlands.
Jack Ryan se rétablit donc promptement. Dès qu’il
fut sur pied, avant de reprendre sa besogne à la ferme
de Melrose, il voulut mettre certain projet à exécution.
Il s’agissait d’aller faire visite à son camarade Harry,
afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqué à la fête
du clan d’Irvine. De la part d’un homme tel qu’Harry,
qui ne promettait jamais sans tenir, cette absence ne
s’expliquait pas. Il était invraisemblable, d’ailleurs, que
le fils du vieil overman n’eût pas entendu parler de la
catastrophe du Motala rapportée à grands détails par les
journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait
prise au sauvetage, ce qui en était advenu pour lui, et
c’eût été trop d’indifférence de la part d’Harry que de
ne pas pousser jusqu’à la ferme pour serrer la main de
son ami Jack Ryan.
Si donc Harry n’était pas venu, c’est qu’il n’avait pu
venir. Jack Ryan eût plutôt nié l’existence des Dames
de feu que de croire à l’indifférence d’Harry à son
égard.
Donc, deux jours après la catastrophe, Jack Ryan
quitta la ferme, gaillardement, comme un solide garçon
qui ne se ressentait aucunement de ses blessures. D’un
joyeux refrain lancé à pleine poitrine, il fit résonner les
échos de la falaise, et se rendit à la gare du railway qui,
par Glasgow, conduit à Stirling et à Callander.
Là, pendant qu’il attendait dans la gare, ses regards
furent tout d’abord attirés par une affiche, reproduite à
profusion sur les murs, et qui contenait l’avis suivant :
« Le 4 décembre dernier, l’ingénieur James Starr,
d’Edimbourg, s’est embarqué à Granton-pier sur le
Prince de Galles. Il a débarqué le même jour à Stirling.
Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui.
« Prière d’adresser toute information le concernant
au président de Royal Institution, à Edimbourg. »
Jack Ryan, arrêté devant une de ces affiches, la lut
par deux fois, non sans donner les signes de la plus
extrême surprise.
« Monsieur Starr ! s’écria-t-il. Mais, le 4 décembre,
je l’ai précisément rencontré avec Harry sur les échelles
du puits Yarow ! Voilà dix jours de cela ! Et, depuis ce
temps, il n’aurait pas reparu ! Cela expliquerait-il
pourquoi mon camarade n’est pas venu à la fête
d’Irvine ? »
Et, sans prendre le temps d’informer par lettre le
président de Royal Institution de ce qu’il savait
relativement à James Starr, le brave garçon sauta dans
le train, avec l’intention bien arrêtée de se rendre tout
d’abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait
jusqu’au fond de la fosse Dochart, s’il le fallait, pour
retrouver Harry, et avec lui l’ingénieur James Starr.
Trois heures après, il quittait le train à la gare de
Callander, et se dirigeait rapidement vers le puits
Yarow.
« Ils n’ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce
quelque obstacle qui les en a empêchés ? Est-ce un
travail dont l’importance les retient encore au fond de la
houillère ? Je le saurai ! »
Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins
d’une heure au puits Yarow.
Extérieurement, rien de changé. Même silence aux
abords de la fosse. Pas un être vivant dans ce désert.
Jack Ryan pénétra sous l’appentis en ruine qui
recouvrait l’orifice du puits. Il plongea son regard dans
ce gouffre... Il ne vit rien. Il écouta... Il n’entendit rien.
« Et ma lampe ! s’écria-t-il. Ne serait-elle donc plus
à sa place ? »
La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses
visites à la fosse, était ordinairement déposée dans un
coin, près du palier de l’échelle supérieure.
Cette lampe avait disparu.
« Voilà une première complication ! » dit Jack
Ryan, qui commença à devenir très inquiet.
Puis, sans hésiter, tout superstitieux qu’il fût :
« J’irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la
fosse que dans le tréfonds de l’enfer ! »
Et il commença à descendre la longue suite
d’échelles, qui s’enfonçaient dans le sombre puits.
Il fallait que Jack Ryan n’eût point perdu de ses
anciennes habitudes de mineur, et qu’il connût bien la
fosse Dochart, pour se hasarder ainsi. Il descendait
prudemment d’ailleurs. Son pied tâtait chaque échelon,
dont quelques-uns étaient vermoulus. Tout faux pas eût
entraîné une chute mortelle, dans ce vide de quinze
cents pieds. Jack Ryan comptait donc chacun des
paliers qu’il quittait successivement pour atteindre un
étage inférieur. Il savait que son pied ne toucherait la
semelle de la fosse qu’après avoir dépassé le trentième.
Une fois là, il ne serait pas gêné, pensait-il, de retrouver
le cottage, bâti, comme on sait, à l’extrémité de la
galerie principale.
Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixième palier, et,
par conséquent, deux cents pieds, au plus, le séparaient
alors du fond.
À cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le
premier échelon de la vingt-septième échelle. Mais sa
jambe, se balançant dans le vide, ne trouva aucun point
d’appui.
Jack Ryan s’agenouilla sur le palier. Il voulut saisir
avec la main l’extrémité de l’échelle... Ce fut en vain.
Il était évident que la vingt-septième échelle ne se
trouvait pas à sa place, et, par conséquent, qu’elle avait
été retirée.
« Il faut que le vieux Nick ait passé par là ! » se dit-
il, non sans éprouver un certain sentiment d’effroi.
Debout, les bras croisés, voulant toujours percer
cette ombre impénétrable, Jack Ryan attendit. Puis, il
lui vint à la pensée que, si lui ne pouvait descendre, les
habitants de la houillère, eux, n’avaient pu remonter. Il
n’existait plus, en effet, aucune communication entre le
sol du comté et les profondeurs de la fosse. Si cet
enlèvement des échelles inférieures du puits Yarow
avait été pratiqué depuis sa dernière visite au cottage,
qu’étaient devenus Simon Ford, sa femme, son fils et
l’ingénieur ? L’absence prolongée de James Starr
prouvait évidemment qu’il n’avait pas quitté la fosse
depuis le jour où Jack Ryan s’était croisé avec lui dans
le puits Yarow. Comment, depuis lors, s’était fait le
ravitaillement du cottage ? Les vivres n’avaient-ils pas
manqué à ces malheureux, emprisonnés à quinze cents
pieds sous terre ?
Toutes ces pensées traversèrent l’esprit de Jack
Ryan. Il vit bien qu’il ne pouvait rien par lui-même
pour arriver jusqu’au cottage. Y avait-il eu malveillance
dans ce fait que les communications étaient
interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En
tout cas, les magistrats aviseraient, mais il fallait les
prévenir au plus vite.
Jack Ryan se pencha au-dessus du palier.
« Harry ! Harry ! » cria-t-il de sa voix puissante.
Les échos se renvoyèrent à plusieurs reprises le nom
d’Harry, qui s’éteignit enfin dans les dernières
profondeurs du puits Yarow.
Jack Ryan remonta rapidement les échelles
supérieures, et revit la lumière du jour. Il ne perdit pas
un instant. Tout d’une traite, il regagna la gare de
Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques minutes
le passage de l’express d’Edimbourg, et, à trois heures
de l’après-midi, il se présentait chez le lord-prévôt de la
capitale.
Là, sa déclaration fut reçue. Les détails précis qu’il
donna ne permettaient pas de soupçonner sa véracité.
Sir W. Elphiston, président de Royal Institution, non
seulement collègue, mais ami particulier de James
Starr, fut aussitôt averti, et il demanda à diriger les
recherches qui allaient être faites sans délai à la fosse
Dochart. On mit à sa disposition plusieurs agents, qui se
munirent de lampes, de pics, de longues échelles de
corde, sans oublier vivres et cordiaux. Puis, conduits
par Jack Ryan, tous prirent immédiatement le chemin
des houillères d’Aberfoyle.
Le soir même, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les
agents arrivèrent à l’orifice du puits Yarow, et ils
descendirent jusqu’au vingt-septième palier, sur lequel
Jack s’était arrêté, quelques heures auparavant.
Les lampes, attachées au bout de longues cordes,
furent envoyées dans les profondeurs du puits, et l’on
put alors constater que les quatre dernières échelles
manquaient.
Nul doute que toute communication entre le dedans
et le dehors de la fosse Dochart n’eût été
intentionnellement rompue.
« Qu’attendons-nous, monsieur ? demanda
l’impatient Jack Ryan.
– Nous attendons que ces lampes soient remontées,
mon garçon, répondit Sir W. Elphiston. Puis, nous
descendrons jusqu’au sol de la dernière galerie, et tu
nous conduiras...
– Au cottage, s’écria Jack Ryan, et, s’il le faut,
jusque dans les derniers abîmes de la fosse ! »
Dès que les lampes eurent été retirées, les agents
fixèrent au palier les échelles de corde, qui se
déroulèrent dans le puits. Les paliers inférieurs
subsistaient encore. On put descendre de l’un à l’autre.
Cela ne se fit pas sans de grandes difficultés. Jack
Ryan, le premier, s’était suspendu à ces échelles
vacillantes, et, le premier, il atteignit le fond de la
houillère.
Sir W. Elphiston et les agents l’eurent bientôt
rejoint.
Le rond-point, formé par le fond du puits Yarow,
était absolument désert, mais Sir W. Elphiston ne fut
pas médiocrement surpris d’entendre Jack Ryan
s’écrier :
« Voici quelques fragments des échelles, et ce sont
des fragments à demi brûlés !
– Brûlés ! répéta Sir W. Elphiston. En effet, voilà
des cendres refroidies depuis longtemps !
– Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que
l’ingénieur James Starr ait eu intérêt à brûler ces
échelles et à interrompre toute communication avec le
dehors ?
– Non, répondit Sir W. Elphiston, qui demeura
pensif. Allons, mon garçon, au cottage ! C’est là que
nous saurons la vérité. »
Jack Ryan hocha la tête, en homme peu convaincu.
Mais, prenant une lampe des mains d’un agent, il
s’avança rapidement à travers la galerie principale de la
fosse Dochart.
Tous le suivaient.
Un quart d’heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses
compagnons avaient atteint l’excavation au fond de
laquelle était bâti le cottage de Simon Ford. Aucune
lumière n’en éclairait les fenêtres.
Jack Ryan se précipita vers la porte, qu’il repoussa
vivement.
Le cottage était abandonné.
On visita les chambres de la sombre habitation.
Nulle trace de violence à l’intérieur. Tout était en ordre,
comme si la vieille Madge eût encore été là. La réserve
de vivres était même abondante, et eût suffi pendant
plusieurs jours à la famille Ford.
L’absence des hôtes du cottage était donc
inexplicable. Mais pouvait-on constater d’une manière
précise à quelle époque ils l’avaient quitté ? Oui, car,
dans ce milieu où ne se succédaient ni les nuits, ni les
jours, Madge avait coutume de marquer d’une croix
chaque quantième de son calendrier.
Ce calendrier était suspendu au mur de la salle. Or,
la dernière croix avait été faite à la date du 6 décembre,
c’est-à-dire un jour après l’arrivée de James Starr – ce
que Jack Ryan fut en mesure d’affirmer. Il était donc
manifeste que depuis le 6 décembre, c’est-à-dire depuis
dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hôte
avaient quitté le cottage. Une nouvelle exploration de la
fosse, entreprise par l’ingénieur, pouvait-elle donner la
raison d’une si longue absence ? Non, évidemment.
Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Après
avoir minutieusement inspecté le cottage, il fut très
embarrassé sur ce qu’il convenait de faire.
L’obscurité était profonde. L’éclat des lampes,
balancées aux mains des agents, étoilait seulement ces
impénétrables ténèbres.
Soudain, Jack Ryan poussa un cri.
« Là ! là ! » dit-il.
Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui
s’agitait dans l’obscur lointain de la galerie.
« Mes amis, courons sur ce feu ! répondit Sir W.
Elphiston.
– Un feu de brawnie ! s’écria Jack Ryan. À quoi
bon ? Nous ne l’atteindrons jamais ! »
Le président de Royal Institution et les agents, peu
enclins à la crédulité, s’élancèrent dans la direction
indiquée par la lueur mouvante. Jack Ryan, prenant
bravement son parti, ne resta pas le dernier en route.
Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot
lumineux semblait porté par un être de petite taille,
mais singulièrement agile. À chaque instant, cet être
disparaissait derrière quelque remblai ; puis, on le
revoyait au fond d’une galerie transversale. De rapides
crochets le mettaient ensuite hors de vue. Il semblait
avoir définitivement disparu, et, soudain, la lueur de
son falot jetait de nouveau un vif éclat. En somme, on
gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait à croire, non
sans raison, qu’on ne l’atteindrait pas.
Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W.
Elphiston et ses compagnons s’enfoncèrent dans la
portion sud-ouest de la fosse Dochart. Ils en arrivaient,
eux aussi, à se demander s’ils n’avaient pas affaire à
quelque follet insaisissable.
À ce moment, cependant, il sembla que la distance
commençait à diminuer entre le follet et ceux qui
cherchaient à l’atteindre. Était-ce fatigue de l’être
quelconque qui fuyait, ou cet être voulait-il attirer Sir
W. Elphiston et ses compagnons là où les habitants du
cottage avaient peut-être été attirés eux-mêmes ? Il eût
été malaisé de résoudre la question.
Toutefois, les agents, voyant s’amoindrir cette
distance redoublèrent leurs efforts. La lueur, qui avait
toujours brillé à plus de deux cents pas en avant d’eux,
se tenait maintenant à moins de cinquante. Cet
intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint
plus visible. Quelquefois, lorsqu’il retournait la tête, on
pouvait reconnaître le vague profil d’une figure
humaine, et, à moins qu’un lutin n’eût pris cette forme,
Jack Ryan était forcé de convenir qu’il ne s’agissait
point là d’un être surnaturel.
Et alors, tout en courant plus vite :
« Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous
l’atteindrons bientôt, et, s’il parle aussi bien qu’il
détale, il pourra nous en dire long ! »
Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors.
En effet, au milieu des dernières profondeurs de la
fosse, d’étroits tunnels s’entrecroisaient comme les
allées d’un labyrinthe. Dans ce dédale, le porteur du
falot pouvait aisément échapper aux agents. Il lui
suffisait d’éteindre sa lanterne et de se jeter de côté au
fond de quelque refuge obscur.
« Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s’il veut nous
échapper, pourquoi ne le fait-il pas ? »
Cet être insaisissable ne l’avait pas fait jusqu’alors ;
mais, au moment où cette pensée traversait l’esprit de
Sir W. Elphiston, la lueur disparut subitement, et les
agents, continuant leur poursuite, arrivèrent presque
aussitôt devant une étroite ouverture que les roches
schisteuses laissaient entre elles, à l’extrémité d’un
étroit boyau.
S’y glisser, après avoir ravivé leurs lampes,
s’élancer à travers cet orifice qui s’ouvrait devant eux,
ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack Ryan et leurs
compagnons l’affaire d’un instant.
Mais ils n’avaient pas fait cent pas dans une
nouvelle galerie, plus large et plus haute, qu’ils
s’arrêtaient soudain.
Là, près de la paroi, quatre corps étaient étendus sur
le sol, quatre cadavres peut-être !
« James Starr ! dit Sir W. Elphiston.
– Harry ! Harry ! » s’écria Jack Ryan, en se
précipitant sur le corps de son camarade.
C’étaient, en effet, l’ingénieur, Madge, Simon et
Harry Ford, qui étaient étendus là, sans mouvement.
Mais, alors, l’un de ces corps se redressa, et l’on
entendit la voix épuisée de la vieille Madge murmurer
ces mots :
« Eux ! eux, d’abord ! »
Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayèrent
de ranimer l’ingénieur et ses compagnons, en leur
faisant avaler quelques gouttes de cordial. Ils y
réussirent presque aussitôt. Ces infortunés, séquestrés
depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient
d’inanition.
Et, s’ils n’avaient pas succombé pendant ce long
emprisonnement – James Starr l’apprit à Sir W.
Elphiston –, c’est que trois fois ils avaient trouvé près
d’eux un pain et une cruche d’eau ! Sans doute, l’être
secourable auquel ils devaient de vivre encore n’avait
pas pu faire davantage !...
Sir W. Elphiston se demanda si ce n’était pas là
l’œuvre de cet insaisissable follet qui venait de les
attirer précisément à l’endroit où gisaient James Starr et
ses compagnons.
Quoi qu’il en soit, l’ingénieur, Madge, Simon et
Harry Ford étaient sauvés. Ils furent reconduits au
cottage, en repassant par l’étroite issue que le porteur
du falot semblait avoir voulu indiquer à Sir W.
Elphiston.
Et si James Starr et ses compagnons n’avaient pu
retrouver l’orifice de la galerie que leur avait ouvert la
dynamite, c’est que cet orifice avait été solidement
bouché au moyen de roches superposées, que, dans
cette profonde obscurité, ils n’avaient pu ni reconnaître
ni disjoindre.
Ainsi donc, pendant qu’ils exploraient la vaste
crypte, toute communication avait été volontairement
fermée par une main ennemie entre l’ancienne et la
Nouvelle-Aberfoyle !
13
Coal-city
Trois ans après les événements qui viennent d’être
racontés, les Guides Joanne ou Murray
recommandaient, « comme grande attraction », aux
nombreux touristes qui parcouraient le comté de
Stirling, une visite de quelques heures aux houillères de
la Nouvelle-Aberfoyle.
Aucune mine, en n’importe quel pays du nouveau
ou de l’ancien monde, ne présentait un plus curieux
aspect.
Tout d’abord, le visiteur était transporté sans danger
ni fatigue jusqu’au sol de l’exploitation, à quinze cents
pieds au-dessous de la surface du comté.
En effet, à sept milles, dans le sud-ouest de
Callander, un tunnel oblique, décoré d’une entrée
monumentale, avec tourelles, créneaux et mâchicoulis,
affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement
évidé, venait aboutir directement à cette crypte si
singulièrement creusée dans le massif du sol écossais.
Un double railway, dont les wagons étaient mus par
une force hydraulique, desservait, d’heure en heure, le
village qui s’était fondé dans le sous-sol du comté, sous
le nom un peu ambitieux peut-être de « Coal-city »,
c’est-à-dire la Cité du Charbon.
Le visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un
milieu où l’électricité jouait un rôle de premier ordre,
comme agent de chaleur et de lumière.
En effet, les puits d’aération, quoiqu’ils fussent
nombreux, n’auraient pas pu mêler assez de jour à
l’obscurité profonde de la Nouvelle-Aberfoyle.
Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre
milieu, où de nombreux disques électriques
remplaçaient le disque solaire. Suspendus sous
l’intrados des voûtes, accrochés aux piliers naturels,
tous alimentés par des courants continus que
produisaient des machines électromagnétiques – les uns
soleils, les autres étoiles –, ils éclairaient largement ce
domaine. Lorsque l’heure du repos arrivait, un
interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit
dans ces profonds abîmes de la houillère.
Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient
dans le vide, c’est-à-dire que leurs arcs lumineux ne
communiquaient aucunement avec l’air ambiant. Si
bien que, pour le cas où l’atmosphère eût été mélangée
de grisou dans une proportion détonante, aucune
explosion n’eût été à craindre. Aussi l’agent électrique
était-il invariablement employé à tous les besoins de la
vie industrielle et de la vie domestique, aussi bien dans
les maisons de Coal-city que dans les galeries
exploitées de la Nouvelle-Aberfoyle.
Il faut dire, avant tout, que les prévisions de
l’ingénieur James Starr – en ce qui concernait
l’exploitation de la nouvelle houillère – n’avaient point
été déçues. La richesse des filons carbonifères était
incalculable. C’était dans l’ouest de la crypte, à un
quart de mille de Coal-city, que les premières veines
avaient été attaquées par le pic des mineurs. La cité
ouvrière n’occupait donc pas le centre de l’exploitation.
Les travaux du fond étaient directement reliés aux
travaux du jour par les puits d’aération et d’extraction,
qui mettaient les divers étages de la mine en
communication avec le sol. Le grand tunnel, où
fonctionnait le railway à traction hydraulique, ne servait
qu’au transport des habitants de Coal-city.
On se rappelle quelle était la singulière
conformation de cette vaste caverne, où le vieil
overman et ses compagnons s’étaient arrêtés pendant
leur première exploration. Là, au-dessus de leur tête,
s’arrondissait un dôme de courbure ogivale. Les piliers
qui le soutenaient allaient se perdre dans la voûte de
schiste, à une hauteur de trois cents pieds – hauteur
presque égale à celle du « Mammouth-Dôme », des
grottes du Kentucky.
On sait que cette énorme halle – la plus grande de
tout l’hypogée américain – peut aisément contenir cinq
mille personnes. Dans cette partie de la Nouvelle-
Aberfoyle, c’était même proportion et aussi même
disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de
la célèbre grotte, le regard s’accrochait ici à des
intumescences de filons carbonifères, qui semblaient
jaillir de toutes les parois sous la pression des failles
schisteuses. On eût dit des rondes-bosses de jais dont
les paillettes s’allumaient sous le rayonnement des
disques.
Au-dessous de ce dôme s’étendait un lac
comparable pour son étendue à la mer Morte des
« Mammouth-Caves » – lac profond dont les eaux
transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et
auquel l’ingénieur donna le nom de lac Malcolm.
C’était là, dans cette immense excavation naturelle,
que Simon Ford avait bâti son nouveau cottage, et il ne
l’eût pas échangé pour le plus bel hôtel de Princes-
street, à Edimbourg. Cette habitation était située au
bord du lac, et ses cinq fenêtres s’ouvraient sur les eaux
sombres, qui s’étendaient au-delà de la limite du regard.
Deux mois après, une seconde habitation s’était
élevée dans le voisinage du cottage de Simon Ford. Ce
fut celle de James Starr. L’ingénieur s’était donné corps
et âme à la Nouvelle-Aberfoyle. Il avait, lui aussi, voulu
l’habiter, et il fallait que ses affaires l’y obligeassent
impérieusement pour qu’il consentît à remonter au
dehors. Là, en effet, il vivait au milieu de son monde de
mineurs.
Depuis la découverte des nouveaux gisements, tous
les ouvriers de l’ancienne houillère s’étaient hâtés
d’abandonner la charme et la herse pour reprendre le
pic ou la pioche. Attirés par la certitude que le travail ne
leur manquerait jamais, alléchés par les hauts prix que
la prospérité de l’exploitation allait permettre d’affecter
à la main-d’œuvre, ils avaient abandonné le dessus du
sol pour le dessous, et s’étaient logés dans la houillère,
qui, par sa disposition naturelle, se prêtait à cette
installation.
Ces maisons de mineurs, construites en briques,
s’étaient peu à peu disposées d’une façon pittoresque,
les unes sur les rives du lac Malcolm, les autres sous
ces arceaux, qui semblaient faits pour résister à la
poussée des voûtes comme les contreforts d’une
cathédrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui
transportent le charbon, conducteurs de travaux,
boiseurs qui étançonnent les galeries, cantonniers
auxquels est confiée la réparation des voies,
remblayeurs qui substituent la pierre à la houille dans
les parties exploitées, tous ces ouvriers enfin, qui sont
plus spécialement employés aux travaux du fond,
fixèrent leur domicile dans la Nouvelle-Aberfoyle et
fondèrent peu à peu Coal-city, située sous la pointe
orientale du lac Katrine, dans le nord du comté de
Stirling.
C’était donc une sorte de village flamand, qui s’était
élevé sur les bords du lac Malcolm. Une chapelle,
érigée sous l’invocation de Saint-Gilles, dominait tout
cet ensemble du haut d’un énorme rocher, dont le pied
se baignait dans les eaux de cette mer subterranéenne.
Lorsque ce bourg souterrain s’éclairait des vifs
rayons projetés par les disques, suspendus aux piliers
du dôme ou aux arceaux des contre-nefs, il se présentait
sous un aspect quelque peu fantastique, d’un effet
étrange, qui justifiait la recommandation des Guides
Murray ou Joanne. C’est pourquoi les visiteurs
affluaient.
Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de
leur installation, cela va sans dire. Aussi ne quittaient-
ils que rarement la cité ouvrière, imitant en cela Simon
Ford, qui, lui, n’en voulait jamais sortir. Le vieil
overman prétendait qu’il pleuvait toujours « là-haut »,
et, étant donné le climat du Royaume-Uni, il faut
convenir qu’il n’avait pas absolument tort. Les familles
de la Nouvelle-Aberfoyle prospéraient donc. Depuis
trois ans, elles étaient arrivées à une certaine aisance,
qu’elles n’eussent jamais obtenue à la surface du comté.
Bien des bébés, qui étaient nés à l’époque où les
travaux furent repris, n’avaient encore jamais respiré
l’air extérieur.
Ce qui faisait dire à Jack Ryan :
« Voilà dix-huit mois qu’ils ont cessé de téter leurs
mères, et, pourtant, ils n’ont pas encore vu le jour ! »
Il faut noter, à ce propos, qu’un des premiers
accourus à l’appel de l’ingénieur avait été Jack Ryan.
Ce joyeux compagnon s’était fait un devoir de
reprendre son ancien métier. La ferme de Melrose avait
donc perdu son chanteur et son piper ordinaire. Mais ce
n’est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus. Au
contraire, et les échos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle
usaient leurs poumons de pierre à lui répondre.
Jack Ryan s’était installé au nouveau cottage de
Simon Ford. On lui avait offert une chambre qu’il avait
acceptée sans façon, en homme simple et franc qu’il
était. La vieille Madge l’aimait pour son bon caractère
et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses
idées au sujet des êtres fantastiques qui devaient hanter
la houillère, et, tous deux, quand ils étaient seuls, se
racontaient des histoires à faire frémir, histoires bien
dignes d’enrichir la mythologie hyperboréenne.
Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C’était,
d’ailleurs, un bon sujet, un solide ouvrier. Six mois
après la reprise des travaux, il était chef d’une brigade
des travaux du fond.
« Voilà qui est bien travaillé, monsieur Ford, disait-
il, quelques jours après son installation. Vous avez
trouvé un nouveau filon, et, si vous avez failli payer de
votre vie cette découverte, eh bien, ce n’est pas trop
cher !
– Non, Jack, c’est même un bon marché que nous
avons fait là ! répondit le vieil overman. Mais ni M.
Starr, ni moi, nous n’oublierons que c’est à toi que nous
devons la vie !
– Mais non, reprit Jack Ryan. C’est à votre fils
Harry, puisqu’il a eu la bonne pensée d’accepter mon
invitation pour la fête d’Irvine...
– Et de n’y point aller, n’est-ce pas ? répliqua Harry,
en serrant la main de son camarade. Non, Jack, c’est à
toi, à peine remis de tes blessures, à toi, qui n’as perdu
ni un jour, ni une heure, que nous devons d’avoir été
retrouvés vivants dans la houillère !
– Eh bien, non ! riposta l’entêté garçon. Je ne
laisserai pas dire des choses qui ne sont point ! J’ai pu
faire diligence pour savoir ce que tu étais devenu,
Harry, et voilà tout. Mais, afin de rendre à chacun ce
qui lui est dû, j’ajouterai que sans cet insaisissable
lutin...
– Ah ! nous y voilà ! s’écria Simon Ford. Un lutin !
– Un lutin, un brawnie, un fils de fée, répéta Jack
Ryan, un petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que
vous voudrez enfin ! Il n’en est pas moins certain que,
sans lui, nous n’aurions jamais pénétré dans la galerie,
d’où vous ne pouviez plus sortir !
– Sans doute, Jack, répondit Harry. Il reste à savoir
si cet être est aussi surnaturel que tu veux le croire.
– Surnaturel ! s’écria Jack Ryan. Mais il est aussi
surnaturel qu’un follet, qu’on verrait courir son falot à
la main, qu’on voudrait attraper, qui vous échapperait
comme un sylphe, qui s’évanouirait comme une
ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou
l’autre !
– Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous
chercherons à le retrouver, et il faudra que tu nous aides
à cela.
– Vous vous ferez là une mauvaise affaire, monsieur
Ford ! répondit Jack Ryan.
– Bon ! laisse venir, Jack ! »
On se figure aisément combien ce domaine de la
Nouvelle-Aberfoyle devint bientôt familier aux
membres de la famille Ford, et plus particulièrement à
Harry. Celui-ci apprit à en connaître les plus secrets
détours. Il en arriva même à pouvoir dire à quel point
de la surface du sol correspondait tel ou tel point de la
houillère. Il savait qu’au-dessus de cette couche se
développait le golfe de Clyde, que là s’étendait le lac
Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c’était un
contrefort des monts Grampians qu’ils supportaient.
Cette voûte, elle servait de soubassement à Dumbarton.
Au-dessus de ce large étang passait le railway de
Balloch. Là finissait le littoral écossais. Là commençait
la mer, dont on entendait distinctement les fracas,
pendant les grandes tourmentes de l’équinoxe. Harry
eût été un merveilleux « leader » de ces catacombes
naturelles, et, ce que font les guides des Alpes sur les
sommets neigeux, en pleine lumière, il l’eût fait dans la
houillère, en pleine ombre, avec une incomparable
sûreté d’instinct.
Aussi l’aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de
fois, sa lampe au chapeau, il s’aventurait jusque dans
ses plus extrêmes profondeurs ! Il explorait ses étangs
sur un canot qu’il manœuvrait adroitement. Il chassait
même, car de nombreux oiseaux sauvages s’étaient
introduits dans la crypte, pilets, bécassines, macreuses,
qui se nourrissaient des poissons dont fourmillaient ces
eaux noires. Il semblait que les yeux d’Harry fussent
faits aux espaces sombres, comme les yeux d’un marin
aux horizons éloignés.
Mais, courant ainsi, Harry était comme
irrésistiblement entraîné par l’espoir de retrouver l’être
mystérieux, dont l’intervention, pour dire le vrai, l’avait
sauvé plus que toute autre, et les siens avec lui.
Réussirait-il ? Oui, à n’en pas douter, s’il en croyait ses
pressentiments. Non, s’il fallait conclure du peu de
succès que ses recherches avaient obtenu jusqu’alors.
Quant aux attaques dirigées contre la famille du
vieil overman, avant la découverte de la Nouvelle-
Aberfoyle, elles ne s’étaient pas renouvelées.
Ainsi allaient les choses dans cet étrange domaine.
Il ne faudrait pas s’imaginer que, même à l’époque
où les linéaments de Coal-city se dessinaient à peine,
toute distraction fût écartée de la souterraine cité, et que
l’existence y fût monotone.
Il n’en était rien. Cette population, ayant mêmes
intérêts, mêmes goûts, à peu près même somme
d’aisance, constituait, à vrai dire, une grande famille.
On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin d’aller
chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu
sentir.
D’ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la
houillère, excursions sur les lacs et les étangs, c’étaient
autant d’agréables distractions.
Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse
retentir sur les bords du lac Malcolm. Les Écossais
accouraient à l’appel de leur instrument national. On
dansait, et ce jour-là, Jack Ryan, revêtu de son costume
de Highlander, était le roi de la fête.
Enfin, de tout cela il résultait, au dire de Simon
Ford, que Coal-city pouvait déjà se poser en rivale de la
capitale de l’Écosse, de cette cité soumise aux froids de
l’hiver, aux chaleurs de l’été, aux intempéries d’un
climat détestable, et qui, dans une atmosphère encrassée
de la fumée de ses usines, justifiait trop justement son
surnom de « Vieille-Enfumée1 ».
1
Auld-Reeky, surnom donné au vieil Edimbourg.
14
Suspendu à un fil
Dans de telles conditions, ses plus chers désirs
satisfaits, la famille de Simon Ford était heureuse.
Cependant, on eût pu observer qu’Harry, déjà d’un
caractère un peu sombre, était de plus en plus « en
dedans », comme disait Madge. Jack Ryan, malgré sa
bonne humeur si communicative, ne parvenait pas à le
mettre « en dehors ».
Un dimanche – c’était au mois de juin –, les deux
amis se promenaient sur les bords du lac Malcolm.
Coal-city chômait. À l’extérieur, le temps était orageux.
De violentes pluies faisaient sortir de la terre une buée
chaude. On ne respirait pas à la surface du comté.
Au contraire, à Coal-city, calme absolu, température
douce, ni pluie ni vent. Rien n’y transpirait de la lutte
des éléments du dehors. Aussi, un certain nombre de
promeneurs de Stirling et des environs étaient-ils venus
chercher un peu de fraîcheur dans les profondeurs de la
houillère.
Les disques électriques jetaient un éclat qu’eût
certainement envié le soleil britannique, plus embrumé
qu’il ne convient à un soleil des dimanches.
Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours
de visiteurs à son camarade Harry. Mais celui-ci ne
semblait prêter à ses paroles qu’une médiocre attention.
« Regarde donc, Harry ! s’écriait Jack Ryan. Quel
empressement à venir nous voir ! Allons, mon
camarade ! Chasse un peu tes idées tristes pour mieux
faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais à
penser, à tous ces gens du dessus, que l’on peut envier
leur sort !
– Jack, répondit Harry, ne t’occupe pas de moi ! Tu
es gai pour deux, et cela suffit !
– Que le vieux Nick m’emporte ! riposta Jack Ryan,
si ta mélancolie ne finit pas par déteindre sur moi ! Mes
yeux se rembrunissent, mes lèvres se resserrent, le rire
me reste au fond du gosier, la mémoire des chansons
m’abandonne ! Voyons, Harry, qu’as-tu ?
– Tu le sais, Jack.
– Toujours cette pensée ?...
– Toujours.
– Ah ! mon pauvre Harry ! répondit Jack Ryan en
haussant les épaules, si, comme moi, tu mettais tout
cela sur le compte des lutins de la mine, tu aurais
l’esprit plus tranquille !
– Tu sais bien, Jack, que les lutins n’existent que
dans ton imagination, et que, depuis la reprise des
travaux, on n’en a pas revu un seul dans la Nouvelle-
Aberfoyle.
– Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent
plus, il me semble que ceux auxquels tu veux rapporter
toutes ces choses extraordinaires ne se montrent pas
davantage !
– Je les retrouverai, Jack !
– Ah ! Harry ! Harry ! Les génies de la Nouvelle-
Aberfoyle ne sont pas faciles à surprendre !
– Je les retrouverai, tes prétendus génies ! reprit
Harry avec l’accent de la plus énergique conviction.
– Ainsi, tu prétends punir ?...
– Punir et récompenser, Jack. Si une main nous a
emprisonnés dans cette galerie, je n’oublie pas qu’une
autre main nous a secourus ! Non ! je ne l’oublie pas !
– Eh ! Harry ! répondit Jack Ryan, es-tu bien sûr
que ces deux mains-là n’appartiennent pas au même
corps ?
– Pourquoi, Jack ? D’où peut te venir cette idée ?
– Dame... tu sais... Harry ! Ces êtres, qui vivent dans
les abîmes... ne sont pas faits comme nous !
– Ils sont faits comme nous, Jack !
– Eh non ! Harry... non... D’ailleurs, ne peut-on
supposer que quelque fou est parvenu à s’introduire...
– Un fou ! répondit Harry ! Un fou qui aurait une
telle suite dans les idées ! Un fou, ce malfaiteur qui,
depuis le jour où il a rompu les échelles du puits
Yarow, n’a cessé de nous faire du mal !
– Mais il n’en fait plus, Harry. Depuis trois ans,
aucun acte malveillant n’a été renouvelé ni contre toi, ni
contre les tiens !
– Il n’importe, Jack, répondit Harry. J’ai le
pressentiment que cet être mauvais, quel qu’il soit, n’a
pas renoncé à ses projets. Sur quoi je me fonde pour te
parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack, dans
l’intérêt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il
est et d’où il vient.
– Dans l’intérêt de la nouvelle exploitation ?...
demanda Jack Ryan, assez étonné.
– Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m’abuse,
mais je vois dans toute cette affaire un intérêt contraire
au nôtre. J’y ai souvent songé, et je ne crois pas me
tromper. Rappelle-toi la série de ces faits inexplicables,
qui s’enchaînent logiquement l’un à l’autre. Cette lettre
anonyme, contradictoire de celle de mon père, prouve,
tout d’abord, qu’un homme a eu connaissance de nos
projets et qu’il a voulu en empêcher l’accomplissement.
M. Starr vient nous rendre visite à la fosse Dochart. À
peine l’y ai-je introduit, qu’une énorme pierre est
lancée sur nous, et que toute communication est aussitôt
interrompue par la rupture des échelles du puits Yarow.
Notre exploration commence. Une expérience, qui doit
révéler l’existence du nouveau gisement, est alors
rendue impossible par l’obturation des fissures du
schiste. Néanmoins, la constatation s’opère, le filon est
trouvé. Nous revenons sur nos pas. Un grand souffle se
produit dans l’air. Notre lampe est brisée. L’obscurité
se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant, à
suivre la sombre galerie... Plus d’issue pour en sortir.
L’orifice était bouché. Nous étions séquestrés. Eh bien,
Jack, ne vois-tu pas dans tout cela une pensée
criminelle ? Oui ! un être, insaisissable jusqu’ici, mais
non pas surnaturel, comme tu persistes à le croire, était
caché dans la houillère. Dans un intérêt que je ne puis
comprendre, il cherchait à nous en interdire l’accès. Il y
était !... Un pressentiment me dit qu’il y est encore, et
qui sait s’il ne prépare pas quelque coup terrible ! Eh
bien, Jack, dussé-je y risquer ma vie, je le
découvrirai ! »
Harry avait parlé avec une conviction qui ébranla
sérieusement son camarade.
Jack Ryan sentait bien qu’Harry avait raison – au
moins pour le passé. Que ces faits extraordinaires
eussent une cause naturelle ou surnaturelle, ils n’en
étaient pas moins patents.
Cependant, le brave garçon ne renonçait pas à sa
manière d’expliquer ces événements. Mais, comprenant
qu’Harry n’admettrait jamais l’intervention d’un génie
mystérieux, il se rabattit sur l’incident qui semblait
inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigée
contre la famille Ford.
« Eh bien, Harry, dit-il, si je suis obligé de te donner
raison sur un certain nombre de points, ne penseras-tu
pas avec moi que quelque bienfaisant brawnie, en vous
apportant le pain et l’eau, a pu vous sauver de...
– Jack, répondit Harry en l’interrompant, l’être
secourable dont tu veux faire un être surnaturel existe
aussi réellement que le malfaiteur en question, et, tous
deux, je les chercherai jusque dans les plus lointaines
profondeurs de la houillère.
– Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes
recherches ? demanda Jack Ryan.
– Peut-être, répondit Harry. Écoute-moi bien. À cinq
milles dans l’ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la
portion du massif qui supporte le Lomond, il existe un
puits naturel qui s’enfonce perpendiculairement dans
les entrailles mêmes du gisement. Il y a huit jours, j’ai
voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma
sonde descendait, alors que j’étais penché sur l’orifice
de ce puits, il m’a semblé que l’air s’agitait à l’intérieur,
comme s’il eût été battu de grands coups d’ailes.
– C’était quelque oiseau égaré dans les galeries
inférieures de la houillère, répondit Jack.
– Ce n’est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin
même, je suis retourné à ce puits, et là, prêtant l’oreille,
j’ai cru surprendre comme une sorte de gémissement...
– Un gémissement ! s’écria Jack. Tu t’es trompé,
Harry ! C’est une poussée d’air... à moins qu’un lutin...
– Demain, Jack, reprit Harry, je saurai à quoi m’en
tenir.
– Demain ? répondit Jack en regardant son
camarade.
– Oui ! Demain, je descendrai dans cet abîme.
– Harry, c’est tenter Dieu, cela !
– Non, Jack, car j’implorerai son aide pour y
descendre. Demain, nous nous rendrons tous deux à ce
puits avec quelques-uns de nos camarades. Une longue
corde, à laquelle je m’attacherai, vous permettra de me
descendre et de me retirer à un signal convenu. Je puis
compter sur toi, Jack ?
– Harry, répondit Jack Ryan en hochant la tête, je
ferai ce que tu me demandes, et cependant, je te le
répète, tu as tort.
– Mieux vaut avoir tort de faire que remords de
n’avoir pas fait, dit Harry d’un ton décidé. Donc,
demain matin, à six heures, et silence ! Adieu, Jack ! »
Et, pour ne pas continuer une conversation dans
laquelle Jack Ryan eût encore essayé de combattre ses
projets, Harry quitta brusquement son camarade et
rentra au cottage.
Il faut, cependant, convenir que les appréhensions
de Jack n’étaient point exagérées. Si quelque ennemi
personnel menaçait Harry, s’il se trouvait au fond de ce
puits où le jeune mineur allait le chercher, Harry
s’exposait. Cependant, quelle vraisemblance d’admettre
qu’il en fût ainsi ?
« Et, au surplus, répétait Jack Ryan, pourquoi se
donner tant de mal pour expliquer une série de faits, qui
s’expliquaient si aisément par une intervention
surnaturelle des génies de la mine ? »
Quoi qu’il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois
mineurs de sa brigade arrivaient en compagnie d’Harry
à l’orifice du puits suspect.
Harry n’avait rien dit de son projet, ni à James Starr,
ni au vieil overman. De son côté, Jack Ryan avait été
assez discret pour ne point parler. Les autres mineurs,
en les voyant partir, avaient pensé qu’il ne s’agissait là
que d’une simple exploration du gisement suivant sa
coupe verticale.
Harry s’était muni d’une longue corde, mesurant
deux cents pieds. Cette corde n’était pas grosse, mais
elle était solide. Harry ne devant ni descendre ni
remonter à la force des poignets, il suffisait que la corde
fût assez forte pour supporter son poids. C’était à ses
compagnons qu’incomberait la tâche de le laisser
glisser dans le gouffre, à eux de l’en retirer. Une
secousse, imprimée à la corde, servirait de signal entre
eux et lui.
Le puits était assez large, ayant douze pieds de
diamètre à son orifice. Une poutre fut placée en travers,
comme un pont, de manière que la corde, en glissant à
sa surface, pût se maintenir dans l’axe du puits.
Précaution indispensable à prendre pour qu’Harry ne
fût pas heurté, pendant la descente, aux parois latérales.
Harry était prêt.
« Tu persistes dans ton projet d’explorer cet abîme ?
lui demanda Jack Ryan à voix basse.
– Oui, Jack », répondit Harry.
La corde fut d’abord attachée autour des reins
d’Harry, puis sous ses aisselles, afin que son corps ne
pût basculer.
Ainsi maintenu, Harry était libre de ses deux mains.
À sa ceinture, il suspendit une lampe de sûreté, à son
côté, un de ces larges couteaux écossais qui sont
engainés dans un fourreau de cuir.
Harry s’avança jusqu’au milieu de la poutre, autour
de laquelle la corde fut passée.
Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s’enfonça
lentement dans le puits. Comme la corde subissait un
léger mouvement de rotation, la lueur de sa lampe se
portait successivement sur chaque point des parois, et
Harry put les examiner avec soin.
Ces parois étaient faites de schiste houiller. Elles
étaient assez lisses pour qu’il fût impossible de se hisser
à leur surface.
Harry calcula qu’il descendait avec une vitesse
modérée, environ un pied par seconde. Il avait donc
possibilité de bien voir, facilité de se tenir prêt à tout
événement.
Au bout de deux minutes, c’est-à-dire à une
profondeur de cent vingt pieds à peu près, la descente
s’était opérée sans incident. Il n’existait aucune galerie
latérale dans la paroi du puits, lequel s’étranglait peu à
peu, en forme d’entonnoir. Mais Harry commençait à
sentir un air plus frais, qui venait d’en bas – d’où il
conclut que l’extrémité inférieure du puits
communiquait avec quelque boyau de l’étage inférieur
de la crypte.
La corde glissait toujours. L’obscurité était absolue.
Le silence, absolu aussi. Si un être vivant, quel qu’il fût,
avait cherché refuge dans ce mystérieux et profond
abîme, ou il n’y était pas alors, ou aucun mouvement ne
trahissait sa présence.
Harry, plus défiant à mesure qu’il descendait, avait
tiré le couteau de sa gaine, et il le tenait de sa main
droite.
À une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry
sentit qu’il avait atteint le sol inférieur, car la corde
mollit et ne se déroula plus.
Harry respira un instant. Une des craintes qu’il avait
pu concevoir ne s’était pas réalisée, c’est-à-dire que,
pendant sa descente, la corde ne fût coupée au-dessus
de lui. Il n’avait, d’ailleurs, remarqué aucune
anfractuosité dans les parois qui pût receler un être
quelconque.
L’extrémité inférieure du puits était fort rétrécie.
Harry, détachant la lampe de sa ceinture, la promena
sur le sol. Il ne s’était pas trompé dans ses conjectures.
Un étroit boyau s’enfonçait latéralement dans
l’étage inférieur du gisement. Il eût fallu se courber
pour y pénétrer, et se traîner sur les mains pour le
suivre.
Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait
cette galerie, et si elle aboutissait à quelque abîme.
Il se coucha sur le sol et commença à ramper. Mais
un obstacle l’arrêta presque aussitôt.
Il crut sentir au toucher que cet obstacle était un
corps qui obstruait le passage.
Harry recula, d’abord, par un vif sentiment de
répulsion, puis il revint.
Ses sens ne l’avaient pas trompé. Ce qui l’avait
arrêté, c’était, en effet, un corps. Il le saisit, et se rendit
compte que, glacé aux extrémités, il n’était pas encore
refroidi tout à fait.
L’attirer à soi, le ramener au fond du puits, projeter
sur lui la lumière de la lampe, ce fut fait en moins de
temps qu’il ne faut à le dire.
« Un enfant ! » s’écria Harry.
L’enfant, retrouvé au fond de cet abîme, respirait
encore, mais son souffle était si faible qu’Harry put
croire qu’il allait cesser. Il fallait donc, sans perdre un
instant, ramener cette pauvre petite créature à l’orifice
du puits, et la conduire au cottage, où Madge lui
prodiguerait ses soins.
Harry, oubliant toute autre préoccupation, rajusta la
corde à sa ceinture, y attacha sa lampe, prit l’enfant
qu’il soutint de son bras gauche contre sa poitrine, et,
gardant son bras droit libre et armé, il fit le signal
convenu, afin que la corde fût halée doucement.
La corde se tendit, et la remontée commença à
s’opérer régulièrement.
Harry regardait autour de lui avec un redoublement
d’attention. Il n’était plus seul exposé, maintenant.
Tout alla bien pendant les premières minutes de
l’ascension, aucun incident ne semblait devoir survenir,
lorsque Harry crut entendre un souffle puissant qui
déplaçait les couches d’air dans les profondeurs du
puits. Il regarda au-dessous de lui et aperçut, dans la
pénombre, une masse, qui, s’élevant peu à peu, le frôla
en passant.
C’était un énorme oiseau, dont il ne put reconnaître
l’espèce, et qui montait à grands coups d’ailes.
Le monstrueux volatile s’arrêta, plana un instant,
puis fondit sur Harry avec un acharnement féroce.
Harry n’avait que son bras droit dont il pût faire
usage pour parer les coups du formidable bec de
l’animal.
Harry se défendit donc, tout en protégeant l’enfant
du mieux qu’il put. Mais ce n’était pas à l’enfant, c’était
à lui que l’oiseau s’attaquait. Gêné par la rotation de la
corde, il ne parvenait pas à le frapper mortellement.
La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force
de ses poumons, espérant que ses cris seraient entendus
d’en haut.
C’est ce qui arriva, car la corde fut aussitôt halée
plus vite.
Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds à
franchir. L’oiseau se jeta plus violemment alors sur
Harry. Celui-ci, d’un coup de son couteau, le blessa à
l’aile ; l’oiseau, poussant un cri rauque, disparut dans
les profondeurs du puits.
Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant
son couteau pour frapper l’oiseau, avait entamé la
corde, dont un toron était maintenant coupé.
Les cheveux d’Harry se dressèrent sur sa tête.
La corde cédait peu à peu, à plus de cent pieds au-
dessus du fond de l’abîme !...
Harry poussa un cri désespéré.
Un second toron manqua sous le double fardeau que
supportait la corde à demi tranchée.
Harry lâcha son couteau, et, par un effort surhumain,
au moment où la corde allait se rompre, il parvint à la
saisir de la main droite au-dessus de la section. Mais,
bien que son poignet fût de fer, il sentit la corde glisser
peu à peu entre ses doigts.
Il aurait pu ressaisir cette corde à deux mains, en
sacrifiant l’enfant qu’il soutenait d’un bras... Il n’y
voulut même pas penser.
Cependant, Jack Ryan et ses compagnons,
surexcités par les cris d’Harry, halaient plus vivement.
Harry crut qu’il ne pourrait tenir bon jusqu’à ce
qu’il fût remonté à l’orifice du puits. Sa face s’injecta.
Il ferma un instant les yeux, s’attendant à tomber dans
l’abîme, puis il les rouvrit...
Mais, au moment où il allait lâcher la corde, qu’il ne
tenait plus que par son extrémité, il fut saisi et déposé
sur le sol avec l’enfant.
La réaction se fit alors, et Harry tomba sans
connaissance entre les bras de ses camarades.
15
Nell au cottage
Deux heures après, Harry, qui n’avait pas aussitôt
recouvré ses sens, et l’enfant, dont la faiblesse était
extrême, arrivaient au cottage avec l’aide de Jack Ryan
et de ses compagnons.
Là, le récit de ces événements fut fait au vieil
overman, et Madge prodigua ses soins à la pauvre
créature, que son fils venait de sauver.
Harry avait cru retirer un enfant de l’abîme... C’était
une jeune fille de quinze à seize ans, au plus. Son
regard vague et plein d’étonnement, sa figure maigre,
allongée par la souffrance, son teint de blonde que la
lumière ne semblait avoir jamais baigné, sa taille frêle
et petite, tout en faisait un être à la fois bizarre et
charmant. Jack Ryan, avec quelque raison, la compara à
un farfadet d’aspect un peu surnaturel. Était-ce dû aux
circonstances particulières, au milieu exceptionnel dans
lequel cette jeune fille avait peut-être vécu jusqu’alors,
mais elle paraissait n’appartenir qu’à demi à
l’humanité. Sa physionomie était étrange. Ses yeux, que
l’éclat des lampes du cottage semblait fatiguer,
regardaient confusément, comme si tout eût été
nouveau pour eux.
À cet être singulier, alors déposé sur le lit de Madge
et qui revint à la vie comme s’il sortait d’un long
sommeil, la vieille Écossaise adressa d’abord la parole :
« Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle.
– Nell1, répondit la jeune fille.
– Nell, reprit Madge, souffres-tu ?
– J’ai faim, répondit Nell. Je n’ai pas mangé
depuis... depuis... »
À ce peu de mots qu’elle venait de prononcer, on
sentait que Nell n’était pas habituée à parler. La langue
dont elle se servait était ce vieux gaélique, dont Simon
Ford et les siens faisaient souvent usage.
Sur la réponse de la jeune fille, Madge lui apporta
aussitôt quelques aliments. Nell se mourait de faim.
Depuis quand était-elle au fond de ce puits ? on ne
pouvait le dire.
« Combien de jours as-tu passés là-bas, ma fille ? »
demanda Madge.
1
Nell est un abréviatif de Helena.
Nell ne répondit pas. Elle ne semblait pas
comprendre la question qui lui était faite.
« Depuis combien de jours ?... reprit Madge.
– Jours ?... » répondit Nell, pour qui ce mot semblait
être dépourvu de toute signification.
Puis, elle secoua la tête comme une personne qui ne
comprend pas ce qu’on lui demande.
Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour
lui donner toute confiance :
« Quel âge as-tu, ma fille ? » demanda-t-elle, en lui
faisant de bons yeux, bien rassurants.
Même signe négatif de Nell.
« Oui, oui, reprit Madge, combien d’années ?
– Années ?... » répondit Nell.
Et ce mot, pas plus que le mot « jour », ne parut
avoir de signification pour la jeune fille.
Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la
regardaient avec un double sentiment de pitié et de
sympathie. L’état de ce pauvre être, vêtu d’une
misérable cotte de grosse étoffe, était bien fait pour les
impressionner.
Harry, plus que tout autre, se sentait irrésistiblement
attiré par l’étrangeté même de Nell.
Il s’approcha alors. Il prit dans sa main la main que
Madge venait d’abandonner. Il regarda bien en face
Nell, dont les lèvres ébauchèrent une sorte de sourire, et
il lui dit :
« Nell... là-bas... dans la houillère... étais-tu seule ?
– Seule ! seule ! » s’écria la jeune fille en se
redressant.
Sa physionomie décelait alors l’épouvante. Ses
yeux, qui s’étaient adoucis sous le regard du jeune
homme, redevinrent sauvages.
« Seule ! seule ! » répéta-t-elle, et elle retomba sur
le lit de Madge, comme si les forces lui eussent manqué
tout à fait.
« Cette pauvre enfant est encore trop faible pour
nous répondre, dit Madge, après avoir recouché la jeune
fille. Quelques heures de repos, un peu de bonne
nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon !
Viens, Harry ! Venez tous, mes amis, et laissons faire le
sommeil ! »
Sur le conseil de Madge, Nell fut laissée seule, et on
put s’assurer, un instant après, qu’elle dormait
profondément.
Cet événement n’alla pas sans faire grand bruit, non
seulement dans la houillère, mais aussi dans le comté de
Stirling, et, peu après, dans tout le Royaume-Uni. Le
renom d’étrangeté de Nell s’en accrut. On aurait trouvé
une jeune fille enfermée dans la roche schisteuse,
comme un de ces êtres antédiluviens qu’un coup de pic
délivre de leur gangue de pierre, que l’affaire n’eût pas
eu plus d’éclat.
Sans le savoir, Nell devint fort à la mode. Les gens
superstitieux trouvèrent là un nouveau texte à leurs
récits légendaires. Ils pensaient volontiers que Nell était
le génie de la Nouvelle-Aberfoyle, et lorsque Jack Ryan
le disait à son camarade Harry :
« Soit, répondait le jeune homme, pour conclure,
soit, Jack ! Mais, en tout cas, c’est le bon génie ! C’est
celui qui nous a secourus, qui nous a apporté le pain et
l’eau, lorsque nous étions emprisonnés dans la
houillère ! Ce ne peut être que lui ! Quant au mauvais
génie, s’il est resté dans la mine, il faudra bien que nous
le découvrions un jour ! »
On le pense bien, l’ingénieur James Starr avait été
informé tout d’abord de ce qui s’était passé.
La jeune fille, ayant recouvré ses forces dès le
lendemain de son entrée au cottage, fut interrogée par
lui avec la plus grande sollicitude. Elle lui parut ignorer
la plupart des choses de la vie. Cependant, elle était
intelligente, on le reconnut bientôt, mais certaines
notions élémentaires lui manquaient : celle du temps,
entre autres. On voyait qu’elle n’avait été habituée à
diviser le temps ni par heures, ni par jours, et que ces
mots mêmes lui étaient inconnus. En outre, ses yeux,
accoutumés à la nuit, se faisaient difficilement à l’éclat
des disques électriques ; mais, dans l’obscurité, son
regard possédait une extraordinaire acuité, et sa pupille,
largement dilatée, lui permettait de voir au milieu des
plus profondes ténèbres. Il fut aussi constant que son
cerveau n’avait jamais reçu les impressions du monde
extérieur, que nul autre horizon que celui de la houillère
ne s’était développé à ses yeux, que l’humanité tout
entière avait tenu pour elle dans cette sombre crypte.
Savait-elle, cette pauvre fille, qu’il y eût un soleil et des
étoiles, des villes et des campagnes, un univers dans
lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter
jusqu’au moment où certains mots qu’elle ignorait
encore prendraient dans son esprit une signification
précise.
Quant à la question de savoir si Nell vivait seule
dans les profondeurs de la Nouvelle-Aberfoyle, James
Starr dut renoncer à la résoudre. En effet, toute allusion
à ce sujet jetait l’épouvante dans cette étrange nature.
Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas
répondre ; mais, certainement, il existait là quelque
secret qu’elle eût pu dévoiler.
« Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner là où
tu étais ? » lui avait demandé James Starr.
À la première de ces deux questions : « Oh oui ! »
avait dit la jeune fille. À la seconde, elle n’avait
répondu que par un cri de terreur, mais rien de plus.
Devant ce silence obstiné, James Starr, et avec lui
Simon et Harry Ford, ne laissaient pas d’éprouver une
certaine appréhension. Ils ne pouvaient oublier les faits
inexplicables qui avaient accompagné la découverte de
la houillère. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel
incident ne se fût produit, ils s’attendaient toujours à
quelque nouvelle agression de la part de leur invisible
ennemi. Aussi voulurent-ils explorer le puits
mystérieux. Ils le firent donc, bien armés et bien
accompagnés. Mais ils n’y trouvèrent aucune trace
suspecte. Le puits communiquait avec les étages
inférieurs de la crypte, creusés dans la couche
carbonifère.
James Starr, Simon et Harry causaient souvent de
ces choses. Si un ou plusieurs êtres malfaisants étaient
cachés dans la houillère, s’ils préparaient quelques
embûches, Nell aurait pu le dire peut-être, mais elle ne
parlait pas. La moindre allusion au passé de la jeune
fille provoquait des crises, et il parut bon de ne point
insister. Avec le temps, son secret lui échapperait sans
doute.
Quinze jours après son arrivée au cottage, Nell était
l’aide la plus intelligente et la plus zélée de la vieille
Madge. Évidemment, ne plus jamais quitter cette
maison où elle avait été si charitablement accueillie,
cela lui semblait tout naturel, et peut-être même ne
s’imaginait-elle pas que désormais elle pût vivre
ailleurs. La famille Ford lui suffisait, et il va sans dire
que, dans la pensée de ces braves gens, du moment que
Nell était entrée au cottage, elle était devenue leur
enfant d’adoption.
Nell était charmante, en vérité. Sa nouvelle
existence l’embellissait. C’étaient sans doute les
premiers jours heureux de sa vie. Elle se sentait pleine
de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait.
Madge s’était pris pour Nell d’une sympathie toute
maternelle. Le vieil overman en raffola bientôt à son
tour. Tous l’aimaient, d’ailleurs. L’ami Jack Ryan ne
regrettait qu’une chose : c’était de ne pas l’avoir sauvée
lui-même. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et
Nell, qui n’avait jamais entendu chanter, trouvait cela
fort beau ; mais on eût pu voir que la jeune fille
préférait aux chansons de Jack Ryan les entretiens plus
sérieux d’Harry, qui, peu à peu, lui apprit ce qu’elle
ignorait encore des choses du monde extérieur.
Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa
forme naturelle, Jack Ryan s’était vu forcé de convenir
que sa croyance aux lutins faiblissait dans une certaine
mesure. En outre, deux mois après, sa crédulité reçut un
nouveau coup.
En effet, vers cette époque, Harry fit une découverte
assez inattendue, mais qui expliquait en partie
l’apparition des Dames de feu dans les ruines du
château de Dundonald, à Irvine.
Un jour, après une longue exploration de la partie
sud de la houillère – exploration qui avait duré
plusieurs jours à travers les dernières galeries de cette
énorme substruction –, Harry avait péniblement gravi
une étroite galerie, évidée dans un écartement de la
roche schisteuse. Tout à coup, il fut très surpris de se
trouver en plein air. La galerie, après avoir remonté
obliquement vers la surface du sol, aboutissait
précisément aux ruines de Dundonald Castle. Il y
existait donc une communication secrète entre la
Nouvelle-Aberfoyle et la colline que couronnait le
vieux château. L’orifice supérieur de cette galerie eût
été impossible à découvrir extérieurement, tant il était
obstrué de pierres et de broussailles. Aussi, lors de
l’enquête, les magistrats n’avaient-ils pu y pénétrer.
Quelques jours après, James Starr, conduit par
Harry, vint reconnaître lui-même cette disposition
naturelle du gisement houiller.
« Voilà, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux
de la mine. Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames
de feu !
– Je ne crois pas, monsieur Starr, répondit Harry,
que nous ayons lieu de nous en féliciter ! Leurs
remplaçants ne valent pas mieux et peuvent être pires,
assurément !
– En effet, Harry, reprit l’ingénieur, mais qu’y
faire ? Évidemment, les êtres quelconques qui se
cachent dans la mine, communiquent par cette galerie
avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la
torche à la main, pendant cette nuit de tourmente, ont
attiré le Motala à la côte, et, comme les anciens pilleurs
d’épaves, ils en eussent volé les débris, si Jack Ryan et
ses compagnons ne se fussent pas trouvés là ! Quoi
qu’il en soit, enfin, tout s’explique. Voilà l’orifice du
repaire ! Quant à ceux qui l’habitaient, l’habitent-ils
encore ?
– Oui, puisque Nell tremble, lorsqu’on lui en parle !
répondit Harry avec conviction. Oui, puisque Nell ne
veut pas ou n’ose pas en parler ! »
Harry devait avoir raison. Si les mystérieux hôtes de
la houillère l’eussent abandonnée, ou s’ils étaient morts,
quelle raison aurait eue la jeune fille de garder le
silence ?
Cependant, James Starr tenait absolument à pénétrer
ce secret. Il pressentait que l’avenir de la nouvelle
exploitation pouvait en dépendre. On prit donc de
nouveau les plus sévères précautions. Les magistrats
furent prévenus. Des agents occupèrent secrètement les
ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-même se cacha,
pendant plusieurs nuits, au milieu des broussailles qui
hérissaient la colline. Peine inutile. On ne découvrit
rien. Nul être humain n’apparut à travers l’orifice.
On en arriva bientôt à cette conclusion, que les
malfaiteurs avaient dû définitivement quitter la
Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant à Nell, ils la
croyaient morte au fond de ce puits où ils l’avaient
abandonnée. Avant l’exploitation, la houillère pouvait
leur offrir un refuge assuré, à l’abri de toute
perquisition. Mais, depuis, les circonstances n’étaient
plus les mêmes. Le gîte devenait difficile à cacher. On
aurait donc dû raisonnablement espérer qu’il n’y avait
plus rien à craindre pour l’avenir. Cependant, James
Starr n’était pas absolument rassuré. Harry, non plus, ne
pouvait se rendre, et il répétait souvent :
« Nell a été évidemment mêlée à tout ce mystère. Si
elle n’avait plus rien à redouter, pourquoi garderait-elle
le silence ? On ne peut douter qu’elle soit heureuse
d’être avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle adore ma
mère ! Si elle se tait sur son passé, sur ce qui pourrait
nous rassurer pour l’avenir, c’est donc que quelque
terrible secret, que sa conscience lui interdit de
dévoiler, pèse sur elle ! Peut-être aussi, dans notre
intérêt plus que dans le sien, croit-elle devoir se
renfermer dans cet inexplicable mutisme ! »
C’est par suite de ces diverses considérations que,
d’un accord commun, il avait été convenu qu’on
écarterait de la conversation tout ce qui pouvait rappeler
son passé à la jeune fille.
Un jour, cependant, Harry fut amené à faire
connaître à Nell ce que James Starr, son père, sa mère
et lui-même croyaient devoir à son intervention.
C’était jour de fête. Les bras chômaient aussi bien à
la surface du comté de Stirling que dans le domaine
souterrain. On s’y promenait un peu partout. Des chants
retentissaient, en vingt endroits, sous les voûtes sonores
de la Nouvelle-Aberfoyle.
Harry et Nell avaient quitté le cottage et suivaient à
pas lents la rive gauche du lac Malcolm. Là, les éclats
électriques se projetaient avec moins de violence, et
leurs faisceaux se brisaient capricieusement aux angles
de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le
dôme. Cette pénombre convenait mieux aux yeux de
Nell, qui ne se faisaient que très difficilement à la
lumière.
Après une heure de marche, Harry et sa compagne
s’arrêtèrent en face de la chapelle de Saint-Gilles, sur
une sorte de terrasse naturelle, qui dominait les eaux du
lac.
« Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitués au
jour, dit Harry, et certainement, ils ne pourraient
supporter l’éclat du soleil.
– Non, sans doute, répondit la jeune fille, si le soleil
est tel que tu me l’as dépeint, Harry.
– Nell, reprit Harry, en te parlant, je n’ai pu te
donner une juste idée de sa splendeur ni des beautés de
cet univers que tes regards n’ont jamais observé. Mais,
dis-moi, se peut-il que depuis le jour où tu es née dans
les profondeurs de la houillère, se peut-il que tu ne sois
jamais remontée à la surface du sol ?
– Jamais, Harry, répondit Nell, et je ne pense pas
que, même petite, ni un père ni une mère m’y aient
jamais portée. J’aurais certainement gardé quelque
souvenir du dehors !
– Je le crois, répondit Harry. D’ailleurs, à cette
époque, Nell, bien d’autres que toi ne quittaient jamais
la mine. Les communications avec l’extérieur étaient
difficiles, et j’ai connu plus d’un jeune garçon ou d’une
jeune fille, qui, à ton âge, ignoraient encore tout ce que
tu ignores des choses de là-haut ! Mais maintenant, en
quelques minutes, le railway du grand tunnel nous
transporte à la surface du comté. J’ai donc hâte, Nell, de
t’entendre me dire : « Viens, Harry, mes yeux peuvent
supporter la lumière du jour, et je veux voir le soleil ! Je
veux voir l’œuvre de Dieu ! »
– Je te le dirai, Harry, répondit la jeune fille, avant
peu, je l’espère. J’irai admirer avec toi ce monde
extérieur, et cependant...
– Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry.
Aurais-tu quelque regret d’avoir abandonné le sombre
abîme dans lequel tu as vécu pendant les premières
années de ta vie, et dont nous t’avons retirée presque
morte ?
– Non, Harry, répondit Nell. Je pensais seulement
que les ténèbres sont belles aussi. Si tu savais tout ce
qu’y voient des yeux habitués à leur profondeur ! Il y a
des ombres qui passent et qu’on aimerait à suivre dans
leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s’entrecroisent
devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il
existe, au fond de la houillère, des trous noirs, pleins de
vagues lumières. Et puis, on entend des bruits qui vous
parlent ! Vois-tu, Harry, il faut avoir vécu là pour
comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis
t’exprimer !
– Et tu n’avais pas peur, Nell, quand tu étais seule ?
– Harry, répondit la jeune fille, c’est quand j’étais
seule que je n’avais pas peur ! »
La voix de Nell s’était légèrement altérée en
prononçant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la
presser un peu, et il dit :
« Mais on pouvait se perdre dans ces longues
galeries, Nell. Ne craignais-tu donc pas de t’y égarer ?
– Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous
les détours de la nouvelle houillère !
– N’en sortais-tu pas quelquefois ?...
– Oui... quelquefois... répondit en hésitant la jeune
fille, quelquefois, je venais jusque dans l’ancienne mine
d’Aberfoyle.
– Tu connaissais donc le vieux cottage ?
– Le cottage... oui... mais, de bien loin seulement,
ceux qui l’habitaient !
– C’étaient mon père et ma mère, répondit Harry,
c’était moi ! Nous n’avions jamais voulu abandonner
notre ancienne demeure !
– Peut-être cela aurait-il mieux valu pour vous !...
murmura la jeune fille.
– Et pourquoi, Nell ? N’est-ce pas notre obstination
à ne pas la quitter, qui nous a fait découvrir le nouveau
gisement ? Et cette découverte n’a-t-elle pas eu des
conséquences heureuses pour toute une population qui a
reconquis ici l’aisance par le travail, pour toi, Nell, qui,
rendue à la vie, as trouvé des cœurs tout à toi !
– Pour moi ! répondit vivement Nell... Oui ! quoi
qu’il puisse arriver ! Pour les autres... qui sait ?...
– Que veux-tu dire ?
– Rien... rien !... Mais, il y avait danger à
s’introduire, alors, dans la nouvelle houillère ! Oui !
grand danger ! Harry ! Un jour, des imprudents ont
pénétré dans ces abîmes. Ils ont été loin, bien loin ! Ils
se sont égarés...
– Égarés ? dit Harry en regardant Nell.
– Oui... égarés... répondit Nell, dont la voix
tremblait. Leur lampe s’est éteinte ! Ils n’ont pu
retrouver leur chemin...
– Et là, s’écria Harry, emprisonnés pendant huit
longs jours, Nell, ils ont été près de mourir ! Et sans un
être secourable, que Dieu leur a envoyé, un ange peut-
être, qui leur a secrètement apporté un peu de
nourriture, sans un guide mystérieux qui, plus tard, a
conduit jusqu’à eux leurs libérateurs, ils ne seraient
jamais sortis de cette tombe !
– Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille.
– Parce que ces hommes c’était James Starr... c’était
mon père... c’était moi, Nell ! »
Nell, relevant la tête, saisit la main du jeune homme,
et elle le regarda avec une telle fixité, que celui-ci se
sentit troublé jusqu’au plus profond de son cœur.
« Toi ! répéta la jeune fille.
– Oui ! répondit Harry, après un instant de silence,
et celle à qui nous devons de vivre, c’était toi, Nell ! Ce
ne pouvait être que toi ! »
Nell laissa tomber sa tête entre ses deux mains, sans
répondre. Jamais Harry ne l’avait vue aussi vivement
impressionnée.
« Ceux qui t’ont sauvée, Nell, ajouta-t-il d’une voix
émue, te devaient déjà la vie, et crois-tu qu’ils puissent
jamais l’oublier ? »
16
Sur l’échelle oscillante
Cependant, les travaux d’exploitation de la
Nouvelle-Aberfoyle étaient conduits avec grand profit.
Il va sans dire que l’ingénieur James Starr et Simon
Ford – les premiers découvreurs de ce riche bassin
carbonifère – participaient largement à ces bénéfices.
Harry devenait donc un parti. Mais il ne songeait guère
à quitter le cottage. Il avait remplacé son père dans les
fonctions d’overman et surveillait assidûment tout ce
monde de mineurs.
Jack Ryan était fier et ravi de toute cette fortune qui
arrivait à son camarade. Lui aussi, il faisait bien ses
affaires. Tous deux se voyaient souvent, soit au cottage,
soit dans les travaux du fond. Jack Ryan n’était pas sans
avoir observé les sentiments qu’éprouvait Harry pour la
jeune fille. Harry n’avouait pas, mais Jack riait à belles
dents, lorsque son camarade secouait la tête en signe de
dénégation.
Il faut dire que l’un des plus vifs désirs de Jack
Ryan était d’accompagner Nell, lorsqu’elle ferait sa
première visite à la surface du comté. Il voulait voir ses
étonnements, son admiration devant cette nature encore
inconnue d’elle. Il espérait bien qu’Harry l’emmènerait
pendant cette excursion. Jusqu’ici, cependant, celui-ci
ne lui en avait pas fait la proposition – ce qui ne laissait
pas de l’inquiéter un peu.
Un jour, Jack Ryan descendait l’un des puits
d’aération par lequel les étages inférieurs de la houillère
communiquaient avec la surface du sol. Il avait pris
l’une de ces échelles qui, en se relevant et en
s’abaissant par oscillations successives, permettent de
descendre et de monter sans fatigue. Vingt oscillations
de l’appareil l’avaient abaissé de cent cinquante pieds
environ, lorsque, sur l’étroit palier où il avait pris place,
il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux du
jour.
« C’est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon,
éclairé par la lumière des lampes électriques du puits.
– Oui, Jack, répondit Harry, et je suis content de te
voir. J’ai une proposition à te faire...
– Je n’écoute rien avant que tu m’aies donné des
nouvelles de Nell ! s’écria Jack Ryan.
– Nell va bien, Jack, et si bien même que, dans un
mois ou six semaines, je l’espère...
– Tu l’épouseras, Harry ?
– Tu ne sais ce que tu dis, Jack !
– C’est possible, Harry, mais je sais bien ce que je
ferai !
– Et que feras-tu ?
– Je l’épouserai, moi, si tu ne l’épouses pas, toi !
répliqua Jack, en éclatant de rire. Saint Mungo me
protège ! mais elle me plaît, la gentille Nell ! Une jeune
et bonne créature qui n’a jamais quitté la mine, c’est
bien la femme qu’il faut à un mineur ! Elle est
orpheline comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne
penses vraiment pas à elle, et qu’elle veuille de ton
camarade, Harry !... »
Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler,
sans même essayer de lui répondre.
« Ce que je dis là ne te rend pas jaloux, Harry ?
demanda Jack Ryan d’un ton un peu plus sérieux.
– Non, Jack, répondit tranquillement Harry.
– Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu
n’as pas la prétention qu’elle reste vieille fille ?
– Je n’ai aucune prétention », répondit Harry.
Une oscillation de l’échelle vint alors permettre aux
deux amis de se séparer, l’un pour descendre, l’autre
pour remonter le puits. Cependant, ils ne se séparèrent
pas.
« Harry, dit Jack, crois-tu que je t’aie parlé
sérieusement tout à l’heure à propos de Nell ?
– Non, Jack, répondit Harry.
– Eh bien, je vais le faire alors !
– Toi, parler sérieusement !
– Mon brave Harry, répondit Jack, je suis capable de
donner un bon conseil à un ami.
– Donne, Jack.
– Eh bien, voilà ! Tu aimes Nell de tout l’amour
dont elle est digne, Harry ! Ton père, le vieux Simon, ta
mère, la vieille Madge, l’aiment aussi comme si elle
était leur enfant. Or, tu aurais bien peu à faire pour
qu’elle devînt tout à fait leur fille ! Pourquoi ne
l’épouses-tu pas ?
– Pour t’avancer ainsi, Jack, répondit Harry,
connais-tu donc les sentiments de Nell ?
– Personne ne les ignore, pas même toi, Harry, et
c’est pour cela que tu n’es point jaloux ni de moi, ni des
autres. Mais voici l’échelle qui va descendre, et...
– Attends, Jack, dit Harry, en retenant son
camarade, dont le pied avait déjà quitté le palier pour se
poser sur l’échelon mobile.
– Bon, Harry ! s’écria Jack en riant, tu vas me faire
écarteler !
– Écoute sérieusement, Jack, répondit Harry, car, à
mon tour, c’est sérieusement que je parle.
– J’écoute... jusqu’à la prochaine oscillation, mais
pas plus !
– Jack, reprit Harry, je n’ai point à cacher que
j’aime Nell. Mon plus vif désir est d’en faire ma
femme...
– Bien, cela.
– Mais, telle qu’elle est encore, j’ai comme un
scrupule de conscience à lui demander de prendre une
détermination qui doit être irrévocable.
– Que veux-tu dire, Harry ?
– Je veux dire, Jack, que Nell n’a jamais quitté ces
profondeurs de la houillère où elle est née, sans doute.
Elle ne sait rien, elle ne connaît rien du dehors. Elle a
tout à apprendre par les yeux, et peut-être aussi par le
cœur. Qui sait ce que seront ses pensées, lorsque de
nouvelles impressions naîtront en elle ! Elle n’a encore
rien de terrestre, et il me semble que ce serait la
tromper, avant qu’elle se soit décidée, en pleine
connaissance, à préférer à tout autre le séjour dans la
houillère. Me comprends-tu, Jack ?
– Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu
vas encore me faire manquer la prochaine oscillation !
– Jack, répondit Harry d’une voix grave, quand ces
appareils ne devraient plus jamais fonctionner, quand ce
palier devrait manquer sous nos pieds, tu écouteras ce
que j’ai à te dire !
– À la bonne heure ! Harry. Voilà comment j’aime
qu’on me parle ! Nous disons donc qu’avant d’épouser
Nell, tu vas l’envoyer dans un pensionnat de la Vieille-
Enfumée ?
– Non, Jack, répondit Harry, je saurai bien moi-
même faire l’éducation de celle qui devra être ma
femme !
– Et cela n’en vaudra que mieux, Harry !
– Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je
viens de te le dire, que Nell ait une vraie connaissance
du monde extérieur. Une comparaison, Jack. Si tu
aimais une jeune fille aveugle, et si l’on venait te dire :
« Dans un mois elle sera guérie ! » n’attendrais-tu pas
pour l’épouser que sa guérison fût faite ?
– Oui, ma foi, oui ! répondit Jack Ryan.
– Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant
d’en faire ma femme, je veux qu’elle sache bien que
c’est moi, que ce sont les conditions de ma vie qu’elle
préfère et accepte. Je veux que ses yeux se soient
ouverts enfin à la lumière du jour !
– Bien, Harry, bien, très bien ! s’écria Jack Ryan. Je
te comprends à cette heure. Et à quelle époque
l’opération ?...
– Dans un mois, Jack, répondit Harry. Les yeux de
Nell s’habituent peu à peu à la clarté de nos disques.
C’est une préparation. Dans un mois, je l’espère, elle
aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses
splendeurs ! Elle saura que la nature a donné au regard
humain des horizons plus reculés que ceux d’une
sombre houillère ! Elle verra que les limites de
l’univers sont infinies ! »
Mais, tandis qu’Harry se laissait ainsi entraîner par
son imagination, Jack Ryan, quittant le palier, avait
sauté sur l’échelon oscillant de l’appareil.
« Eh ! Jack, cria Harry, où es-tu donc ?
– Au-dessous de toi, répondit en riant le joyeux
compère. Pendant que tu t’élèves dans l’infini, moi, je
descends dans l’abîme !
– Adieu, Jack ! répondit Harry, en se cramponnant
lui-même à l’échelle remontante. Je te recommande de
ne parler à personne de ce que je viens de te dire !
– À personne ! cria Jack Ryan, mais à une condition
pourtant...
– Laquelle ?
– C’est que je vous accompagnerai tous les deux
pendant la première excursion que Nell fera à la surface
du globe !
– Oui, Jack, je te le promets », répondit Harry.
Une nouvelle pulsation de l’appareil mit encore un
intervalle plus considérable entre les deux amis. Leur
voix n’arrivait plus que très affaiblie de l’un à l’autre.
Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier :
« Et lorsque Nell aura vu les étoiles, la lune et le
soleil, sais-tu bien ce qu’elle leur préférera ?
– Non, Jack !
– Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi
toujours ! »
Et la voix de Jack Ryan s’éteignit enfin dans un
dernier hurrah !
Cependant, Harry consacrait toutes ses heures
inoccupées à l’éducation de Nell. Il lui avait appris à
lire, à écrire – toutes choses dans lesquelles la jeune
fille fit de rapides progrès. On eût dit qu’elle « savait »
d’instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha
plus vite d’une aussi complète ignorance. C’était un
étonnement pour ceux qui l’approchaient.
Simon et Madge se sentaient chaque jour plus
étroitement liés à leur enfant d’adoption, dont le passé
ne laissait pas de les préoccuper, cependant. Ils avaient
bien reconnu la nature des sentiments d’Harry pour
Nell, et cela ne leur déplaisait point.
On se rappelle que lors de sa première visite à
l’ancien cottage, le vieil overman avait dit à
l’ingénieur :
« Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle créature
de là-haut conviendrait à un garçon dont la vie doit
s’écouler dans les profondeurs d’une mine ! »
Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eût
envoyé la seule compagne qui pût véritablement
convenir à son fils ?
N’était-ce pas là comme une faveur du Ciel ?
Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si
ce mariage se faisait, ce jour-là, il y aurait à Coal-city
une fête qui ferait époque pour les mineurs de la
Nouvelle-Aberfoyle.
Simon Ford ne savait pas si bien dire !
Il faut ajouter qu’un autre encore désirait non moins
ardemment cette union de Nell et d’Harry. C’était
l’ingénieur James Starr. Certes, le bonheur de ces deux
jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un
mobile, d’un intérêt plus général, peut-être, le poussait
aussi dans ce sens.
On le sait, James Starr avait conservé certaines
appréhensions, bien que rien dans le présent ne les
justifiât plus. Cependant, ce qui avait été pouvait être
encore. Ce mystère de la nouvelle houillère, Nell était
évidemment la seule à le connaître. Or, si l’avenir
devait réserver de nouveaux dangers aux mineurs
d’Aberfoyle, comment se mettre en garde contre de
telles éventualités, sans en savoir au moins la cause ?
« Nell n’a pas voulu parler, répétait souvent James
Starr, mais ce qu’elle a tu jusqu’ici à tout autre, elle ne
saurait le taire longtemps à son mari ! Le danger
menacerait Harry comme il nous menacerait nous-
mêmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur
aux époux et la sécurité à leurs amis, est un bon
mariage, ou il ne s’en fera jamais ici-bas ! »
Ainsi raisonnait, non sans quelque logique,
l’ingénieur James Starr. Ce raisonnement, il le
communiqua même au vieux Simon, qui ne fut pas sans
le goûter. Rien ne semblait donc devoir s’opposer à ce
qu’Harry devînt l’époux de Nell.
Et qui donc l’aurait pu ? Harry et Nell s’aimaient.
Les vieux parents ne rêvaient pas d’autre compagne
pour leur fils. Les camarades d’Harry enviaient son
bonheur, tout en reconnaissant qu’il lui était bien dû. La
jeune fille ne relevait que d’elle-même et n’avait
d’autre consentement à obtenir que celui de son propre
cœur.
Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre
obstacle à ce mariage, pourquoi, lorsque les disques
électriques s’éteignaient à l’heure du repos, quand la
nuit se faisait sur la cité ouvrière, lorsque les habitants
de Coal-city avaient regagné leur cottage, pourquoi, de
l’un des coins les plus sombres de la Nouvelle-
Aberfoyle, un être mystérieux se glissait-il dans les
ténèbres ? Quel instinct guidait ce fantôme à travers
certaines galeries si étroites qu’on devait les croire
impraticables ? Pourquoi cet être énigmatique, dont les
yeux perçaient la plus profonde obscurité, venait-il en
rampant sur le rivage du lac Malcolm ? Pourquoi se
dirigeait-il si obstinément vers l’habitation de Simon
Ford, et si prudemment aussi, qu’il avait jusqu’alors
déjoué toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer
son oreille aux fenêtres et essayait-il de surprendre des
lambeaux de conversation à travers les volets du
cottage ?
Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu’à lui,
pourquoi son poing se dressait-il pour menacer la
tranquille demeure ? Pourquoi, enfin, ces mots
s’échappaient-ils de sa bouche, contractée par la
colère :
« Elle et lui ! Jamais ! »
17
Un lever de soleil
Un mois après – c’était le soir du 20 août –, Simon
Ford et Madge saluaient de leurs meilleurs « wishes »
quatre touristes qui s’apprêtaient à quitter le cottage.
James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire
Nell sur un sol que son pied n’avait jamais foulé, dans
cet éclatant milieu, dont ses regards ne connaissaient
pas encore la lumière.
L’excursion devait se prolonger pendant deux jours.
James Starr, d’accord avec Harry, voulait qu’après ces
quarante-huit heures passées au-dehors, la jeune fille
eût vu tout ce qu’elle n’avait pu voir dans la sombre
houillère, c’est-à-dire les divers aspects du globe,
comme si un panorama mouvant de villes, de plaines,
de montagnes, de fleuves, de lacs, de golfes, de mers, se
fût déroulé devant ses yeux.
Or, dans cette portion de l’Écosse, comprise entre
Edimbourg et Glasgow, il semblait que la nature eût
voulu précisément réunir ces merveilles terrestres, et,
quant aux cieux, ils seraient là comme partout, avec
leurs nuées changeantes, leur lune sereine ou voilée,
leur soleil radieux, leur fourmillement d’étoiles.
L’excursion projetée avait donc été combinée de
manière à satisfaire aux conditions de ce programme.
Simon Ford et Madge eussent été très heureux
d’accompagner Nell ; mais, on les connaît, ils ne
quittaient pas volontiers le cottage, et, finalement, ils ne
purent se résoudre à abandonner, même pour un jour,
leur souterraine demeure.
James Starr allait là en observateur, en philosophe,
très curieux, au point de vue psychologique, d’observer
les naïves impressions de Nell – peut-être même de
surprendre quelque peu des mystérieux événements
auxquels son enfance avait été mêlée.
Harry, lui, se demandait, non sans appréhension, si
une autre jeune fille que celle qu’il aimait et qu’il avait
connue jusqu’alors, n’allait pas se révéler pendant cette
rapide initiation aux choses du monde extérieur.
Quant à Jack Ryan, il était joyeux comme un pinson
qui s’envole aux premiers rayons de soleil. Il espérait
bien que sa contagieuse gaieté se communiquerait à ses
compagnons de voyage. Ce serait une façon de payer sa
bienvenue.
Nell était pensive et comme recueillie.
James Starr avait décidé, non sans raison, que le
départ se ferait le soir. Mieux valait, en effet, que la
jeune fille ne passât que par une gradation insensible
des ténèbres de la nuit aux clartés du jour. Or, c’est le
résultat qui serait obtenu, puisque, de minuit à midi, elle
subirait ces phases successives d’ombre et de lumière,
auxquelles son regard pourrait s’habituer peu à peu.
Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main
d’Harry, et lui dit :
« Harry, est-il donc nécessaire que j’abandonne
notre houillère, ne fût-ce que quelques jours ?
– Oui, Nell, répondit le jeune homme, il le faut ! Il
le faut pour toi et pour moi !
– Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m’as
recueillie, je suis heureuse autant qu’on peut l’être. Tu
m’as instruite. Cela ne suffit-il pas ? Que vais-je faire
là-haut ? »
Harry la regarda sans répondre. Les pensées
qu’exprimait Nell étaient presque les siennes.
« Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton
hésitation, mais il est bon que tu viennes avec nous.
Ceux que tu aimes t’accompagnent, et ils te ramèneront.
Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la
houillère, comme le vieux Simon, comme Madge,
comme Harry, libre à toi ! Je ne doute pas qu’il en
doive être ainsi, et je t’approuve. Mais, au moins, tu
pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu
prends, et agir en toute liberté. Viens donc !
– Viens, ma chère Nell, dit Harry.
– Harry, je suis prête à te suivre », répondit la jeune
fille.
À neuf heures, le dernier train du tunnel entraînait
Nell et ses compagnons à la surface du comté. Vingt
minutes après, il les déposait à la gare où se reliait le
petit embranchement, détaché du railway de Dumbarton
à Stirling, qui desservait la Nouvelle-Aberfoyle.
La nuit était déjà sombre. De l’horizon au zénith,
quelques vapeurs peu compactes couraient encore dans
les hauteurs du ciel, sous la poussée d’une brise de
nord-ouest qui rafraîchissait l’atmosphère. La journée
avait été belle. La nuit devait l’être aussi.
Arrivés à Stirling, Nell et ses compagnons,
abandonnant le train, sortirent aussitôt de la gare.
Devant eux, entre de grands arbres, se développait
une route qui conduisait aux rives du Forth.
La première impression physique qu’éprouva la
jeune fille fut celle de l’air pur que ses poumons
aspirèrent avidement.
« Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air
chargé de toutes les vivifiantes senteurs de la
campagne !
– Quelles sont ces grandes fumées qui courent au-
dessus de notre tête ? demanda Nell.
– Ce sont des nuages, répondit Harry, ce sont des
vapeurs à demi condensées que le vent pousse dans
l’ouest.
– Ah ! fit Nell, que j’aimerais à me sentir emportée
dans leur silencieux tourbillon ! Et quels sont ces points
scintillants qui brillent à travers les déchirures des
nuées ?
– Ce sont les étoiles dont je t’ai parlé, Nell. Autant
de soleils, autant de centres de mondes, peut-être
semblables au nôtre ! »
Les constellations se dessinaient plus nettement
alors sur le bleu-noir du firmament, que le vent purifiait
peu à peu.
Nell regardait ces milliers d’étoiles brillantes qui
fourmillaient au-dessus de sa tête.
« Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes
yeux peuvent-ils en supporter l’éclat ?
– Ma fille, répondit James Starr, ce sont des soleils,
en effet, mais des soleils qui gravitent à une distance
énorme. Le plus rapproché de ces milliers d’astres, dont
les rayons arrivent jusqu’à nous, c’est cette étoile de la
Lyre, Véga, que tu vois là presque au zénith, et elle est
encore à cinquante mille milliards de lieues. Son éclat
ne peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se
lèvera demain à trente-huit millions de lieues
seulement, et aucun œil humain ne peut le regarder
fixement, car il est plus ardent qu’un foyer de fournaise.
Mais viens, Nell, viens ! »
On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par
la main. Harry marchait à son côté. Jack Ryan allait et
venait comme eût fait un jeune chien, impatient de la
lenteur de ses maîtres.
Le chemin était désert. Nell regardait la silhouette
des grands arbres que le vent agitait dans l’ombre. Elle
les eût volontiers pris pour quelques géants qui
gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les hautes
branches, le profond silence pendant les accalmies,
cette ligne d’horizon qui s’accusait plus nettement,
lorsque la route coupait une plaine, tout l’imprégnait de
sentiments nouveaux et traçait en elle des impressions
ineffaçables. Après avoir interrogé d’abord, Nell se
taisait, et, d’un commun propos, ses compagnons
respectaient son silence. Ils ne voulaient point
influencer par leurs paroles l’imagination sensible de la
jeune fille. Ils préféraient laisser les idées naître d’elles-
mêmes en son esprit.
À onze heures et demie environ, la rive
septentrionale du golfe de Forth était atteinte.
Là, une barque, qui avait été frétée par James Starr,
attendait. Elle devait, en quelques heures, les porter, ses
compagnons et lui, jusqu’au port d’Edimbourg.
Nell vit l’eau brillante qui ondulait à ses pieds sous
l’action du ressac et semblait constellée d’étoiles
tremblotantes.
« Est-ce un lac ? demanda-t-elle.
– Non, répondit Harry, c’est un vaste golfe avec des
eaux courantes, c’est l’embouchure d’un fleuve, c’est
presque un bras de mer. Prends un peu de cette eau dans
le creux de ta main, Nell, et tu verras qu’elle n’est pas
douce comme celle du lac Malcolm. »
La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les
premiers flots et la porta à ses lèvres.
« Cette eau est salée, dit-elle.
– Oui, répondit Harry, la mer a reflué jusqu’ici, car
la marée est pleine. Les trois quarts de notre globe sont
recouverts de cette eau salée, dont tu viens de boire
quelques gouttes !
– Mais si l’eau des fleuves n’est que celle de la mer
que leur versent les nuages, pourquoi est-elle douce ?
demanda Nell.
– Parce que l’eau se dessale en s’évaporant, répondit
James Starr. Les nuages ne sont formés que par
l’évaporation et renvoient sous forme de pluie cette eau
douce à la mer.
– Harry, Harry ! s’écria alors la jeune fille, quelle
est cette lueur rougeâtre qui enflamme l’horizon ? Est-
ce donc une forêt en feu ? »
Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des
basses brumes qui se coloraient dans l’est.
« Non, Nell, répondit Harry. C’est la lune à son
lever.
– Oui, la lune ! s’écria Jack Ryan, un superbe
plateau d’argent que les génies célestes font circuler
dans le firmament, et qui recueille toute une monnaie
d’étoiles !
– Vraiment, Jack ! répondit l’ingénieur en riant, je
ne te connaissais pas ce penchant aux comparaisons
hardies !
– Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste !
Vous voyez bien que les étoiles disparaissent à mesure
que la lune s’avance. Je suppose donc qu’elles tombent
dedans !
– C’est-à-dire, Jack, répondit l’ingénieur, que c’est
la lune qui éteint par son éclat les étoiles de sixième
grandeur, et voilà pourquoi celles-ci s’effacent sur son
passage.
– Que tout cela est beau ! répétait Nell, qui ne vivait
plus que par le regard. Mais je croyais que la lune était
toute ronde ?
– Elle est ronde quand elle est pleine, répondit
James Starr, c’est-à-dire lorsqu’elle se trouve en
opposition avec le soleil. Mais, cette nuit, la lune entre
dans son dernier quartier, elle est écornée déjà, et le
plateau d’argent de notre ami Jack n’est plus qu’un plat
à barbe !
– Ah ! monsieur Starr, s’écria Jack Ryan, quelle
indigne comparaison ! J’allais justement entonner ce
couplet en l’honneur de la lune :
Astre des nuits qui dans ton cours
Viens caresser...
Mais non ! C’est maintenant impossible ! Votre plat à
barbe m’a coupé l’inspiration ! »
Cependant, la lune montait peu à peu sur l’horizon.
Devant elle s’évanouissaient les dernières vapeurs. Au
zénith et dans l’ouest, les étoiles brillaient encore sur un
fond noir que l’éclat lunaire allait graduellement pâlir.
Nell contemplait en silence cet admirable spectacle, ses
yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur
argentée, mais sa main frémissait dans celle d’Harry et
parlait pour elle.
« Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il
faut que nous ayons gravi les pentes de l’Arthur-Seat
avant le lever du soleil ! »
La barque était amarrée à un pieu de la rive. Un
marinier la gardait. Nell et ses compagnons y prirent
place. La voile fut hissée et se gonfla sous la brise du
nord-ouest.
Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune
fille ! Elle avait navigué quelquefois sur les lacs de la
Nouvelle-Aberfoyle, mais l’aviron, si doucement manié
qu’il fût par la main d’Harry, trahissait toujours l’effort
du rameur. Ici, pour la première fois, Nell se sentait
entraînée avec un glissement presque aussi doux que
celui du ballon à travers l’atmosphère. Le golfe était uni
comme un lac. À demi couchée à l’arrière, Nell se
laissait aller à ce balancement. Par instants, en de
certaines embardées, un rayon de lune filtrait jusqu’à la
surface du Forth, et l’embarcation semblait courir sur
une nappe d’argent toute scintillante. De petites
ondulations chantaient le long du bordage. C’était un
ravissement.
Mais il arriva alors que les yeux de Nell se
fermèrent involontairement. Une sorte
d’assoupissement passager la prit. Sa tête s’inclina sur
la poitrine d’Harry, et elle s’endormit d’un tranquille
sommeil.
Harry voulait la réveiller, afin qu’elle ne perdît rien
des magnificences de cette belle nuit.
« Laisse-la dormir, mon garçon, lui dit l’ingénieur.
Deux heures de repos la prépareront mieux à supporter
les impressions du jour. »
À deux heures du matin, l’embarcation arrivait au
pier de Granton. Nell se réveilla, dès qu’elle toucha
terre.
« J’ai dormi ? demanda-t-elle.
– Non, ma fille, répondit James Starr. Tu as
simplement rêvé que tu dormais, voilà tout. »
La nuit était très claire alors. La lune, à mi-chemin
de l’horizon au zénith, dispersait ses rayons à tous les
points du ciel.
Le petit port de Granton ne contenait que deux ou
trois bateaux de pêche, que balançait doucement la
houle du golfe. La brise calmissait aux approches du
matin. L’atmosphère, nettoyée de brumes, promettait
une de ces délicieuses journées d’août que le voisinage
de la mer rend plus belles encore. Une sorte de buée
chaude se dégageait de l’horizon, mais si fine, si
transparente, que les premiers feux du soleil devaient la
boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet
aspect de la mer, lorsqu’elle se confond avec l’extrême
périmètre du ciel. La portée de sa vue s’en trouvait
agrandie, mais son regard ne subissait pas cette
impression particulière que donne l’Océan, lorsque la
lumière semble en reculer les bornes à l’infini.
Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent
James Starr et Jack Ryan qui s’avançaient par les rues
désertes. Dans la pensée de Nell, ce faubourg de la
capitale n’était qu’un assemblage de maisons sombres,
qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule différence
que sa voûte était plus élevée et scintillait de points
brillants. Elle allait d’un pas léger, et jamais Harry
n’était obligé de ralentir le sien, par crainte de la
fatiguer.
« Tu n’es pas lasse ? lui demanda-t-il, après une
demi-heure de marche.
– Non, répondit-elle. Mes pieds ne semblent même
pas toucher à la terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de
nous que j’ai l’envie de m’envoler, comme si j’avais
des ailes !
– Retiens-la ! s’écria Jack Ryan. C’est qu’elle est
bonne à garder, notre petite Nell ! Moi aussi, j’éprouve
cet effet, lorsque je suis resté quelque temps sans sortir
de la houillère !
– Cela est dû, dit James Starr, à ce que nous ne nous
sentons plus écrasés par la voûte de schiste qui recouvre
Coal-city ! Il semble alors que le firmament soit comme
un profond abîme dans lequel on est tenté de s’élancer.
N’est-ce pas ce que tu ressens, Nell ?
– Oui, monsieur Starr, répondit la jeune fille, c’est
bien cela. J’éprouve comme une sorte de vertige !
– Tu t’y feras, Nell, répondit Harry. Tu te feras à
cette immensité du monde extérieur, et peut-être
oublieras-tu alors notre sombre houillère !
– Jamais, Harry ! » répondit Nell.
Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle
eût voulu refaire dans son esprit le souvenir de tout ce
qu’elle venait de quitter.
Entre les maisons endormies de la ville, James Starr
et ses compagnons traversèrent Leith-Walk. Ils
contournèrent Calton Hill, où se dressaient dans la
pénombre l’Observatoire et le monument de Nelson. Ils
suivirent la rue du Régent, franchirent un pont, et
arrivèrent par un léger détour à l’extrémité de la
Canongate.
Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville.
Deux heures sonnaient au clocher gothique de
Canongate-Church.
En cet endroit, Nell s’arrêta.
« Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en
montrant un édifice isolé qui s’élevait au fond d’une
petite place.
– Cette masse, Nell, répondit James Starr, c’est le
palais des anciens souverains de l’Écosse, Holyrood, où
se sont accomplis tant d’événements funèbres ! Là,
l’historien pourrait évoquer bien des ombres royales,
depuis l’ombre de l’infortunée Marie Stuart jusqu’à
celle du vieux roi français Charles X ! Et pourtant,
malgré ces funèbres souvenirs, lorsque le jour sera
venu, Nell, tu ne trouveras pas à cette résidence un
aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses tours
crénelées, Holyrood ne ressemble pas mal à quelque
château de plaisance, auquel le bon plaisir de son
propriétaire a conservé son caractère féodal ! Mais
continuons notre marche. Là, dans l’enceinte même de
l’ancienne abbaye d’Holyrood, se dressent ces roches
superbes de Salisbury que domine l’Arthur-Seat. C’est
là que nous monterons. C’est à sa cime, Nell, que tes
yeux verront le soleil apparaître au-dessus de l’horizon
de mer. »
Ils entrèrent dans le Parc du Roi. Puis, s’élevant
graduellement, ils traversèrent Victoria-Drive,
magnifique route circulaire, praticable aux voitures, que
Walter Scott se félicite d’avoir obtenue avec quelques
lignes de roman.
L’Arthur-Seat n’est, à vrai dire, qu’une colline haute
de sept cent cinquante pieds, dont la tête isolée domine
les hauteurs environnantes. En moins d’une demi-heure,
par un sentier tournant qui en rendait l’ascension facile,
James Starr et ses compagnons atteignirent le crâne de
ce lion auquel ressemble l’Arthur-Seat, lorsqu’on
l’observe du côté de l’ouest.
Là, tous quatre s’assirent, et James Starr, toujours
riche de citations empruntées au grand romancier
écossais, se borna à dire :
« Voici ce qu’a écrit Walter Scott, au chapitre huit
de la Prison d’Edimbourg :
« Si j’avais à choisir un lieu d’où l’on pût voir le
mieux possible le lever et le coucher du soleil, ce serait
cet endroit même. »
« Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder à
paraître, et, pour la première fois, tu pourras le
contempler dans toute sa splendeur. »
Les regards de la jeune fille étaient alors tournés
vers l’est. Harry, placé près d’elle, l’observait avec une
anxieuse attention. N’allait-elle pas être trop vivement
impressionnée par les premiers rayons du jour ? Tous
demeurèrent silencieux. Jack Ryan lui-même se tut.
Déjà une petite ligne pâle, nuancée de rose, se
dessinait au-dessus de l’horizon sur un fond de brumes
légères. Un reste de vapeurs, égarées au zénith, fut
attaqué par le premier trait de lumière. Au pied
d’Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit,
Edimbourg, assoupie encore, apparaissait confusément.
Quelques points lumineux piquaient çà et là l’obscurité.
C’étaient les étoiles matinales qu’allumaient les gens de
la vieille ville. En arrière, dans l’ouest, l’horizon, coupé
de silhouettes capricieuses, bornait une région
accidentée de pics, auxquels chaque rayon solaire allait
mettre une aigrette de feu.
Cependant, le périmètre de la mer se traçait plus
vivement vers l’est. La gamme des couleurs se disposait
peu à peu suivant l’ordre que donne le spectre solaire.
Le rouge des premières brumes allait par dégradation
jusqu’au violet du zénith. De seconde en seconde, la
palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge,
le rouge devenait feu. Le jour se faisait au point
d’intersection que l’arc diurne allait fixer sur la
circonférence de la mer.
En ce moment, les regards de Nell couraient du pied
de la colline jusqu’à la ville, dont les quartiers
commençaient à se détacher par groupes. De hauts
monuments, quelques clochers aigus émergeaient çà et
là, et leurs linéaments se profilaient alors avec plus de
netteté. Il se répandait comme une sorte de lumière
cendrée dans l’espace. Enfin, un premier rayon atteignit
l’œil de la jeune fille. C’était ce rayon vert, qui, soir ou
matin, se dégage de la mer, lorsque l’horizon est pur.
Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et
tendait la main vers un point qui dominait les quartiers
de la nouvelle ville.
« Un feu ! dit-elle.
– Non, Nell, répondit Harry, ce n’est pas un feu.
C’est une touche d’or que le soleil pose au sommet du
monument de Walter Scott ! »
Et, en effet, l’extrême pointe du clocheton, haut de
deux cents pieds, brillait comme un phare de premier
ordre.
Le jour était fait. Le soleil déborda. Son disque
semblait encore humide, comme s’il fût réellement sorti
des eaux de la mer. D’abord élargi par la réfraction, il
se rétrécit peu à peu, de manière à prendre la forme
circulaire. Son éclat, bientôt insoutenable, était celui
d’une bouche de fournaise qui eût troué le ciel.
Nell dut presque aussitôt fermer les yeux. Sur leurs
paupières, trop minces, il lui fallut même appliquer ses
doigts, serrés étroitement.
Harry voulait qu’elle se retournât vers l’horizon
opposé.
« Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux
s’habituent à voir ce que savent voir tes yeux ! »
À travers la paume de ses mains, Nell percevait
encore une lueur rose, qui blanchissait à mesure que le
soleil s’élevait au dessus de l’horizon. Son regard s’y
faisait graduellement. Puis, ses paupières se
soulevèrent, et ses yeux s’imprégnèrent enfin de la
lumière du jour.
La pieuse enfant tomba à genoux, s’écriant :
« Mon Dieu, que votre monde est beau ! »
La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. À ses
pieds se déroulait le panorama d’Edimbourg : les
quartiers neufs et bien alignés de la nouvelle ville,
l’amas confus des maisons et le réseau bizarre des rues
de l’Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet
ensemble, le château accroché à son rocher de basalte et
Calton-Hill, portant sur sa croupe arrondie les ruines
modernes d’un monument grec. De magnifiques routes
plantées rayonnaient de la capitale à la campagne. Au
nord, un bras de mer, le golfe de Forth, entaillait
profondément la côte, sur laquelle s’ouvrait le port de
Leith. Au-dessus, en troisième plan, se développait
l’harmonieux littoral du comté de Fife. Une voie, droite
comme celle du Pirée, reliait à la mer cette Athènes du
Nord. Vers l’ouest s’allongeaient les belles plages de
Newhaven et de Porto-Bello, dont le sable teignait en
jaune les premières lames du ressac. Au large, quelques
chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois
steamers empanachaient le ciel d’un cône de fumée
noire. Puis, au-delà, verdoyait l’immense campagne. De
modestes collines bossuaient çà et là la plaine. Au nord,
les Lomond-Hills, dans l’ouest, le Ben-Lomond et le
Ben-Ledi réverbéraient les rayons solaires, comme si
des glaces éternelles en eussent tapissé les cimes.
Nell ne pouvait parler. Ses lèvres ne murmuraient
que des mots vagues. Ses bras frémissaient. Sa tête était
prise de vertiges. Un instant, ses forces
l’abandonnèrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle
sublime, elle se sentit tout à coup faiblir, et tomba sans
connaissance dans les bras d’Harry, prêts à la recevoir.
Cette jeune fille, dont la vie s’était écoulée
jusqu’alors dans les entrailles du massif terrestre, avait
enfin contemplé ce qui constitue presque tout l’univers,
tel que l’ont fait le Créateur et l’homme. Ses regards,
après avoir plané sur la ville et sur la campagne,
venaient de s’étendre, pour la première fois, sur
l’immensité de la mer et l’infini du ciel.
18
Du lac Lomond au lac Katrine
Harry, portant Nell dans ses bras, suivi de James
Starr et de Jack Ryan, redescendit les pentes d’Arthur-
Seat. Après quelques heures de repos et un déjeuner
réconfortant qui fut pris à Lambret’s-Hotel, on songea à
compléter l’excursion par une promenade à travers le
pays des lacs.
Nell avait recouvré ses forces. Ses yeux pouvaient
désormais s’ouvrir tout grands à la lumière, et ses
poumons aspirer largement cet air vivifiant et salubre.
Le vert des arbres, la nuance variée des plantes, l’azur
du ciel, avaient déployé devant ses regards la gamme
des couleurs.
Le train qu’ils prirent à Général railway station
conduisit Nell et ses compagnons à Glasgow. Là, du
dernier pont jeté sur la Clyde, ils purent admirer le
curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils
passèrent la nuit à Comrie’s Royal-hôtel.
Le lendemain, de la gare d’« Edimbourg and
Glasgow railway », le train devait les conduire
rapidement, par Dumbarton et Balloch, à l’extrémité
méridionale du lac Lomond.
« C’est là le pays de Rob Roy et de Fergus Mac
Gregor ! s’écria James Starr, le territoire si
poétiquement célébré par Walter Scott ! Tu ne connais
pas ce pays, Jack ?
– Je le connais par ses chansons, monsieur Starr,
répondit Jack Ryan, et, lorsqu’un pays a été si bien
chanté, il doit être superbe !
– Il l’est, en effet, s’écria l’ingénieur, et notre chère
Nell en conservera le meilleur souvenir !
– Avec un guide tel que vous, monsieur Starr,
répondit Harry, ce sera double profit, car vous nous
raconterez l’histoire du pays pendant que nous le
regarderons.
– Oui, Harry, dit l’ingénieur, autant que ma
mémoire me le permettra, mais à une condition,
cependant : c’est que le joyeux Jack me viendra en
aide ! Lorsque je serai fatigué de raconter, il chantera !
– Il ne faudra pas me le dire deux fois », répliqua
Jack Ryan en lançant une note vibrante, comme s’il eût
voulu monter son gosier au la du diapason.
Par le railway de Glasgow à Balloch, entre la
métropole commerciale de l’Écosse et l’extrémité
méridionale du lac Lomond, on ne compte qu’une
vingtaine de milles.
Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-
lieu de comté, dont le château, toujours fortifié,
conformément au traité de l’Union, est pittoresquement
campé sur les deux pics d’un gros rocher de basalte.
Dumbarton est situé au confluent de la Clyde et de
la Leven. À ce propos, James Starr raconta quelques
particularités de l’aventureuse histoire de Marie Stuart.
En effet, ce fut de ce bourg qu’elle partit pour aller
épouser François II et devenir reine de France. Là aussi,
après 1815, le ministère anglais médita d’interner
Napoléon ; mais le choix de Sainte-Hélène prévalut, et
voilà pourquoi le prisonnier de l’Angleterre alla mourir
sur un roc de l’Atlantique, pour le plus grand profit de
la légendaire mémoire.
Bientôt, le train s’arrêta à Balloch, près d’une
estacade en bois qui descendait au niveau du lac.
Un bateau à vapeur, le Sinclair, attendait les
touristes qui font l’excursion des lacs. Nell et ses
compagnons s’y embarquèrent, après avoir pris leur
billet pour Inversnaid, à l’extrémité nord du lac
Lomond.
La journée commençait par un beau soleil, bien
dégagé de ces brumes britanniques, dont il se voile le
plus ordinairement. Aucun détail de ce paysage, qui
allait se dérouler sur un parcours de trente milles, ne
devait échapper aux voyageurs du Sinclair. Nell, assise
à l’arrière entre James Starr et Harry, aspirait par tous
ses sens la poésie superbe, dont cette belle nature
écossaise est si largement empreinte.
Jack Ryan allait et venait sur le pont du Sinclair,
interrogeant sans cesse l’ingénieur, qui, cependant,
n’avait pas besoin d’être interrogé. À mesure que ce
pays de Rob Roy se développait à ses regards, il le
décrivait en admirateur enthousiaste.
Dans les premières eaux du lac Lomond, apparurent
d’abord de nombreuses petites îles ou îlots. C’était
comme un semis. Le Sinclair côtoyait leurs rives
escarpées, et, dans l’entre-deux des îles, se dessinaient,
tantôt une vallée solitaire, tantôt une gorge sauvage,
hérissée de rocs abrupts.
« Nell, dit James Starr, chacun de ces îlots a sa
légende, et peut-être sa chanson, aussi bien que les
monts qui encadrent le lac. On peut dire, sans trop de
prétention, que l’histoire de cette contrée est écrite avec
ces caractères gigantesques d’îles et de montagnes.
– Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me
rappelle cette partie du lac Lomond ?
– Que te rappelle-t-elle, Harry ?
– Les mille îles du lac Ontario, si admirablement
décrites par Cooper. Tu dois être comme moi frappée
de cette ressemblance, ma chère Nell, car, il y a
quelques jours, je t’ai lu ce roman qu’on a pu justement
nommer le chef-d’œuvre de l’auteur américain.
– En effet, Harry, répondit la jeune fille, c’est le
même aspect, et le Sinclair se glisse entre ces îles,
comme faisait au lac Ontario le cutter de Jasper Eau-
douce !
– Eh bien, reprit l’ingénieur, cela prouve que les
deux sites méritaient d’être également chantés par deux
poètes ! Je ne connais pas ces mille îles de l’Ontario,
Harry, mais je doute que l’aspect en soit plus varié que
celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage !
Voici l’île Murray, avec son vieux fort Lennox, où
résida la vieille duchesse d’Albany, après la mort de
son père, de son époux, de ses deux fils, décapités par
ordre de Jacques Ier. Voici l’île Clar, l’île Cro, l’île
Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de
végétation, les autres, montrant leur croupe verte et
arrondie. Ici, des mélèzes et des bouleaux. Là, des
champs de bruyères jaunes et desséchées. En vérité !
j’ai quelque peine à croire que les mille îles du lac
Ontario offrent une telle variété de sites !
– Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s’était
retournée vers la rive orientale du lac.
– C’est Balmaha, qui forme l’entrée des Highlands,
répondit James Starr. Là commencent nos hautes terres
d’Écosse. Les ruines que tu aperçois, Nell, sont celles
d’un ancien couvent de femmes, et ces tombes éparses
renferment divers membres de la famille des Mac
Gregor, dont le nom est encore célèbre dans toute la
contrée.
– Célèbre par le sang que cette famille a répandu et
fait répandre ! fit observer Harry.
– Tu as raison, répondit James Starr, et il faut bien
avouer que la célébrité, due aux batailles, est encore la
plus retentissante. Ils vont loin à travers les âges ces
récits de combats...
– Et ils se perpétuent par les chansons », ajouta Jack
Ryan.
Et, à l’appui de son dire, le brave garçon entonna le
premier couplet d’un vieux chant de guerre, qui relatait
les exploits d’Alexandre Mac Gregor, du glen Sraë,
contre sir Humphry Colquhour, de Luss.
Nell écoutait, mais, de ces récits de combats, elle ne
recevait qu’une impression triste. Pourquoi tant de sang
versé sur ces plaines que la jeune fille trouvait
immenses, là où la place, cependant, ne devait manquer
à personne ?
Les rives du lac, qui mesurent de trois à quatre
milles, tendaient à se rapprocher aux abords du petit
port de Luss. Nell put apercevoir un instant la vieille
tour de l’ancien château. Puis, le Sinclair remit le cap
au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben
Lomond, qui s’élève à près de trois mille pieds au-
dessus du niveau du lac.
« L’admirable montagne ! s’écria Nell, et, de son
sommet, que la vue doit être belle !
– Oui, Nell, répondit James Starr. Regarde comme
cette cime se dégage fièrement de la corbeille de
chênes, de bouleaux, de mélèzes, qui tapissent la zone
inférieure du mont ! De là, on aperçoit les deux tiers de
notre vieille Calédonie. C’est ici que le clan de Mac
Gregor faisait sa résidence habituelle, sur la partie
orientale du lac. Non loin, les querelles des Jacobites et
des Hanovriens ont plus d’une fois ensanglanté ces
gorges désolées. Là, pendant les belles nuits, se lève
cette pâle lune, que les vieux récits nomment « la
lanterne de Mac Farlane ». Là, les échos répètent
encore les noms impérissables de Rob Roy et de Mac
Gregor Campbell ! »
Le Ben Lomond, dernier pic de la chaîne des
Grampians, mérite vraiment d’avoir été célébré par le
grand romancier écossais. Ainsi que le fit observer
James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la
cime revêt des neiges éternelles, mais il n’en est peut-
être pas de plus poétique en aucun coin du monde.
« Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond
appartient tout entier au duc de Montrose ! Sa Grâce
possède une montagne comme un bourgeois de Londres
possède un boulingrin dans son jardinet. »
Pendant ce temps, le Sinclair arrivait au village de
Tarbet, sur la rive opposée du lac, où il déposa les
voyageurs qui se rendaient à Inverary. De cet endroit, le
Ben Lomond apparaissait dans toute sa beauté. Ses
flancs, zébrés par le lit des torrents, miroitaient comme
des plaques d’argent en fusion.
À mesure que le Sinclair longeait la base de la
montagne, le pays devenait de plus en plus abrupt. À
peine, çà et là, des arbres isolés, entre autres quelques-
uns de ces saules, dont les baguettes servaient autrefois
à pendre les gens de petite condition.
« Pour économiser le chanvre », fit observer James
Starr.
Le lac, cependant, se rétrécissait en s’allongeant
vers le nord. Les montagnes latérales l’enserraient plus
étroitement. Le bateau à vapeur longea encore quelques
îles et îlots, Inveruglas, Eilad-Whou, où se dressaient
les vestiges d’une forteresse qui appartenait aux Mac
Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le
Sinclair s’arrêta à la station d’Inverslaid.
Là, pendant qu’on préparait leur déjeuner, Nell et
ses compagnons allèrent visiter, près du lieu de
débarquement, un torrent qui se précipitait dans le lac
d’une assez grande hauteur. Il paraissait avoir été planté
là comme un décor, pour le plaisir des touristes. Un
pont tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses,
au milieu d’une poussière liquide. De cet endroit, le
regard embrassait une grande partie du Lomond, et le
Sinclair ne paraissait plus être qu’un point à sa surface.
Le déjeuner achevé, il s’agissait de se rendre au lac
Katrine. Plusieurs voitures, aux armes de la famille
Breadalbane – cette famille qui assurait autrefois le bois
et l’eau à Rob Roy fugitif –, étaient à la disposition des
voyageurs et leur offraient tout ce confort qui distingue
la carrosserie anglaise.
Harry installa Nell sur l’impériale, conformément à
la mode du jour. Ses compagnons et lui prirent place
auprès d’elle. Un magnifique cocher, à livrée rouge,
réunit dans sa main gauche les guides de ses quatre
chevaux, et l’attelage commença à gravir le flanc de la
montagne, en côtoyant le lit sinueux du torrent.
La route était fort escarpée. À mesure qu’elle
s’élevait, la forme des cimes environnantes semblait se
modifier. On voyait grandir superbement toute la chaîne
de la rive opposée du lac et les sommets d’Arroquhar,
dominant la vallée d’Inveruglas. À gauche pointait le
Ben Lomond, qui découvrait ainsi le brusque
escarpement de son flanc septentrional.
Le pays compris entre le lac Lomond et le lac
Katrine présentait un aspect sauvage. La vallée
commençait par des défilés étroits qui aboutissaient au
glen d’Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement à la
jeune fille ces abîmes remplis d’épouvante, au fond
desquels s’était écoulée son enfance. Aussi James Starr
s’empressa-t-il de la distraire par ses récits.
La contrée y prêtait, d’ailleurs. C’est sur les bords
du petit lac d’Ard que se sont accomplis les principaux
événements de la vie de Rob Roy. Là se dressaient des
roches calcaires d’un aspect sinistre, entremêlées de
cailloux, que l’action du temps et de l’atmosphère avait
durcis comme du ciment. De misérables huttes,
semblables à des tanières – de celles qu’on appelle
« bourrochs » –, gisaient au milieu des bergeries en
ruine. On n’eût pu dire si elles étaient habitées par des
créatures humaines ou des bêtes sauvages. Quelques
marmots, aux cheveux déjà décolorés par l’intempérie
du climat, regardaient passer les voitures avec de
grands yeux ébahis.
« Voilà bien, dit James Starr, ce que l’on peut plus
particulièrement appeler le pays de Rob Roy. C’est ici
que l’excellent bailli Nichol Jarvie, digne fils de son
père le diacre, fut saisi par la milice du comte de
Lennox. C’est à cet endroit même qu’il resta suspendu
par le fond de sa culotte, heureusement faite d’un bon
drap d’Écosse, et non de ces camelots légers de
France ! Non loin des sources du Forth, qu’alimentent
les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gué que
franchit le héros pour échapper aux soldats du duc de
Montrose. Ah ! s’il avait connu les sombres retraites de
notre houillère, il aurait pu y défier toutes les
recherches ! Vous le voyez, mes amis, on ne peut faire
un pas dans cette contrée, merveilleuse à tant de titres,
sans rencontrer ces souvenirs du passé dont s’est inspiré
Walter Scott, lorsqu’il a paraphrasé en strophes
magnifiques l’appel aux armes du clan des Mac
Gregor !
– Tout cela est bien dit, monsieur Starr, répliqua
Jack Ryan, mais, s’il est vrai que Nichol Jarvie resta
suspendu par le fond de sa culotte, que devient notre
proverbe : « Bien malin celui qui pourra jamais prendre
la culotte d’un Écossais » ?
– Ma foi, Jack, tu as raison, répondit en riant James
Starr, et cela prouve tout simplement que, ce jour-là,
notre bailli n’était pas vêtu à la mode de ses ancêtres !
– Il eut tort, monsieur Starr !
– Je n’en disconviens pas, Jack ! »
L’attelage, après avoir gravi les abruptes rives du
torrent, redescendit dans une vallée sans arbres, sans
eaux, uniquement couverte d’une maigre bruyère. En
certains endroits, quelques tas de pierres s’élevaient en
pyramides.
« Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque
passant, autrefois, devait y apporter une pierre, pour
honorer le héros couché sous ces tombes. De là est venu
le dicton gaélique : « Malheur à qui passe devant un
cairn sans y déposer la pierre du dernier salut ! » Si les
fils avaient conservé la foi de leurs pères, ces amas de
pierres seraient maintenant des collines. En vérité, dans
cette contrée, tout contribue à développer cette poésie
naturelle innée au cœur des montagnards ! Il en est ainsi
de tous les pays de montagne. L’imagination y est
surexcitée par ces merveilles, et, si les Grecs eussent
habité un pays de plaines, ils n’auraient jamais inventé
la mythologie antique ! »
Pendant ces discours et bien d’autres, la voiture
s’enfonçait dans les défilés d’une vallée étroite, qui eût
été très propice aux ébats des brawnies familiers de la
grande Meg Mérillies. Le petit lac d’Arklet fut laissé
sur la gauche, et une route à pente raide se présenta, qui
conduisait à l’auberge de Stronachlacar, sur la rive du
lac Katrine.
Là, au musoir d’une légère estacade, se balançait un
petit steam-boat, qui portait naturellement le nom de
Rob-Roy. Les voyageurs s’y embarquèrent aussitôt : il
allait partir.
Le lac Katrine ne mesure que dix milles de
longueur, sur une largeur qui ne dépasse jamais deux
milles. Les premières collines du littoral sont encore
empreintes d’un grand caractère.
« Voilà donc ce lac, s’écria James Starr, que l’on a
justement comparé à une longue anguille ! On affirme
qu’il ne gèle jamais. Je n’en sais rien, mais ce qu’il ne
faut point oublier, c’est qu’il a servi de théâtre aux
exploits de la Dame du lac. Je suis certain que, si notre
ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore à sa
surface l’ombre légère de la belle Hélène Douglas !
– Certainement, monsieur Starr, répondit Jack Ryan,
et pourquoi ne la verrais-je point ? Pourquoi cette jolie
femme ne serait elle pas aussi visible sur les eaux du lac
Katrine, que le sont les lutins de la houillère sur les
eaux du lac Malcolm ? »
En cet instant, les sons clairs d’une cornemuse se
firent entendre à l’arrière du Rob-Roy.
Là, un Highlander en costume national préludait, sur
son « bag-pipe » à trois bourdons, dont le plus gros
sonnait le sol, le second le si, et le plus petit l’octave du
gros. Quant au chalumeau, percé de huit trous, il
donnait une gamme de sol majeur dont le fa était
naturel.
Le refrain du Highlander était un chant simple, doux
et naïf. On peut croire, véritablement, que ces mélodies
nationales n’ont été composées par personne, qu’elles
sont un mélange naturel du souffle de la brise, du
murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La
forme du refrain, qui revenait à intervalles réguliers,
était bizarre. Sa phrase se composait de trois mesures à
deux temps, et d’une mesure à trois temps, finissant sur
le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille
époque, il était en majeur, et l’on eût pu l’écrire comme
suit, dans ce langage chiffré qui donne, non les notes,
mais les intervalles des tons :
5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22
5 | 1.2 | 3535 | 1.765 | 11.11
Un homme véritablement heureux alors, ce fut Jack
Ryan. Ce chant des lacs d’Écosse, il le savait. Aussi,
pendant que le Highlander l’accompagnait sur sa
cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne,
consacré aux poétiques légendes de la vieille
Calédonie :
Beaux lacs aux ondes dormantes,
Gardez à jamais
Vos légendes charmantes,
Beaux lacs écossais !
Sur vos bords on trouve la trace
De ces héros tant regrettés,
Ces descendants de noble race,
Que notre Walter a chantés !
Voici la tour où les sorcières
Préparaient leur repas frugal ;
Là, les vastes champs de bruyères,
Où revient l’ombre de Fingal.
Ici passent dans la nuit sombre
Les folles danses des lutins.
Là, sinistre, apparaît dans l’ombre
La face des vieux Puritains !
Et parmi les rochers sauvages,
Le soir, on peut surprendre encore
Waverley, qui, vers vos rivages,
Entraîne Flora Mac Ivor !
La Dame du Lac vient sans doute
Errer là sur son palefroi,
Et Diana, non loin, écoute
Résonner le cor de Rob Roy !
N’a-t-on pas entendu naguère
Fergus au milieu de ses clans,
Entonnant ses pibrochs de guerre,
Réveiller l’écho des Highlands
Si loin de vous, lacs poétiques,
Que le destin mène nos pas,
Ravins, rochers, grottes antiques,
Nos yeux ne vous oublieront pas !
Ô vision trop tôt finie,
Vers nous ne peux-tu revenir
À toi, vieille Calédonie,
À toi, tout notre souvenir !
Beaux lacs aux ondes dormantes,
Gardez à jamais
Vos légendes charmantes,
Beaux lacs écossais !
Il était trois heures du soir. Les rives occidentales du
lac Katrine, moins accidentées, se détachaient alors
dans le double cadre du Ben An et du Ben Venue. Déjà,
à un demi-mille, se dessinait l’étroit bassin, au fond
duquel le Rob-Roy allait débarquer les voyageurs, qui
se rendaient à Stirling par Callander.
Nell était comme épuisée par la tension continue de
son esprit. Un seul mot sortait de ses lèvres : « Mon
Dieu ! mon Dieu ! » chaque fois qu’un nouveau sujet
d’admiration s’offrait à sa vue. Il lui fallait quelques
heures de repos, ne fût-ce que pour fixer plus
durablement le souvenir de tant de merveilles.
À ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda
la jeune fille avec émotion et lui dit :
« Nell, ma chère Nell, bientôt nous serons rentrés
dans notre sombre domaine ! Ne regretteras-tu rien de
ce que tu as vu pendant ces quelques heures passées à la
pleine lumière du jour ?
– Non, Harry, répondit la jeune fille. Je me
souviendrai, mais c’est avec bonheur que je rentrerai
avec toi dans notre bien-aimée houillère.
– Nell, demanda Harry d’une voix dont il voulait en
vain contenir l’émotion, veux-tu qu’un lien sacré nous
unisse à jamais devant Dieu et devant les hommes ?
Veux-tu de moi pour époux ?
– Je le veux, Harry, répondit Nell, en le regardant de
ses yeux si purs, je le veux, si tu crois que je puisse
suffire à ta vie... »
Nell n’avait pas achevé cette phrase, dans laquelle
se résumait tout l’avenir d’Harry, qu’un inexplicable
phénomène se produisait.
Le Rob-Roy, bien qu’il fût encore à un demi-mille
de la rive, éprouvait un choc brusque. Sa quille venait
de heurter le fond du lac, et sa machine, malgré tous ses
efforts, ne put l’en arracher.
Et si cet accident était arrivé, c’est que, dans sa
portion orientale, le lac Katrine venait de se vider
presque subitement, comme si une immense fissure se
fût ouverte sous son lit. En quelques secondes, il s’était
asséché, ainsi qu’un littoral au plus bas d’une grande
marée d’équinoxe. Presque tout son contenu avait fui à
travers les entrailles du sol.
« Mes amis, s’était écrié James Starr, comme si la
cause du phénomène se fût soudain révélée à son esprit,
Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle ! »
19
Une dernière menace
Ce jour-là, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux
s’accomplissaient d’une façon régulière. On entendait
au loin le fracas des cartouches de dynamite, faisant
éclater le filon carbonifère. Ici, c’étaient les coups de
pic et de pince qui provoquaient l’abattage du charbon ;
là, le grincement des perforatrices, dont les fleurets
trouaient les failles de grès ou de schiste. Il se faisait de
longs bruits caverneux. L’air aspiré par les machines
fusait à travers les galeries d’aération. Les portes de
bois se refermaient brusquement sous ces violentes
poussées. Dans les tunnels inférieurs, les trains de
wagonnets, mus mécaniquement, passaient avec une
vitesse de quinze milles à l’heure, et les timbres
automatiques prévenaient les ouvriers de se blottir dans
les refuges. Les cages montaient et descendaient sans
relâche, halées par les énormes tambours des machines
installées à la surface du sol. Les disques, poussés à
plein feu, éclairaient vivement Coal-city.
L’exploitation était donc conduite avec la plus
grande activité. Le filon s’égrenait dans les wagonnets,
qui venaient par centaines se vider dans les bennes, au
fond des puits d’extraction. Pendant qu’une partie des
mineurs se reposait après les travaux nocturnes, les
équipes de jour travaillaient sans perdre une heure.
Simon Ford et Madge, leur dîner terminé, s’étaient
installés dans la cour du cottage. Le vieil overman
faisait sa sieste accoutumée. Il fumait sa pipe bourrée
d’excellent tabac de France. Lorsque les deux époux
causaient, c’était pour parler de Nell, de leur garçon, de
James Starr, de cette excursion à la surface de la terre.
Où étaient-ils ? Que faisaient-ils en ce moment ?
Comment, sans éprouver la nostalgie de la houillère,
pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?
En ce moment, un mugissement d’une violence
extraordinaire se fit soudain entendre. C’était à croire
qu’une énorme cataracte se précipitait dans la houillère.
Simon Ford et Madge s’étaient levés brusquement.
Presque aussitôt les eaux du lac Malcolm se
gonflèrent. Une haute vague, déferlant comme une lame
de mascaret, envahit la rive et vint se briser contre le
mur du cottage.
Simon Ford, saisissant Madge, l’avait rapidement
entraînée au premier étage de l’habitation.
En même temps, des cris s’élevaient de toutes parts
dans Coal-city, menacée par cette inondation subite.
Ses habitants cherchaient refuge jusque sur les hautes
roches schisteuses, qui formaient le littoral du lac.
La terreur était au comble. Déjà quelques familles
de mineurs, à demi affolées, se précipitaient vers le
tunnel, pour gagner les étages supérieurs. On pouvait
craindre que la mer n’eût fait irruption dans la houillère,
dont les galeries s’enfonçaient jusque sous le canal du
Nord. La crypte, si vaste qu’elle fût, aurait été
entièrement noyée. Pas un des habitants de la Nouvelle-
Aberfoyle n’eût échappé à la mort.
Mais, au moment où les premiers fuyards
atteignaient l’orifice du tunnel, ils se trouvèrent en face
de Simon Ford, qui avait aussitôt quitté le cottage.
« Arrêtez, arrêtez, mes amis ! leur cria le vieil
overman. Si notre cité devait être envahie, l’inondation
courrait plus vite que vous, et personne ne lui
échapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout
danger paraît être écarté.
– Et nos compagnons qui sont occupés aux travaux
du fond ? s’écrièrent quelques-uns des mineurs.
– Il n’y a rien à craindre pour eux, répondit Simon
Ford. L’exploitation se fait à un étage supérieur au lit
du lac ! »
Les faits devaient donner raison au vieil overman.
L’envahissement de l’eau s’était produit subitement ;
mais, réparti à l’étage inférieur de la vaste houillère, il
n’avait eu d’autre effet que de surélever de quelques
pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n’était donc
pas compromise, et l’on pouvait espérer que
l’inondation, entraînée dans les plus basses profondeurs
de la houillère, encore inexploitées, n’aurait fait aucune
victime.
Quant à cette inondation, si elle était due à
l’épanchement d’une nappe intérieure à travers les
fissures du massif, ou si quelque cours d’eau du sol
s’était précipité par son lit effondré jusqu’aux derniers
étages de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne
pouvaient le dire. Quant à penser qu’il s’agissait là d’un
simple accident, tel qu’il s’en produit quelquefois dans
les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.
Mais, le soir même, on savait à quoi s’en tenir. Les
journaux du comté publiaient le récit de cet étrange
phénomène, dont le lac Katrine avait été le théâtre.
Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui étaient
revenus en toute hâte au cottage, confirmaient ces
nouvelles, et apprenaient, non sans grande satisfaction,
que tout se bornait à des dégâts matériels dans la
Nouvelle-Aberfoyle.
Ainsi donc, le lit du lac Katrine s’était subitement
effondré. Ses eaux avaient fait irruption à travers une
large fissure jusque dans la houillère. Au lac favori du
romancier écossais, il ne restait plus de quoi mouiller
les jolis pieds de la Dame du Lac – du moins dans toute
sa partie méridionale. Un étang de quelques acres, voilà
à quoi il était réduit, là où son lit se trouvait en
contrebas de la portion effondrée.
Quel retentissement eut cet événement bizarre !
C’était la première fois, sans doute, qu’un lac se vidait
en quelques instants dans les entrailles du sol. Il n’y
avait plus, maintenant, qu’à rayer celui-ci des cartes du
Royaume-Uni, jusqu’à ce qu’on l’eût rempli de
nouveau – par souscription publique –, après avoir
préalablement bouché la fissure. Walter Scott en fût
mort de désespoir, s’il eût encore été de ce monde !
Après tout, l’accident était explicable. En effet,
entre la profonde cavité et le lit du lac, l’étage des
terrains secondaires se réduisait à une mince couche,
par suite d’une disposition géologique particulière du
massif.
Mais, si cet éboulement semblait être dû à une cause
naturelle, James Starr, Simon et Harry Ford se
demandèrent, eux, s’il ne fallait pas l’attribuer à la
malveillance. Les soupçons étaient revenus avec plus de
force à leur esprit. Le génie malfaisant allait-il donc
recommencer ses entreprises contre les exploitants de la
riche houillère ?
Quelques jours après, James Starr en causait au
cottage avec le vieil overman et son fils.
« Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse
s’expliquer de lui-même, j’ai comme un pressentiment
qu’il rentre dans la catégorie de ceux dont nous
recherchons encore la cause !
– Je pense comme vous, monsieur James, répondit
Simon Ford ; mais, si vous m’en croyez, n’ébruitons
rien et faisons notre enquête nous-mêmes.
– Oh ! s’écria l’ingénieur, j’en connais le résultat
d’avance !
– Eh ! quel sera-t-il ?
– Nous trouverons les preuves de la malveillance,
mais non le malfaiteur !
– Cependant il existe ! répondit Simon Ford. Où se
cache-t-il ? Un seul être, si pervers qu’il soit, pourrait-il
mener à bien une idée aussi infernale que celle de
provoquer l’effondrement d’un lac ? Vraiment, je finirai
par croire, avec Jack Ryan, que c’est quelque génie de
la houillère, qui nous en veut d’avoir envahi son
domaine ! »
Il va sans dire que Nell, autant que possible, était
tenue en dehors de ces conciliabules. Elle aidait,
d’ailleurs, au désir qu’on avait de ne lui en rien laisser
soupçonner. Son attitude témoignait, toutefois, qu’elle
partageait les préoccupations de sa famille adoptive. Sa
figure attristée portait la marque des combats intérieurs
qui l’agitaient.
Quoi qu’il en soit, il fut résolu que James Starr,
Simon et Harry Ford retourneraient sur le lieu même de
l’éboulement, et qu’ils essaieraient de se rendre compte
de ses causes. Ils ne parlèrent à personne de leur projet.
À qui n’eût pas connu l’ensemble des faits qui lui
servaient de base, l’opinion de James Starr et de ses
amis devait sembler absolument inadmissible.
Quelques jours après, tous trois, montant un léger
canot que manœuvrait Harry, vinrent examiner les
piliers naturels qui soutenaient la partie du massif, dans
laquelle se creusait le lit du lac Katrine.
Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient
été attaqués à coups de mine. Les traces noircies étaient
encore visibles, car les eaux avaient baissé par suite
d’infiltrations, et l’on pouvait arriver jusqu’à la base de
la substruction.
Cette chute d’une portion des voûtes du dôme avait
été préméditée, puis exécutée de main d’homme.
« Aucun doute n’est possible, dit James Starr. Et qui
sait ce qui serait arrivé, si, au lieu de ce petit lac,
l’effondrement eût ouvert passage aux eaux d’une mer !
– Oui ! s’écria le vieil overman avec un sentiment
de fierté, il n’aurait pas fallu moins d’une mer pour
noyer notre Aberfoyle ! Mais, encore une fois, quel
intérêt peut avoir un être quelconque à la ruine de notre
exploitation ?
– C’est incompréhensible, répondit James Starr. Il
ne s’agit pas là d’une bande de malfaiteurs vulgaires
qui, de l’antre où ils s’abritent, se répandraient sur le
pays pour voler et piller ! De tels méfaits, depuis trois
ans, auraient révélé leur existence ! Il ne s’agit pas, non
plus, comme j’y ai pensé quelquefois, de contrebandiers
ou de faux monnayeurs, cachant dans quelque recoin
encore ignoré de ces immenses cavernes leur coupable
industrie, et intéressés par suite à nous en chasser. On
ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande
pour la garder ! Il est clair cependant qu’un ennemi
implacable a juré la perte de la Nouvelle-Aberfoyle, et
qu’un intérêt le pousse à chercher tous les moyens
possibles d’assouvir la haine qu’il nous a vouée ! Trop
faible, sans doute, pour agir ouvertement, c’est dans
l’ombre qu’il prépare ses embûches, mais l’intelligence
qu’il y déploie fait de lui un être redoutable. Mes amis,
il possède mieux que nous tous les secrets de notre
domaine, puisque depuis si longtemps il échappe à
toutes nos recherches ! C’est un homme du métier, un
habile parmi les habiles, à coup sûr, Simon. Ce que
nous avons surpris de sa façon d’opérer en est la preuve
manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu quelque
ennemi personnel, sur lequel vos soupçons puissent se
porter ? Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine
que le temps n’éteint pas. Remontez au plus haut dans
votre vie, s’il le faut. Tout ce qui se passe est l’œuvre
d’une sorte de folie froide et patiente, qui exige que
vous évoquiez sur ce point jusqu’à vos plus lointains
souvenirs ! »
Simon Ford ne répondit pas. On voyait que
l’honnête overman, avant de s’expliquer, interrogeait
avec candeur tout son passé. Enfin, relevant la tête :
« Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous
n’avons jamais fait de mal à personne. Nous ne croyons
pas que nous puissions avoir un ennemi, un seul !
– Ah ! s’écria l’ingénieur, si Nell voulait enfin
parler !
– Monsieur Starr, et vous, mon père, répondit Harry,
je vous en supplie, gardons encore pour nous seuls le
secret de notre enquête ! N’interrogez pas ma pauvre
Nell ! Je la sens déjà anxieuse et tourmentée. Il est
certain pour moi que son cœur contient à grand-peine
un secret qui l’étouffe. Si elle se tait, c’est ou qu’elle
n’a rien à dire, ou qu’elle ne croit pas devoir parler !
Nous ne pouvons pas douter de son affection pour nous,
pour nous tous ! Plus tard, si elle m’apprend ce qu’elle
nous a tu jusqu’ici, vous en serez instruits aussitôt.
– Soit, Harry, répondit l’ingénieur, et cependant ce
silence, si Nell sait quelque chose, est vraiment bien
inexplicable ! »
Et comme Harry allait se récrier :
« Sois tranquille, ajouta l’ingénieur. Nous ne dirons
rien à celle qui doit être ta femme.
– Et qui le serait sans plus attendre, si vous le
vouliez, mon père !
– Mon garçon, dit Simon Ford, dans un mois, jour
pour jour, ton mariage se fera. Vous tiendrez lieu de
père à Nell, monsieur James ?
– Comptez sur moi, Simon », répondit l’ingénieur.
James Starr et ses deux compagnons revinrent au
cottage. Ils ne dirent rien du résultat de leur exploration,
et, pour tout le monde de la houillère, l’effondrement
des voûtes resta à l’état de simple accident. Il n’y avait
qu’un lac de moins en Écosse.
Nell avait peu à peu repris ses occupations
habituelles. De cette visite à la surface du comté, elle
avait gardé d’impérissables souvenirs qu’Harry utilisait
pour son instruction. Mais cette initiation à la vie du
dehors ne lui avait laissé aucun regret. Elle aimait,
comme avant cette exploration, le sombre domaine où,
femme, elle continuerait de demeurer, après y avoir
vécu enfant et jeune fille.
Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de
Nell avait fait grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle.
Les compliments affluèrent au cottage. Jack Ryan ne
fut pas le dernier à y apporter les siens. On le surprenait
aussi à étudier au loin ses meilleures chansons pour une
fête à laquelle toute la population de Coal-city devait
prendre part.
Mais il arriva que, pendant le mois qui précéda le
mariage, la Nouvelle-Aberfoyle fut plus éprouvée
qu’elle ne l’avait jamais été. On eût dit que l’approche
de l’union de Nell et d’Harry provoquait catastrophes
sur catastrophes. Les accidents se produisaient
principalement dans les travaux du fond, sans que la
véritable cause pût en être connue.
Ainsi, un incendie dévora le boisage d’une galerie
inférieure, et on retrouva la lampe que l’incendiaire
avait employée. Harry et ses compagnons durent risquer
leur vie pour arrêter ce feu, qui menaçait de détruire le
gisement, et ils n’y parvinrent qu’en employant les
extincteurs, remplis d’une eau chargée d’acide
carbonique, dont la houillère était prudemment
pourvue.
Une autre fois, ce fut un éboulement dû à la rupture
des étançons d’un puits, et James Starr constata que ces
étançons avaient été préalablement attaqués à la scie.
Harry, qui surveillait les travaux sur ce point, fut
enseveli sous les décombres et n’échappa que par
miracle à la mort.
Quelques jours après, sur le tramway à traction
mécanique, le train de wagonnets sur lequel Harry était
monté, tamponna un obstacle et fut culbuté. On
reconnut ensuite qu’une poutre avait été placée en
travers de la voie.
Bref, ces faits se multiplièrent tellement, qu’une
sorte de panique se déclara parmi les mineurs. Il ne
fallait rien de moins que la présence de leurs chefs pour
les retenir sur les travaux.
« Mais ils sont donc toute une bande, ces
malfaiteurs ! répétait Simon Ford, et nous ne pouvons
mettre la main sur un seul ! »
On recommença les recherches. La police du comté
se tint sur pied nuit et jour, mais elle ne put rien
découvrir. James Starr défendit à Harry, que cette
malveillance semblait viser plus directement, de
s’aventurer jamais seul hors du centre des travaux.
On en agit de même à l’égard de Nell, à laquelle, sur
les instances de Harry, on cachait, néanmoins, toutes
ces tentatives criminelles, qui pouvaient lui rappeler le
souvenir du passé. Simon Ford et Madge la gardaient
jour et nuit avec une sorte de sévérité, ou plutôt de
sollicitude farouche. La pauvre enfant s’en rendait
compte, mais pas une remarque, pas une plainte ne lui
échappa. Se disait-elle que si l’on en agissait ainsi,
c’était dans son intérêt ? Oui, probablement. Toutefois,
elle aussi, à sa façon, semblait veiller sur les autres, et
ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu’elle
aimait étaient réunis au cottage. Le soir, quand Harry
rentrait, elle ne pouvait retenir un mouvement de joie
folle, peu compatible avec sa nature, d’ordinaire plus
réservée qu’expansive. La nuit une fois passée, elle était
debout, avant tous les autres. Son inquiétude la
reprenait dès le matin, à l’heure de la sortie pour les
travaux du fond.
Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur
mariage fût un fait accompli, Il lui semblait que, devant
cet acte irrévocable, la malveillance, devenue inutile,
désarmerait, et que Nell ne se sentirait en sûreté que
lorsqu’elle serait sa femme. Cette impatience était
d’ailleurs partagée par James Starr aussi bien que par
Simon Ford et Madge. Chacun comptait les jours.
La vérité est que chacun était sous le coup des plus
sinistres pressentiments. Cet ennemi caché, qu’on ne
savait où prendre et comment combattre, on se disait
tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne lui était
sans doute indifférent. Cet acte solennel du mariage
d’Harry et de la jeune fille pouvait donc être l’occasion
de quelque machination nouvelle de sa haine.
Un matin, huit jours avant l’époque convenue pour
la cérémonie, Nell, poussée sans doute par quelque
sinistre pressentiment, était parvenue à sortir la
première du cottage, dont elle voulait observer les
abords.
Arrivée au seuil, un cri d’indicible angoisse
s’échappa de sa bouche.
Ce cri retentit dans toute l’habitation, et attira en un
instant Madge, Simon et Harry près de la jeune fille.
Nell était pâle comme la mort, le visage bouleversé,
les traits empreints d’une épouvante inexprimable. Hors
d’état de parler, son regard était fixé sur la porte du
cottage, qu’elle venait d’ouvrir. Sa main crispée y
désignait ces lignes, qui avaient été tracées pendant la
nuit et dont la vue la terrifiait :
Simon Ford, tu m’as volé le dernier filon de nos
vieilles houillères ! Harry, ton fils, m’a volé Nell !
Malheur à vous ! malheur à tous ! malheur à la
Nouvelle-Aberfoyle !
SILFAX.
« Silfax ! s’écrièrent à la fois Simon Ford et Madge.
– Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le
regard se portait alternativement de son père à la jeune
fille.
– Silfax ! répétait Nell avec désespoir, Silfax ! »
Et tout son être frémissait en murmurant ce nom,
pendant que Madge, s’emparant d’elle, la reconduisait
presque de force à sa chambre.
James Starr était accouru. Après avoir lu et relu la
phrase menaçante :
« La main qui a tracé ces lignes, dit-il, est celle qui
m’avait écrit la lettre contradictoire de la vôtre, Simon !
Cet homme se nomme Silfax ! Je vois à votre trouble
que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ? »
20
Le pénitent
Ce nom avait été toute une révélation pour le vieil
overman.
C’était celui du dernier « pénitent » de la fosse
Dochart.
Autrefois, avant l’invention de la lampe de sûreté,
Simon Ford avait connu cet homme farouche, qui, au
risque de sa vie, allait chaque jour provoquer les
explosions partielles du grisou. Il avait vu cet être
étrange, rôdant dans la mine, toujours accompagné d’un
énorme harfang, sorte de chouette monstrueuse, qui
l’aidait dans son périlleux métier en portant une mèche
enflammée là où la main de Silfax ne pouvait atteindre.
Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en même temps
que lui, une petite orpheline, née dans la mine et qui
n’avait plus pour parent que lui, son arrière-grand-père.
Cette enfant, évidemment, c’était Nell. Depuis quinze
ans, tous deux auraient donc vécu dans quelque secret
abîme, jusqu’au jour où Nell fut sauvée par Harry.
Le vieil overman, en proie à la fois à un sentiment
de pitié et de colère, communiqua à l’ingénieur et à son
fils ce que la vue de ce nom de Silfax venait de lui
révéler.
Cela éclaircissait toute la situation. Silfax était l’être
mystérieux vainement cherché dans les profondeurs de
la Nouvelle-Aberfoyle !
« Ainsi, vous l’avez connu, Simon ? demanda
l’ingénieur.
– Oui, en vérité, répondit l’overman. L’homme au
harfang ! Il n’était déjà plus jeune. Il devait avoir
quinze ou vingt ans de plus que moi. Une sorte de
sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour
ne craindre ni l’eau ni le feu ! C’était par goût qu’il
avait choisi le métier de pénitent, dont peu se
souciaient. Cette dangereuse profession avait dérangé
ses idées. On le disait méchant, et il n’était peut-être
que fou. Sa force était prodigieuse. Il connaissait la
houillère comme pas un – aussi bien que moi tout au
moins. On lui accordait une certaine aisance. Ma foi, je
le croyais mort depuis bien des années.
– Mais, reprit James Starr, qu’entend-il par ces
mots : « Tu m’as volé le dernier filon de nos vieilles
houillères » ?
– Ah ! voilà, répondit Simon Ford. Il y a longtemps
déjà, Silfax, dont la cervelle, je vous l’ai dit, a toujours
été dérangée, prétendait avoir des droits sur l’ancienne
Aberfoyle. Aussi son humeur devenait-elle de plus en
plus farouche à mesure que la fosse Dochart – sa fosse !
– s’épuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres
entrailles que chaque coup de pic lui arrachât du corps !
Tu dois te souvenir de cela, Madge ?
– Oui, Simon, répondit la vieille Écossaise.
– Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford,
depuis que j’ai vu le nom de Silfax sur cette porte ;
mais, je le répète, je le croyais mort, et je ne pouvais
imaginer que cet être malfaisant, que nous avons tant
cherché, fût l’ancien pénitent de la fosse Dochart !
– En effet, dit James Starr, tout s’explique. Un
hasard a révélé à Silfax l’existence du nouveau
gisement. Dans son égoïsme de fou, il aura voulu s’en
constituer le défenseur. Vivant dans la houillère, la
parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret,
Simon, et su que vous me demandiez en toute hâte au
cottage. De là, cette lettre contradictoire de la vôtre ; de
là, après mon arrivée, le bloc de pierre lancé contre
Harry et les échelles détruites du puits Yarow ; de là,
l’obturation des fissures à la paroi du nouveau
gisement ; de là, enfin, notre séquestration, puis notre
délivrance, qui s’est accomplie grâce à la secourable
Nell, sans doute, à l’insu et malgré ce Silfax !
– Vous venez de raconter les choses comme elles
ont évidemment dû se passer, monsieur James, répondit
Simon Ford. Le vieux pénitent est certainement fou,
maintenant !
– Cela vaut mieux, dit Madge.
– Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tête,
car ce doit être une folie terrible que la sienne ! Ah ! je
comprends que Nell ne puisse songer à lui sans
épouvante, et je comprends aussi qu’elle n’ait pas voulu
dénoncer son grand-père ! Quelles tristes années elle a
dû passer près de ce vieillard !
– Bien tristes ! répondit Simon Ford, entre ce
sauvage et son harfang, non moins sauvage que lui !
Car, bien sûr, il n’est pas mort, cet oiseau ! Ce ne peut
être que lui qui a éteint notre lampe, lui qui a failli
couper la corde à laquelle étaient suspendus Harry et
Nell !...
– Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du
mariage de sa petite-fille avec notre fils semble avoir
exaspéré la rancune et redoublé la rage de Silfax !
– Le mariage de Nell avec le fils de celui qu’il
accuse de lui avoir volé le dernier gisement des
Aberfoyle ne peut, en effet, qu’avoir porté son irritation
au comble ! reprit Simon Ford.
– Il faudra pourtant bien qu’il prenne son parti de
cette union ! s’écria Harry. Si étranger qu’il soit à la vie
commune, on finira bien par l’amener à reconnaître que
la nouvelle existence de Nell vaut mieux que celle qu’il
lui faisait dans les abîmes de la houillère ! Je suis sûr,
monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur
lui, nous parviendrions à lui faire entendre raison !...
– On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre
Harry ! répondit l’ingénieur. Mieux vaut sans doute
connaître son ennemi que l’ignorer, mais tout n’est pas
fini, parce que nous savons aujourd’hui ce qu’il est.
Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour
commencer, Harry, il faut interroger Nell ! Il le faut !
Elle comprendra que, à l’heure qu’il est, son silence
n’aurait plus de raison. Dans l’intérêt même de son
grand-père, il convient qu’elle parle. Il importe autant
pour lui que pour nous, que nous puissions mettre à
néant ses sinistres projets.
– Je ne doute pas, monsieur Starr, répondit Harry,
que Nell ne vienne de son propre mouvement au-devant
de vos questions. Vous le savez maintenant, c’est par
conscience, c’est par devoir qu’elle s’est tue jusqu’ici.
C’est par devoir, c’est par conscience qu’elle parlera
dès que vous le voudrez. Ma mère a bien fait de la
reconduire dans sa chambre. Elle avait grand besoin de
se recueillir, mais je vais l’aller chercher...
– C’est inutile, Harry », dit d’une voix ferme et
claire la jeune fille, qui entrait au moment même dans
la grande salle du cottage.
Nell était pâle. Ses yeux disaient combien elle avait
pleuré ; mais on la sentait résolue à la démarche que sa
loyauté lui commandait en ce moment.
« Nell ! s’était écrié Harry, en s’élançant vers la
jeune fille.
– Harry, répondit Nell, qui d’un geste arrêta son
fiancé, ton père, ta mère et toi, il faut aujourd’hui que
vous sachiez tout. Il faut que vous n’ignoriez rien non
plus, monsieur Starr, de ce qui concerne l’enfant que
vous avez accueillie sans la connaître et qu’Harry pour
son malheur, hélas ! a tirée de l’abîme.
– Nell ! s’écria Harry.
– Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant
silence à Harry.
– Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je
n’ai jamais connu de mère que le jour où je suis entrée
ici, ajouta-t-elle en regardant Madge.
– Que ce jour soit béni, ma fille ! répondit la vieille
Écossaise.
– Je n’ai jamais connu de père que le jour où j’ai vu
Simon Ford, reprit Nell, et d’ami que le jour où la main
d’Harry a touché la mienne ! Seule, j’ai vécu pendant
quinze ans, dans les recoins les plus reculés de la mine,
avec mon grand-père. Avec lui, c’est beaucoup dire. Par
lui serait plus juste. Je le voyais à peine. Lorsqu’il
disparut de l’ancienne Aberfoyle, il se réfugia dans ces
profondeurs que lui seul connaissait. À sa façon, il était
alors bon pour moi, quoique effrayant. Il me nourrissait
de ce qu’il allait chercher au-dehors ; mais j’ai le vague
souvenir que, d’abord, pendant mes plus jeunes années,
j’ai eu pour nourrice une chèvre, dont la perte m’a bien
désolée. Grand-père, me voyant si chagrine, la remplaça
d’abord par un autre animal – un chien, me dit-il.
Malheureusement, ce chien était gai. Il aboyait. Grand-
père n’aimait pas la gaieté. Il avait horreur du bruit. Il
m’avait appris le silence, et n’avait pu l’apprendre au
chien. Le pauvre animal disparut presque aussitôt.
Grand-père avait pour compagnon un oiseau farouche,
un harfang, qui d’abord me fit horreur ; mais cet oiseau,
malgré la répulsion qu’il m’inspirait, me prit en une
telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en était
venu à m’obéir mieux qu’à son maître, et cela même
m’inquiétait pour lui. Grand-père était jaloux. Le
harfang et moi, nous nous cachions le plus que nous
pouvions d’être trop bien ensemble ! Nous comprenions
qu’il le fallait !... Mais c’est trop vous parler de moi !
C’est de vous qu’il s’agit...
– Non, ma fille, répondit James Starr. Dis les choses
comme elles te viennent.
– Mon grand-père, reprit Nell, avait toujours vu
d’un très mauvais œil votre voisinage dans la houillère.
L’espace ne manquait pas, cependant. C’était loin, bien
loin de vous qu’il se choisissait des refuges. Cela lui
déplaisait de vous sentir là. Quand je le questionnais sur
les gens de là-haut, son visage s’assombrissait, il ne
répondait pas et devenait comme muet pour longtemps.
Mais où sa colère éclata, ce fut quand il s’aperçut que,
ne vous contentant plus du vieux domaine, vous
sembliez vouloir empiéter sur le sien. Il jura que si vous
parveniez à pénétrer dans la nouvelle houillère, connue
de lui seul jusqu’alors, vous péririez ! Malgré son âge,
sa force est encore extraordinaire, et ses menaces me
firent trembler pour vous et pour lui.
– Continue, Nell, dit Simon Ford à la jeune fille, qui
s’était interrompue un instant, comme pour mieux
rassembler ses souvenirs.
– Après votre première tentative, reprit Nell, dès que
grand-père vous vit pénétrer dans la galerie de la
Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha l’ouverture et en fit
une prison pour vous. Je ne vous connaissais que
comme des ombres, vaguement entrevues dans
l’obscure houillère ; mais je ne pus supporter l’idée que
des chrétiens allaient mourir de faim dans ces
profondeurs, et, au risque d’être prise sur le fait, je
parvins à vous procurer pendant quelques jours un peu
d’eau et de pain !... J’aurais voulu vous guider au-
dehors, mais il était si difficile de tromper la
surveillance de mon grand-père ! Vous alliez mourir !
Jack Ryan et ses compagnons arrivèrent... Dieu a
permis que je les aie rencontrés ce jour-là ! Je les
entraînai jusqu’à vous. Au retour, mon grand-père me
surprit. Sa colère contre moi fut terrible. Je crus que
j’allais périr de sa main ! Depuis lors, la vie devint
insupportable pour moi. Les idées de mon grand-père
s’égarèrent tout à fait. Il se proclamait le roi de l’ombre
et du feu ! Quand il entendait vos pics frapper ces filons
qu’il regardait comme les siens, il devenait furieux et
me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible ;
tant il me gardait de près. Enfin, il y a trois mois, dans
un accès de démence sans nom, il me descendit dans
l’abîme où vous m’avez trouvée, et il disparut, après
avoir vainement appelé l’harfang, qui resta fidèlement
près de moi. Depuis quand étais-je là ? je l’ignore !
Tout ce que je sais, c’est que je me sentais mourir,
quand tu es arrivé, mon Harry, et quand tu m’as
sauvée ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux Silfax
ne peut pas être la femme d’Harry Ford, puisqu’il y va
de ta vie, de votre vie à tous !
– Nell ! s’écria Harry.
– Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il
n’est qu’un moyen de conjurer votre perte : c’est que je
retourne près de mon grand-père. Il menace toute la
Nouvelle-Aberfoyle !... C’est une âme incapable de
pardon, et nul ne peut savoir ce que le génie de la
vengeance lui aura inspiré ! Mon devoir est clair. Je
serais la plus misérable des créatures si j’hésitais à
l’accomplir. Adieu ! et merci ! Vous m’avez fait
connaître le bonheur dès ce monde ! Quoi qu’il arrive,
pensez que mon cœur tout entier restera au milieu de
vous ! »
À ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de
douleur, s’étaient levés.
« Quoi, Nell ! s’écrièrent-ils avec désespoir, tu
voudrais nous quitter ! »
James Starr les écarta d’un geste plein d’autorité, et,
allant droit à Nell, il lui prit les deux mains.
« C’est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que
tu devais dire ; mais voici ce que nous avons à te
répondre. Nous ne te laisserons pas partir, et, s’il le
faut, nous te retiendrons par la force. Nous crois-tu
donc capables de cette lâcheté d’accepter ton offre
généreuse ? Les menaces de Silfax sont redoutables,
soit ! Mais, après tout, un homme n’est qu’un homme,
et nous prendrons nos précautions. Cependant, peux-tu,
dans l’intérêt de Silfax même, nous renseigner sur ses
habitudes, nous dire où il se cache ? Nous ne voulons
qu’une chose : le mettre hors d’état de nuire, et peut-
être le ramener à la raison.
– Vous voulez l’impossible, répondit Nell. Mon
grand-père est partout et nulle part. Je n’ai jamais connu
ses retraites ! Je ne l’ai jamais vu endormi. Quand il
avait trouvé quelque refuge, il me laissait seule et
disparaissait. Lorsque j’ai pris ma résolution, monsieur
Starr, je savais tout ce que vous pouviez me répondre.
Croyez-moi ! Il n’y a qu’un moyen de désarmer mon
grand-père : c’est que je parvienne à le retrouver. Il est
invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous
comment il aurait découvert vos plus secrètes pensées,
depuis la lettre écrite à M. Starr, jusqu’au projet de mon
mariage avec Harry, s’il n’avait pas l’inexplicable
faculté de tout savoir. Mon grand-père, autant que je
puis en juger, est, dans sa folie même, un homme
puissant par l’esprit. Autrefois, il lui est arrivé de me
dire de grandes choses. Il m’a appris Dieu, et ne m’a
trompée que sur un point : c’est quand il m’a fait croire
que tous les hommes étaient perfides, lorsqu’il a voulu
m’inspirer sa haine contre l’humanité tout entière.
Lorsque Harry m’a rapportée dans ce cottage, vous
avez pensé que j’étais ignorante seulement ! J’étais plus
que cela. J’étais épouvantée ! Ah ! pardonnez-moi !
mais, pendant quelques jours, je me suis crue au
pouvoir des méchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a
commencé à ramener mon esprit au vrai, c’est vous,
Madge, non par vos paroles, mais par le spectacle de
votre vie, alors que je vous voyais aimée et respectée de
votre mari et de votre fils ! Puis, quand j’ai vu ces
travailleurs, heureux et bons, vénérer M. Starr, dont je
les ai crus d’abord les esclaves, lorsque pour la
première fois j’ai vu toute la population d’Aberfoyle
venir à la chapelle, s’y agenouiller, prier Dieu et le
remercier de ses bontés infinies, alors je me suis dit :
« Mon grand-père m’a trompée ! » Mais aujourd’hui,
éclairée par ce que vous m’avez appris, je pense qu’il
s’est trompé lui-même ! Je vais donc reprendre les
chemins secrets par lesquels je l’accompagnais
autrefois. Il doit me guetter ! Je l’appellerai... il
m’entendra, et qui sait si, en retournant vers lui, je ne le
ramènerai pas à la vérité ? »
Tous avaient laissé parler la jeune fille. Chacun
sentait qu’il devait lui être bon d’ouvrir son cœur tout
entier à ses amis, au moment où, dans sa généreuse
illusion, elle croyait qu’elle allait les quitter pour
toujours. Mais quand, épuisée, les yeux pleins de
larmes, elle se tut, Harry, se tournant vers Madge, dit :
« Ma mère, que penseriez-vous de l’homme qui
abandonnerait la noble fille que vous venez
d’entendre ?
– Je penserais, répondit Madge, que cet homme est
un lâche, et, s’il était mon fils, je le renierais, je le
maudirais !
– Nell, tu as entendu notre mère, reprit Harry. Où
que tu ailles, je te suivrai. Si tu persistes à partir, nous
partirons ensemble...
– Harry ! Harry ! » s’écria Nell.
Mais l’émotion était trop forte. On vit blêmir les
lèvres de la jeune fille, et elle tomba dans les bras de
Madge, qui pria l’ingénieur, Simon et Harry de la
laisser seule avec elle.
21
Le mariage de Nell
On se sépara, mais il fut d’abord convenu que les
hôtes du cottage seraient plus que jamais sur leurs
gardes. La menace du vieux Silfax était trop directe
pour qu’il n’en fût pas tenu compte. C’était à se
demander si l’ancien pénitent ne disposait pas de
quelque moyen terrible qui pouvait anéantir toute
l’Aberfoyle.
Des gardiens armés furent donc postés aux diverses
issues de la houillère, avec ordre de veiller jour et nuit.
Tout étranger à la mine dut être amené devant James
Starr, afin qu’il pût constater son identité. On ne
craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au
courant des menaces dont la colonie souterraine était
l’objet. Silfax n’ayant aucune intelligence dans la place,
il n’y avait nulle trahison à craindre. On fit connaître à
Nell toutes les mesures de sûreté qui venaient d’être
prises, et, sans qu’elle fût rassurée complètement, elle
retrouva quelque tranquillité. Mais la résolution
d’Harry de la suivre partout où elle irait, avait plus que
tout contribué à lui arracher la promesse de ne pas
s’enfuir.
Pendant la semaine qui précéda le mariage de Nell
et d’Harry, aucun incident ne troubla la Nouvelle-
Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se départir de la
surveillance organisée, revinrent-ils de cette panique,
qui avait failli compromettre l’exploitation.
Cependant James Starr continuait à faire rechercher
le vieux Silfax. Le vindicatif vieillard ayant déclaré que
Nell n’épouserait jamais Harry, on devait admettre qu’il
ne reculerait devant rien pour empêcher ce mariage. Le
mieux aurait été de s’emparer de sa personne, tout en
respectant sa vie. L’exploration de la Nouvelle-
Aberfoyle fut donc minutieusement recommencée. On
fouilla les galeries jusque dans les étages supérieurs qui
affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, à Irvine.
On supposait avec raison que c’était par le vieux
château que Silfax communiquait avec l’extérieur et
qu’il s’approvisionnait des choses nécessaires à sa
misérable existence, soit en achetant, soit en maraudant.
Quant aux « Dames de feu », James Starr eut la pensée
que quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette
partie de la houillère, avait pu être allumé par Silfax et
produire ce phénomène. Il ne se trompait pas. Mais les
recherches furent vaines.
James Starr, pendant cette lutte de tous les instants
contre un être insaisissable, fut, sans en rien faire voir,
le plus malheureux des hommes. À mesure que
s’approchait le jour du mariage, ses craintes
s’accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en
faire part au vieil overman, qui devint bientôt plus
inquiet que lui.
Enfin le jour arriva.
Silfax n’avait pas donné signe de vie.
Dès le matin, toute la population de Coal-city fut sur
pied. Les travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient été
suspendus. Chefs et ouvriers tenaient à rendre
hommage au vieil overman et à son fils. Ce n’était que
payer une dette de reconnaissance aux deux hommes
hardis et persévérants, qui avaient rendu à la houillère
la prospérité d’autrefois.
C’était à onze heures, dans la chapelle de Saint-
Gilles, élevée sur la rive du lac Malcolm, que la
cérémonie allait s’accomplir.
À l’heure dite, on vit sortir du cottage Harry
donnant le bras à sa mère, Simon Ford donnant le bras à
Nell.
Suivaient l’ingénieur James Starr, impassible en
apparence, mais au fond s’attendant à tout, et Jack
Ryan, superbe dans ses habits de piper.
Puis, venaient les autres ingénieurs de la mine, les
notables de Coal-city, les amis, les compagnons du vieil
overman, tous les membres de cette grande famille de
mineurs, qui formait la population spéciale de la
Nouvelle-Aberfoyle.
Au-dehors, il faisait une de ces journées torrides du
mois d’août, qui sont particulièrement pénibles dans les
pays du Nord. L’air orageux pénétrait jusque dans les
profondeurs de la houillère, où la température s’était
élevée d’une façon anormale. L’atmosphère s’y saturait
d’électricité, à travers les puits d’aération et le vaste
tunnel de Malcolm.
On aurait pu constater – phénomène assez rare – que
le baromètre, à Coal-city, avait baissé d’une quantité
considérable. C’était à se demander, vraiment, si
quelque orage n’allait pas éclater sous la voûte de
schiste, qui formait le ciel de l’immense crypte.
Mais la vérité est que personne, au-dedans, ne se
préoccupait des menaces atmosphériques du dehors.
Chacun, cela va sans dire, avait revêtu ses plus
beaux habits pour la circonstance.
Madge portait un costume qui rappelait ceux du
vieux temps. Elle était coiffée d’un « toy », comme les
anciennes matrones, et sur ses épaules flottait le
« rokelay », sorte de mantille quadrillée que les
Écossaises portent avec une certaine élégance.
Nell s’était promis de ne rien laisser voir des
agitations de sa pensée. Elle défendit à son cœur de
battre, à ses secrètes angoisses de se trahir, et la
courageuse enfant parvint à montrer à tous un visage
calme et recueilli.
Elle était simplement mise, et la simplicité de son
vêtement, qu’elle avait préféré à des ajustements plus
riches, ajoutait encore au charme de sa personne. Sa
seule coiffure était un « snood », ruban de couleurs
variées, dont se parent ordinairement les jeunes
Calédoniennes.
Simon Ford avait un habit que n’aurait pas désavoué
le digne bailli Nichol Jarvie, de Walter Scott. Tout ce
monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui
avait été luxueusement décorée.
Au ciel de Coal-city, les disques électriques, ravivés
par des courants plus intenses, resplendissaient comme
autant de soleils. Une atmosphère lumineuse emplissait
toute la Nouvelle-Aberfoyle.
Dans la chapelle, les lampes électriques projetaient
aussi de vives lueurs, et les vitraux coloriés brillaient
comme des kaléidoscopes de feux.
C’était le révérend William Hobson qui devait
officier. À la porte même de Saint-Gilles, il attendait
l’arrivée des époux.
Le cortège approchait, après avoir majestueusement
contourné la rive du lac Malcolm.
En ce moment, l’orgue se fit entendre, et les deux
couples, précédés du révérend Hobson, se dirigèrent
vers le chevet de Saint-Gilles.
La bénédiction céleste fut d’abord appelée sur toute
l’assistance ; puis, Harry et Nell restèrent seuls devant
le ministre, qui tenait le livre sacré à la main.
« Harry, demanda le révérend Hobson, voulez-vous
prendre Nell pour femme, et jurez-vous de l’aimer
toujours ?
– Je le jure, répondit le jeune homme d’une voix
forte.
– Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous
prendre pour époux Harry Ford, et... »
La jeune fille n’avait pas eu le temps de répondre,
qu’une immense clameur retentissait au-dehors.
Un de ces énormes rochers, formant terrasse, qui
surplombait la rive du lac Malcolm, à cent pas de la
chapelle, venait de s’ouvrir subitement, sans explosion,
comme si sa chute eût été préparée à l’avance. Au-
dessous, les eaux s’engouffraient dans une excavation
profonde, que personne ne savait exister là.
Puis soudain, entre les roches éboulées, apparut un
canot, qu’une poussée vigoureuse lança à la surface du
lac.
Sur ce canot, un vieillard, vêtu d’une sombre
cagoule, les cheveux hérissés, une longue barbe blanche
tombant sur sa poitrine, se tenait debout.
Il avait à la main une lampe Davy, dans laquelle
brillait une flamme, protégée par la toile métallique de
l’appareil.
En même temps, d’une voix forte, le vieillard criait :
« Le grisou ! le grisou ! Malheur à tous ! malheur ! »
En ce moment, la légère odeur qui caractérise
l’hydrogène protocarboné se répandit dans
l’atmosphère.
Et s’il en était ainsi, c’est que la chute du rocher
avait livré passage à une énorme quantité de gaz
explosif, emmagasiné dans d’énormes « soufflards »
dont les schistes obturaient l’orifice. Les jets de grisou
fusaient vers les voûtes du dôme, sous une pression de
cinq à six atmosphères.
Le vieillard connaissait l’existence de ces soufflards,
et il les avait brusquement ouverts, de manière à rendre
détonante l’atmosphère de la crypte.
Cependant James Starr et quelques autres, quittant
précipitamment la chapelle, s’étaient élancés sur la rive.
« Hors de la mine ! hors de la mine ! » cria
l’ingénieur, qui, ayant compris l’imminence du danger,
vint jeter ce cri d’alarme à la porte de Saint-Gilles.
« Le grisou ! le grisou ! » répétait le vieillard, en
poussant son canot plus avant sur les eaux du lac.
Harry, entraînant sa fiancée, son père, sa mère, avait
précipitamment quitté la chapelle.
« Hors de la mine ! hors de la mine ! » répétait
James Starr.
Il était trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax était là,
prêt à accomplir sa dernière menace, prêt à empêcher le
mariage de Nell et d’Harry, en ensevelissant toute la
population de Coal-city sous les ruines de la houillère.
Au-dessus de sa tête, volait son énorme harfang,
dont le plumage blanc était taché de points noirs.
Mais alors, un homme se précipita dans les eaux du
lac, qui nagea vigoureusement vers le canot.
C’était Jack Ryan. Il s’efforçait d’atteindre le fou,
avant que celui-ci n’eût accompli son œuvre de
destruction.
Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et,
après avoir arraché la mèche allumée, il la promena
dans l’air.
Un silence de mort planait sur toute l’assistance
atterrée. James Starr, résigné, s’étonnait que
l’explosion, inévitable, n’eût pas déjà anéanti la
Nouvelle-Aberfoyle.
Silfax, les traits crispés, se rendit compte que le
grisou, trop léger pour se maintenir dans les basses
couches, s’était accumulé vers les hauteurs du dôme.
Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax,
saisissant dans sa patte la mèche incendiaire, comme il
faisait autrefois dans les galeries de la fosse Dochart,
commença à monter vers la haute voûte, que le vieillard
lui montrait de la main.
Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle
avait vécu !...
À ce moment, Nell s’échappa des bras d’Harry.
Calme et inspirée tout à la fois, elle courut vers la
rive du lac, jusqu’à la lisière des eaux.
« Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d’une voix claire, à
moi ! Viens à moi ! »
L’oiseau fidèle, étonné, avait hésité un instant. Mais
soudain, ayant reconnu la voix de Nell, il avait laissé
tomber la mèche enflammée dans les eaux du lac, et,
traçant un large cercle, il était venu s’abattre aux pieds
de la jeune fille.
Les hautes couches explosives dans lesquelles le
grisou s’était mélangé à l’air n’avaient pas été
atteintes !
Alors un cri terrible retentit sous le dôme. Ce fut le
dernier que jeta le vieux Silfax.
À l’instant où Jack Ryan allait mettre la main sur le
bordage du canot, le vieillard, voyant sa vengeance lui
échapper, s’était précipité dans les eaux du lac.
« Sauvez-le ! sauvez-le ! » s’écria Nell d’une voix
déchirante.
Harry l’entendit. Se jetant à son tour à la nage, il eut
bientôt rejoint Jack Ryan et plongea à plusieurs
reprises.
Mais ses efforts furent inutiles.
Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie.
Elles s’étaient à jamais refermées sur le vieux Silfax.
22
La légende du vieux Silfax
Six mois après ces événements, le mariage, si
étrangement interrompu, d’Harry Ford et de Nell, se
célébrait dans la chapelle de Saint-Gilles. Après que le
révérend Hobson eut béni leur union, les jeunes époux,
encore vêtus de noir, rentrèrent au cottage.
James Starr et Simon Ford, désormais exempts de
toute inquiétude, présidèrent joyeusement à la fête qui
suivit la cérémonie et se prolongea jusqu’au lendemain.
Ce fut dans ces mémorables circonstances que Jack
Ryan, revêtu de son costume de piper, après avoir
gonflé d’air l’outre de sa cornemuse, obtint ce triple
résultat de jouer, de chanter et de danser tout à la fois,
aux applaudissements de toute l’assemblée.
Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond
recommencèrent, sous la direction de l’ingénieur James
Starr.
Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le
dire. Ces deux cœurs, tant éprouvés, trouvèrent dans
leur union le bonheur qu’ils méritaient.
Quant à Simon Ford, l’overman honoraire de la
Nouvelle-Aberfoyle, il comptait bien vivre assez pour
célébrer sa cinquantaine avec la bonne Madge, qui ne
demandait pas mieux, d’ailleurs.
« Et après celle-là, pourquoi pas une autre ? disait
Jack Ryan. Deux cinquantaines, ce ne serait pas trop
pour vous, monsieur Simon !
– Tu as raison, mon garçon, répondit tranquillement
le vieil overman. Qu’y aurait-il d’étonnant à ce que
sous le climat de la Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu
qui ne connaît pas les intempéries du dehors, on devînt
deux fois centenaire ? »
Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais
assister à cette seconde cérémonie ? L’avenir le dira.
En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre
une longévité extraordinaire, c’était le harfang du vieux
Silfax. Il hantait toujours le sombre domaine. Mais
après la mort du vieillard, bien que Nell eût essayé de le
retenir, il s’était enfui au bout de quelques jours. Outre
que la société des hommes ne lui plaisait décidément
pas plus qu’à son ancien maître, il semblait qu’il eût
gardé une sorte de rancune particulière à Harry, et que
cet oiseau jaloux eût toujours reconnu et détesté en lui
le premier ravisseur de Nell, celui à qui il l’avait
disputée en vain dans l’ascension du gouffre.
Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu’à de longs
intervalles, planant au-dessus du lac Malcolm.
Voulait-il revoir son amie d’autrefois ? Voulait-il
plonger ses regards pénétrants jusqu’au fond de l’abîme
où s’était englouti Silfax ?
Les deux versions furent admises, car le harfang
devint légendaire, et il inspira à Jack Ryan plus d’une
fantastique histoire.
C’est grâce à ce joyeux compagnon qu’on chante
encore dans les veillées écossaises la légende de
l’oiseau du vieux Silfax, l’ancien pénitent des houillères
d’Aberfoyle.
Table
1. Deux lettres contradictoires .............................. 5
2. Chemin faisant................................................ 17
3. Le sous-sol du Royaume-Uni ......................... 26
4. La fosse Dochart............................................. 39
5. La famille Ford ............................................... 58
6. Quelques phénomènes inexplicables .............. 73
7. Une expérience de Simon Ford....................... 83
8. Un coup de dynamite...................................... 99
9. La Nouvelle-Aberfoyle................................. 107
10. Aller et retour................................................ 112
11. Les Dames de feu ......................................... 125
12. Les exploits de Jack Ryan............................. 138
13. Coal-city ....................................................... 157
14. Suspendu à un fil .......................................... 169
15. Nell au cottage .............................................. 184
16. Sur l’échelle oscillante.................................. 201
17. Un lever de soleil.......................................... 212
18. Du lac Lomond au lac Katrine...................... 231
19. Une dernière menace .................................... 249
20. Le pénitent .................................................... 264
21. Le mariage de Nell ....................................... 277
22. La légende du vieux Silfax ........................... 287
Cet ouvrage est le 346ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
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Jean-Yves Dupuis.